Christelle, 50 ans

« Quand je suis au dehors, ma personne est néantisée. Je n’existe pas. Je suis traversée par les gens et leur existence, j’ai vraiment cette impression d’être moi-même un lieu de passage. […] Je crois très fortement que c’est dans les autres que l’on découvre des vérités sur soi. »

Annie Ernaux, Journal du dehors (1995)

Sortis du bus 60, l’air froid de cette après-midi ensoleillée de novembre vient rougir nos joues. Les nuages défilent dans un ciel d’un bleu paisible, le vent balaie les lieux, encourageant les passants à accélérer le pas. Une mairie et une église se font face. Au milieu, une place. Sur celle-ci, une sortie de métro donnant sur un kiosque à journaux, et à droite un petit carrousel. Plus loin, quelques parterres de fleurs et bosquets entourent l’entrée de la paroisse où une volée de pigeons s’agitent en rond. Le décor est planté. Les protagonistes et leurs seconds couteaux vont pouvoir entrer en scène. Histoire unique par son ampleur et l’émulation qu’elle a suscité, elle reste avant tout celle d’une tragédie, en son sens premier ; un récit dont on connait à l’avance l’issue fatale. Deux jours auparavant, dans la nuit du samedi 16 au dimanche 17 novembre, Christelle, âgée de 50 ans, est décédée au 36 rue Hermel, où elle avait l’habitude de se réfugier la nuit, un peu plus haut à droite après le croisement avec la rue Ordener sur la partie Sud de la place Jules Joffrin.

A notre arrivée, un mémorial improvisé avait déjà pris forme dès les premières rumeurs de son décès devant l’entrée principale de la mairie. Ce phénomène n’est pas rare mais l’empressement des riverains laisse présager une histoire particulière. « Vous venez pour Christelle ? », nous demande-t-on à l’accueil. Renvoyés d’un service à un autre, nous gravissons les étages de la cossue mairie du 18e arrondissement : agent de sécurité et d’accueil, officiers d’état civil et enfin directrice générale des services, toutes et tous connaissaient Christelle et ont à leur manière glisser un mot sur qui elle était.

Qui elle était n’est pour autant pas facile à déterminer ; enjouée et exubérante à la rue, elle connaissait toutefois des phases plus sombres les derniers temps qui rendaient les contacts parfois difficiles avec autrui. Tisseuse de liens, «  relieuse » comme la qualifiera le père Labaste lors de son éloge funèbre, elle savait aussi bien broder des conversations avec des inconnus que tricoter la laine pour en faire de petits cadeaux. Comprendre qui elle était et lui rendre hommage, c’est s’astreindre à dérouler le fil de sa vie.

Lákhesis

Christelle n’est pas arrivée à la rue par « hasard » ou à la suite d’un « mauvais choix » de vie. Ce dernier point est souvent avancé par de nombreuses personnes lorsque l’on cherche à expliquer comment d’autres personnes sont arrivées à une situation de rue. Il s’agit d’une trajectoire différente pour chacun-e ; aucune personne n’a le même parcours de vie, les mêmes difficultés, les mêmes accompagnements, les mêmes chances, etc. : la vie de Christelle n’aurait jamais pu ressembler à ce qu’elle a été sans la présence de l’inégalité des chances au sein de nos sociétés, Christelle n’aurait jamais pu mourir de la rue si elle n’avait pas connu tant de ruptures et de violences psychiques et physiques au cours de sa vie, violences conjugales notamment.

Tout commence en Bretagne, à Paimpol plus précisément, ville dont Christelle est originaire. Après une enfance difficile, passée par les services sociaux, c’est âgée de quinze ans que Christelle a connu Josette, restée jusqu’à la fin de sa vie, sa « mère de cœur ». Elles se sont connues par l’intermédiaire des enfants de Josette. Avec son compagnon, et à la demande de leurs enfants, iels ont entrepris des démarches afin de garder et d’héberger Christelle. Lorsqu’elle est arrivée au sein de la famille, elle était une enfant très renfermée et très timide ; Josette écrit qu’elle semble avoir repris confiance en leur compagnie. Christelle était une enfant pleine de ressources mais ne trouvait pas sa place à l’école ; elle souhaitait travailler. Elle a alors effectué un stage en hôpital au service lingerie où elle semble se plaire ; elle s’épanouit auprès des employé-es et se sent utile. A la fin de son stage, Josette lui a trouvé une place dans un pressing ; la qualité de son travail impressionne, elle est très douée et très appliquée envers les client-es : elle leur propose notamment de porter leurs vêtements jusqu’à leur voiture. Christelle parle de son rêve à Josette : devenir styliste. Elle dessinait beaucoup et aimait peindre des bateaux, des maisons, des animaux … ; « un rien l’inspirait ». Christelle ramassait notamment des galets lors d’escapades à la plage pour en faire des « tableaux magnifiques », comme l’a souligné Josette dans sa lettre. Elle était une jeune fille adorable, pleine de vie, de ressources, elle avait le cœur sur la main, toujours prête à rendre service.

elleavaitdelordanslesmains.JPG

Fée

Lors de notre rencontre avec Arlette, gardienne d’un immeuble rue du Mont-Cenis dans le 18e arrondissement, où Christelle habitait avant de se retrouver à la rue, nous en avons appris davantage sur la vie de celle-ci, marquée de violences tant psychologiques que physiques. Particulièrement touchées par notre rencontre avec elle, nous avons beaucoup discuté, de Christelle mais également de sa propre vie. Sa sympathie, sa tendresse et sa force nous ont énormément ému-es,  au-delà même de son parcours de vie dont elle nous a partiellement fait part. Arlette a connu Christelle vers 2004, quand elle est arrivée avec son compagnon dans l’immeuble. Elle nous explique que Christelle ne travaillait pas, étant enceinte, et lorsque qu’elle a accouché de sa fille, elle est restée à la maison en tant que femme au foyer, son compagnon, lui travaillait dans un café. Comme évoqué plus haut, Arlette s’accorde avec Josette pour mettre en avant le fait que Christelle était très manuelle ; « elle avait de l’or dans les mains ». Arlette nous a dit que l’appartement était toujours bien tenu. Elle tricotait très bien et a réalisé notamment de très beaux ouvrages pour sa fille qu’elle prenait soin d’habiller toujours élégamment. Elle faisait également des petits travaux au black, notamment du repassage pour les personnes de l’immeuble et du quartier, ce pour quoi elle était très douée.

Arlette évoque une dégringolade dans laquelle Christelle a été engloutie ; dégringolade qui l’a menée jusqu’aux marches de la mairie. La place Jules Joffrin était devenue son lieu de vie, c’était sa place, là, devant la mairie. Comme en témoigne le mémorial créé spontanément par les riverain-es seulement deux jours après sa mort, Christelle était une figure très importante du quartier. Tout le monde la connaissait, de près ou de loin. L’émotion autour de sa mort est palpable et touche, que l’on soit jeune ou plus âgé, pauvre ou plus aisé ; nous étions sincèrement étonné-es de voir cette hétérogénéité de personnes rassemblées. Colères, tristesses et chocs se succèdent autour du mémorial, où de plus en plus de personnes nous sollicitent avec beaucoup d’émotions. Des jeunes lycéens sont indigné-es par la situation : « vous venez mettre des fleurs alors que vous ne l’avez pas aidée ! ». Il est difficile de ne pas partager leur ressenti.

Toutes les personnes avec qui nous avons discuté, que cela soit à Jules Joffrin, par téléphone ou encore par mail, s’accordent sur un point ; Christelle était d’une profonde gentillesse et d’un intérêt certain pour autrui. Une phrase revenait beaucoup, et a également été citée dans le discours du père Labaste durant la messe ; « prends soin de toi/prenez soin de vous ». Christelle était attentionnée et bienveillante ; une riveraine raconte que la veille de sa mort, Christelle lui avait dit « Faites attention votre cou n’est pas protégé » et lui avait remis son écharpe convenablement. Toutes les personnes s’entendent également pour dire que Christelle était très coquette et avait un goût prononcé pour les chapeaux et tout type de couvre-chef, du plus banal bonnet à la cagette de fruits et légumes, en passant par le papier d’emballage, ou divers chapeaux très élégants.

Christelle avait l’habitude de parler avec les employé-es de la mairie, peu importe le poste qu’iels occupaient ; elle adorait discuter de la vie de la mairie. Elle s’abritait d’ailleurs avant dans le hall et déambulait dans les différents services pour faire la manche. Aline – directrice du cabinet du Maire – nous a d’ailleurs raconté qu’à la mort de Johnny Halliday, elle était descendue chanter Gabrielle avec Christelle avant de rentrer chez elle.

Christelle adorait apparaître déguisée et danser lorsqu’il y avait des mariages et montrer ses fesses sur les photos sur le parvis de la mairie; cela amusait beaucoup les employé-es mais moins les usager-es. La mairie a notamment fini par demander à Christelle de ne plus mendier au sein de l’infrastructure. Mais différentes personnes sont tout de même venues spontanément le lundi suivant son décès à l’accueil pour demander des nouvelles de Christelle qu’elles n’avaient pas vue depuis dimanche et mettre au clair les rumeurs parvenues jusqu’à leurs oreilles. Christelle semblait apprécier les mariages, ou du moins l’idée du mariage ; elle avait dit à plusieurs personnes que nous avons rencontrées qu’elle était mariée et avait fait maintes demandes en mariage au père Labaste, aux agents de sécurité de la ville ainsi qu’aux policiers ; on nous a raconté qu’elle avait couru derrière eux en criant « Reviens mon chéri ! ».

Son humour faisait partie intégrante de sa personnalité ; toutes les personnes nous ont fait part de ce trait de caractère et nous la présentait comme le « clown » de Jules Joffrin. Toujours le mot pour rire, ses blagues potaches, ses déguisements improbables, ses pitreries distrayaient, faisaient sourire, égaillaient la journée des personnes qui la croisaient. Cette image de troubadour s’est aussi imposée à nous quand on nous a fait part qu’on la surnommait Zézette en référence au film Le père Noël est une ordure, ce qui apparemment ne plaisait guère à Christelle. Ce qui s’entend étant donné la caricature que donne le personnage des personnes en grande précarité. Nous en avons discuté avec Marie, membre de l’accueil paroissial, qui nous a dit qu’elle employait elle-même ce surnom. Est-ce la preuve d’une certaine résignation quant à la perception que les gens avaient d’elle, ou simplement une expression de plus de son humour ? Elle nous a également fait part d’autres anecdotes auxquelles elle a assisté. Christelle aimait bien taquiner les prêtres et notamment le père Labaste, qu’elle aimait apostropher en disant « Père Pierre, Père Pierre, je vais vous sonner les cloches ! ». Une autre fois, alors qu’un évangile était lu, Christelle était assise sur un banc derrière les paroissien-nes buvant sa bière, manifestement absorbée par le propos de cette rencontre entre Jésus et une Samaritaine. Elle s’est levée, l’a posé au sol et s’est dirigé vers une des bougies pour y allumer une cigarette.

La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »

Evangile selon Saint Jean, chapitre 4, verset 15

Elle avait également tricoté des chaussettes au père Labaste, que ce dernier portait aux funérailles. Christelle avait dormi quelques jours durant un hiver au sein de l’église de Notre-Dame de Clignancourt dans le cadre de l’opération Hiver Solidaire mais elle n’avait pas réussi à trouver sa place et ne s’y sentait pas bien. Elle était proche des personnes de la paroisse, tant du corps ecclésiastique que des paroissien-nes. Christelle avait eu une place dans un CHRS – un Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale – durant un temps mais cette solution ne lui convenait pas non plus ; elle s’y sentait mal à l’aise, pas en sécurité, elle le trouvait indigne et a préféré retourner sur la place Jules Joffrin. Elle voulait bénéficier d’un logement personnel où elle ne se sentirait pas privée de ses mouvements et de sa liberté.

Beaucoup d’infrastructures d’hébergement ne prennent pas en compte les besoins personnels des sans-abri. Il est difficile de considérer les besoins relatifs à chacune des personnes lorsque le personnel est insuffisant et les places manquantes. Déshumanisation des personnes et ingérence surviennent ainsi face aux différentes nécessités et attentes des personnes. Les conditions d’hébergement y sont parfois indignes ; surpeuplés et difficilement accessibles aux personnes en situation de handicap, la promiscuité en devient problématique. Beaucoup de personnes confrontées à la rue changent régulièrement de centres, n’ont pas le temps d’avoir des habitudes, des repères, des ami-es, perdent ainsi un sens de l’intimité et du personnel auquel elles tiennent pourtant. Certains centres encore, présentent des hébergements à la nuit jusqu’au matin où une remise à la rue est faite. L’état et la prise en charge de ces structures varient, mais le sentiment d’inadéquation et de défiance reste néanmoins présent.

Une riveraine nous avait fait part qu’elle avait vu une fois Christelle se saisir des essuie-glaces d’un bus et les mettre en marche manuellement en riant. Nazim, le gérant du manège sur la place Jules Joffrin , disait qu’il aimait beaucoup Christelle, qu’il la trouvait très gentille et drôle. La veille de son décès, Christelle l’avait aidé pour la fermeture des rideaux du manège.  Cette dernière selon lui retrouvait souvent Ahmed, un homme sans-abri du quartier lui aussi, et que tous les deux s’asseyaient sur les bacs à fleur et discutaient durant des heures entières,  et avaient toujours quelque chose à se dire ; « ils avaient pas de télé, pas de téléphone, mais ils s’ennuyaient jamais », nous explique-t-il.

Mais la vie à la rue de Christelle n’est pas seulement faite d’anecdotes amusantes et d’histoires joyeuses, elle est aussi teintée de moments plus sombres. Christelle était une personne souffrant d’une addiction à alcool. Elle avait de nombreux problèmes de santé, aggravés par la rue. Sur le sujet de l’alcool encore, les personnes qui nous en ont parlé s’accordent à dire qu’elle n’était jamais agressive envers autrui, elle ne semblait pas reconnaître les gens avec qui elle avait l’habitude de parler selon leurs propres dires, mais n’était jamais véhémente envers eux-elles. Les dernières semaines furent d’autant plus complexes ; se disant condamnée par la maladie, les propos et gestes suicidaires se multipliaient inquiétant les personnes la connaissant.

Au-delà d’émouvoir les riverain-es et les personnes travaillant dans le quartier, la mort de Christelle a également affecté des maraudeurs qui l’avaient côtoyée comme en témoigne ce tweet posté par l’un d’entre-eux après l’annonce de son décès par le collectif sur Twitter :

C’est tout un quartier endeuillé que nous avons rencontré, nous ne nous attendions pas  à une telle union et une telle proximité entre les différentes personnes.

La Messe

Fleurs, bougies, lettres, cannettes de bière s’accumulent heure après heure devant le mémorial improvisé ; des riverains, des commerçants du quartier, des employés de mairie, d’autres personnes de la rue passent, s’arrêtent, se recueillent, discutent, s’émeuvent, s’invectivent entre eux et avec nous de cette mort. La surprise et l’incompréhension passée, une question revient régulièrement : que va t-il advenir de son corps et comment vont se dérouler les funérailles ? L’idée de tenir une messe s’est manifestée rapidement ; connue de certains membres de la paroisse de Notre-Dame de Clignancourt et de ses prêtres, c’est apparu comme une évidence. D’autres questions alors s’enchaînent : quand la cérémonie se tiendra-t-elle, le cercueil sera-t-il présent, comment aider au financement des obsèques, sera-t-elle enterrée sur Paris ou transférer en Bretagne … , toutes signalent l’intérêt manifeste que Christelle suscite chez ces gens-là qu’elle n’a parfois que brièvement connu le temps d’un simple échange de mots. Certaines personnes ne sont pas dupes pour autant, et le spectacle de l’hommage rendu leur laisse un sentiment d’amertume. « C’est avant qu’il fallait l’aider […]. Y en pour combien là de fleurs hein ? Y a une femme là-bas qui est en train de crever, c’est à elle qu’il faudrait le donner ! », nous dit avec véhémence un homme en pointant le mémorial. Moment de communion et de recueillement collectif éphémère pour certains, c’est la démonstration d’une hypocrisie indécente qui se présente pour d’autres. « C’est trop tard maintenant. Pourquoi tous ces gens n’ont pas réagi avant ? » nous dit sur le ton de la résignation, une autre personne qui la connaissait.

Après plusieurs jours, le temps de la prise de contact avec la famille et des préparatifs de la cérémonie, une date est annoncée pour les funérailles : le mardi 3 décembre 2019 à 10h du matin en l’église de Notre-Dame de Clignancourt. Seules ou en petits groupes, des personnes se présentent sur le parvis de l’église, des visages familiers de riverains ou de commerçants que nous avons interrogés nous apparaissent parmi d’autres de tout âge et de toute origine. On aperçoit également le député de la circonscription ainsi que le maire d’arrondissement. « On le voit jamais lui, personne ne sait qui c’est  », peut-on entendre à côté de nous. Peu à peu le regroupement se fait foule ; une grosse centaine d’individus attendent l’arrivée du convoi dans un léger bruissement de paroles échangées. Le corbillard fait son entrée et le silence s’impose. Le père Labaste et les autres prêtres et séminaristes de la paroisse nous accueillent ; la famille, les amis, les travailleurs associatifs, les riverains, passent un à un la grande porte de l’église. La nef centrale et les travées se remplissent progressivement jusqu’à occuper la moitié de l’édifice. Au son de la sonnerie aigüe annonçant l’entrée de la procession, l’assemblée se retourne vers l’entrée. Les premières notes de l’orgue résonnent alors que le cercueil avance dans l’allée précédé des prêtres. Un premier texte celui de Josette – sa « mère de cœur » – absente de la cérémonie est lu. Avec sobriété, elle y évoque l’histoire compliquée de Christelle, « cette vie bosselée » dont parlait Arlette, et conclut son épicède après quelques anecdotes plus légères, sur une interrogation laissée en suspens « pourquoi ce dérapage ? Que s’est-il passé ? Je ne comprends pas et je suis très malheureuse ».

Christelle nous était inconnue de son vivant comme les autres personnes sans-abris sur lesquelles nous enquêtons. Nous la découvrons indirectement aux travers des yeux et paroles des autres, de leur subjectivité, de leur histoire singulière avec elle, parfois heureuse, parfois sombre. Nous sommes hors du deuil. Et pourtant notre mission de volontariat nous projette dans un entre-deux étrange, la création d’un lien dans la mort avec une communauté et une personne dont nous saisissons l’humanité, une fois qu’elle n’est plus. Renvoyé à notre propre expérience du deuil et de la mort, à la solennité rituelle de l’hommage, à la beauté des voix et à ce complexe mélange de colère et d’abattement face à une souffrance sociale et humaine accumulée pendant des années, les émotions sont parfois terrassantes. Pleurer aux funérailles d’une inconnue. Chose surprenante qui ne fait pas partie de la fiche de poste et pourtant nous y voilà.

Le fils de Christelle, père de famille et âgé d’une trentaine d’année, prend la parole à la suite de cette élégie. Il apparait comme surpris, abasourdi presque par l’émulation qu’a suscité sa mère par sa mort et les gens qu’elle a marqué de son vivant. « Je ne pensais pas qu’il y aurait tant de monde … c’est qu’il y avait quand même une relation avec vous … ». Onze ans que ce dernier ne l’avait pas vu, elle n’a pas connu sa petite-fille, les problèmes d’alcool de Christelle comme raison principale évoquée de la rupture. Intégrer les personnes sans-abris dans la communauté humaine, c’est se comporter et accepter ce qui est admis – ou devrait l’être du moins – pour tout autre être humain : que nous sommes des êtres complexes, ambivalents, perclus de contradictions, en perpétuelle évolution de notre premier à notre dernier souffle, et qu’un moralisme dichotomique entre le bien et le mal, le récupérable et l’irrémédiable est bien souvent inadapté pour rendre compte de la réalité en dehors de ces catégories. Cela passe également par admettre la violence, a minima le malaise que peut susciter ce type de portrait dithyrambique ou empreint d’un misérabilisme naïf, chez ses proches qui ont connu ses excès, sa négligence, parfois sa maltraitance. Christelle a connu des souffrances. Christelle n’était pas une sainte. Christelle était humaine.

La messe se déroule normalement. Chant, prières et interventions des prêtres alternent avec la régularité d’une cérémonie de presque deux heures. Peu de place en réalité aux paroles et aux mots des personnes qui l’ont connu. On croit reconnaître Ahmed, ami de la rue, profondément ému, accompagné d’une femme dans les premiers rangs. Sur notre côté droit, deux personnes de la rue circulent sans prendre place parmi les autres, par crainte de déranger, de ne pas être légitime, rien de tout ça peut-être. Un élément vient rompre la monotonie qui gagne le déroulement régulier du service ; durant le dernier sermon du père Labaste, Nicole, sans-abri vivant également dans le quartier, interrompt le prêtre.

– Elle était malade.
Il reprend
– C’était ma copine.
– Oui, on sait Nicole.
– C’était ma copine, répète t-elle une deuxième fois d’une voix plus faible.

Cette simple incursion spontanée, hors cadre, nous a frappé de manière assez bouleversante et sorti de la torpeur de la cérémonie, rappelant à l’assemblée réunie, par trois courtes phrases, ce que signifie « prendre la parole », l’attraper et l’extirper d’un espace qui la contraint selon des règles de bienséance et de présentation afin d’exprimer ses émotions et son intériorité, et de parler de nos morts avec les personnes et les paroles de celles et ceux qui les ont connu.

Nos morts

Un moment avant le début de la cérémonie nous échangions avec une médecin du quartier qui passait devant l’église. Elle connaissait également Christelle et est étonnée et quelque peu déçue que l’hommage lui soit rendu dans ces lieux. « C’est ici qu’on aurait dû faire la cérémonie ! » dit-elle en désignant la place Jules Joffrin d’un geste de main. Cette espace public donc qui de manière peu anodine se situe entre la Mairie et l’Eglise, et où se croisent les travailleurs en heure de pointe, les enfants du carrousel, les sans-abri, les paroissiens, les clients du kiosque et tous les autres riverains du quartier.

On nous l’a suffisamment décrite, Christelle était insaisissable et faisait fi des conventions : montrer ses fesses dans les mariages, allumer sa clope avec le cierge d’une église, demander le prêtre et les agents de la sécurité municipale en mariage, faire la manche dans les services de la mairie. Ainsi, un certain malaise nous a traversé quant à la question de l’hommage. Dans les cas les plus courants que nous rencontrons, le Collectif des Morts de la Rue vient remplir un espace laissé vide par l’absence de famille et l’isolement des personnes. Ici, Christelle entretenait des liens avec les divers services et employés de la mairie, tout en ayant été poussé progressivement à la porte afin de ne plus vivre et utilisé les parties commune et le hall de celle-ci, et similairement elle entretenait des liens de proximité avec l’équipe paroissiale et ses membres sans être croyante et pratiquante – bien que baptisée – tout ceci en faisant preuve d’une perpétuelle irrévérence bienveillante, à la fois envers ce pouvoir temporel et ce pouvoir spirituel qui se font face à Jules Joffrin. Dès lors, le choix par la mairie de ne pas réaliser de cérémonie civile d’hommage et de privilégier une minute de silence au conseil municipal et un rappel dans les vœux du maire – « parce qu’avouons-le, elle nous faisait chier quand même » nous confie-t–on  – a laissé l’espace à la paroisse de Notre-Dame de Clignancourt qui s’est investi très tôt à l’annonce du décès dans la prise en charge des funérailles et la prise de contact avec la famille. Cette délégation accommodante par la mairie et la compétence légitimée et allant-de-soi de l’Eglise en la matière ont de fait amené à ce déroulement précis des évènements. Ces interrogations que nous avons eu ne mettent pas en doute le respect, les liens, l’amitié que pouvaient entretenir ces gens-là avec Christelle, mais vise à interroger simplement la part de ce qui correspond réellement à qui elle était et ce qu’elle voulait, et de fait la mise à l’écart des personnes qui ne la reconnaissent pas dedans, et ne s’y retrouvent pas elles non-plus.

Qui est responsable ? Tout le monde et personne à la fois, pourrait-on dire par facilité. La colère, la tristesse et l’indignation que provoque la mort de manière générale, appellent souvent à la recherche d’explications, de causes, permettant de rationaliser a posteriori, parfois de rechercher un coupable. La limite entre la critique pertinente des déficiences de l’action publique ainsi que le manque de volontarisme politique, et l’accusation produite en méconnaissance de la complexité du terrain peut s’avérer parfois ténue. Christelle était manifestement entourée et prise en charge, peut-être plus que bien d’autres personnes à la rue : déterminer à quel degré et avec quelle efficacité, nécessite d’entrapercevoir la réalité au travers des discours politiques de justification et de la minimisation par culpabilité personnelle – explicable au demeurant – de ce qui aurait pu être fait. Que répondre quand un riverain déplore qu’on l’a laissé se consumer dans son addiction et sa maladie au lieu de l’hospitaliser de force, procédure envisagée les derniers temps par le service précarité de la mairie face aux gestes et propos suicidaires de cette dernière, alors même qu’une telle procédure soulève régulièrement des questions d’éthique et d’efficacité ? Comment expliquer à l’individu profane le choix – aussi contraint soit-il – de revenir à la rue plutôt que d’occuper une place en centre d’hébergement d’urgence ou dans des programmes comme Hiver Solidaire ? Comment comprendre qu’une femme sans-abri si célébrée par son quartier à sa mort, connue et suivie personnellement par des membres des services de la mairie et des travailleurs sociaux n’aie pas pu trouver un logement et des soins adaptés à ses besoins ? Outre les questions de moyens et de volonté politique, la création d’un lien de confiance, la détermination d’un besoin humain et social qui évolue, la complexité et la précarité du suivi, la prise en compte des mécanismes psychologiques de défense et de retrait sur soi, s’inscrivent dans un temps long qui n’est donc pas toujours immédiatement payant. Or, le temps, les personnes sans-abri en manquent. En 2018, l’espérance de vie moyenne des femmes à la rue était d’environ 43 ans contre plus de 85 ans pour la population féminine générale. Six mois avant son décès, de nouvelles pistes avaient été exploré pour lui trouver un logement au sein de plusieurs programmes ou pension de famille, suite à son refus de retourner en centre d’hébergement d’urgence, elle qui voulait une chambre pour soi et un logement pérenne.

Parler de « nos morts et de nos mortes » de la rue, c’est vouloir ainsi créer un sentiment de solidarité de groupe mais surtout signaler et réintégrer la responsabilité collective d’une société et des institutions, et la responsabilité individuelle des citoyens dans la perpétuation de cet état de fait.

Parler de « nos morts et de nos mortes » de la rue, c’est évoquer également la tendance concomitante, contradictoire et déplorable de faire de ces individus avec des histoires, une personnalité, des désirs, des morts que l’on peut parfois s’accaparer à des moments opportuns par tel groupe, telle institution ou structure. Parce que ces personnes vivent, occupent et sont traversées par l’espace public, que l’absence de relais et d’écoute de leur parole, leur invisibilisation spatiale et politique, elles se voient dénier le droit le plus simple et irréductible d’être perçu mentalement et traité matériellement avec dignité en tant que sujet égal d’une même communauté.

Retours

Nous avons enquêté sur le décès et le parcours de vie de Christelle après avoir été confronté-es à une autre histoire ; celle d’une femme Houria supposément surnommée Fifi décédée un mois avant Christelle. Houria a vécu à la rue sur le boulevard des Batignolles durant plus de 15 ans et y est décédée en octobre 2019. Le fait que nous enquêtions sur deux femmes sans-abri décédées, à un mois d’écart, est extrêmement rare. A titre d’exemple ; dans le rapport d’étude « Dénombrer et décrire » sorti annuellement par le Collectif, il est précisé qu’entre 2013 et 2018, 280 décès de femmes lui ont été signalés. En d’autres termes, toujours selon le même rapport, 87 % des personnes sans-abri décédées en 2018 sont des hommes, 9% sont des femmes et 4% sont des personnes dont le genre est inconnu. Ceci en gardant à l’esprit que la mortalité à la rue est sous-évaluée, quel que soit le genre des personnes.

Christelle et Houria sont deux femmes distinctes à la personnalité unique, aux parcours de vie totalement différents, elles n’ont, pour ainsi dire, rien en commun si ce n’est d’avoir vécu à la rue et d’y être décédées. D’un côté nous avons été confronté-es avec le décès de Houria à une émotion la plupart du temps assez contenue de la part des commerçant-es, des riverain-es et des personnes nous ayant contacté-es par la suite tandis que, de l’autre côté, l’émotion suscitée par le décès de Christelle était immense et globale. Nous ne pensons pas qu’il s’agisse d’implantation dans leurs quartiers respectifs, car Houria comme Christelle ont été très longtemps à la rue dans ceux-ci. La perception de l’alcool par ailleurs était très contrastée entre les deux quartier: nous avons ressenti plus de compassion, d’empathie et de bienveillance vis-à-vis de Christelle, tandis que pour Houria, les gens étaient plus critiques, se tenaient émotionnellement davantage éloigné-es. Est-ce une question de quartier ? De classe sociale différente ? Les modes de vie et l’architecture peut-être.

Jules Joffrin nous est davantage apparu comme un petit village au sein duquel tout le monde se connait, où les personnes y résident depuis relativement longtemps. On peut alors même parler d’une architecture de village au-delà-même d’un sentiment ; l’église de Notre-Dame de Clignancourt ayant à l’origine été construite pour être le centre de Clignancourt, par la suite absorbé par Paris. Les lieux ont ainsi été définis et construits afin de faire de la place le cœur du quartier et donc le lieu de rencontres et de croisements propices aux échanges entre les différentes personnes. Le boulevard des Batignolles et ses alentours, quant à lui, nous est davantage apparu comme un lieu de passage où l’on ne s’arrête pas, plutôt qu’un lieu de rencontres. Les explications sur cette réception différenciée sont sans doute multiples et mais le résultat de fait est au final le même ; deux femmes à la rue dont le parcours et la prise en charge étaient bien différentes, sont décédées.

Comment un enfant se construit après la mort d’un ou de ses parents ? Comment se construit-on dans des infrastructures d’accueil pour l’enfance trop souvent impersonnelles, inadaptées aux différences, surchargées ? Comment prendre en charge, accompagner, soigner le trauma de la maltraitance et la souffrance de la toxicodépendance ? Comment rompre avec la reproduction et la transmission intergénérationnelles de la violence ? Poser ces questions, ce n’est pas uniquement et primordialement attendre de tout un chacun des solutions concrètes et pragmatiques, des « y’a qu’à, faut qu’on » à l’emporte-pièces, mais c’est déchirer un voile d’ignorance, rappeler que la vie de Christelle n’aurait jamais pu ressembler à ce qu’elle a été sans l’existence et la perpétuation de l’inégalité des chances présente au sein de nos sociétés.

Comme l’expérience de l’enfermement carcéral ou de la toxicodépendance, la rue « cela peut arriver à tout le monde » et nous sommes pour un certain nombre qu’à deux ou trois « accidents de la vie » de connaître et vivre ces situations ; ces parcours de déclassement, de « dégringolade », de « descente aux Enfers » existent mais ne doivent pas pour autant servir d’idiot utile à la perpétuation de ce mystère entendu sur ces histoires. Comment ça arrive ? On ne sait pas. Mais en tout cas, c’est bien triste vous savez. Mettre en lumière les inégalités systémiques et les lignes de force qui traversent et font une société, dépasser ces mythes explicatifs qui ne voient pas plus loin que la seule responsabilité individuelle et la succession de mauvais choix, font partie des rares gestes qu’ils restent à notre disposition pour lutter contre l’abattement de l’aquoibonisme et d’un défaitisme social face à des histoires qui nous touchent et nous changent comme celle de Christelle.

« Mes amis, retenez ceci. Il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

Victor Hugo, Les Misérables (1862)

N.B-N & D.N-O

Crédit photos : Cédric Aubrun, Erwan Floch | Crédit dessins : Nina Bastid-Neveu

2 réflexions sur “Christelle, 50 ans

  1. nadoo dit :

    Je trouve cet hommage à Christelle en sortant d’une réunion du collectif des morts de la rue d’Angers . Merci pour cette publication et cet hommage qui m’a permis de faire connaissance avec cette belle personne qu’a été Christelle

    Aimé par 1 personne

  2. A Mayeur dit :

     » En interpellant la société, en honorant ces morts, nous agissons aussi pour les vivants.
    Merci à vous !!!  »
    _________________________________________________________________________

    Merci à Eux.
     » Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.  » Matthieu 20:16

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s