PIERRE, 53 ANS

Voici le portrait d’un homme que nous avons commencé à écrire le jour où nous ne pouvions plus le rencontrer. Cet homme, c’est Pierre. Décédé à l’âge de 53 ans le 7 septembre 2016, dans un parking à Montparnasse. Si nous cherchons à raconter son histoire aujourd’hui, c’est que Pierre est mort sans-abri. Mais avant tout, et comme tous ceux dont nous tentons d’esquisser le chemin, retrouver des bribes de vie, Pierre était tout simplement un homme – qui a marqué tout un quartier.

Il n’y aura pas eu à patienter longtemps. À peine deux heures après la pose des affiches aux alentours de Montparnasse, le téléphone du Collectif commençait à sonner. Au bout du fil ? John, Anne, Hélène, Élisabeth, Julie, Léa… manifestement très émus. Des gens qui peinent à parler, tant l’incompréhension est grande. « Mais que s’est-il passé ? Je ne comprends pas. Je pensais seulement qu’il avait pris ses quartiers d’été comme ça lui arrivait… », « Je suis partie trois semaines en vacances, du coup je n’ai rien pu lui apporter. Vous pensez que c’est pour ça ? », « Qu’est devenue sa chienne, elle doit être bouleversée. Sait-on si elle a été adoptée ? Je peux m’occuper d’elle si elle n’a personne ! »…. Et puis, chez tous, un même besoin : dire qui il était.

D’appels en rencontres, Pierre apparaît, se dessine sous nos yeux, se dérobe au dernier moment parfois. Il n’est plus « Pierre ou Jean-Pierre, sans domicile fixe mort bd Vaugirard début septembre » tel que le désignent nos affiches ornées d’une rose blanche. Très vite, il est évident qu’il est indissociable de cet autre prénom qui revient sans cesse : Hyena. Un « magnifique » (de l’avis de tous) colley aux grands yeux bleu clair, et le pilier de Pierre. « Il adorait sa chienne, elle était tout pour lui. Elle était exceptionnelle, vraiment impressionnante. Elle a dû être traumatisée de le perdre », confie John. « Hyena ? Oui, je vois très bien ! Elle est adorable, acquiesce une employée de la fourrière de Tremblay-en-France [où sont recueillis les animaux trouvés sur la voie publique]. Beaucoup de personnes ont appelé pour prendre de ses nouvelles et proposer de trouver une solution. »

Pierre et Hyena n’allaient pas l’un sans l’autre. « Quand je lui achetais du jambon, il nourrissait sa chienne en priorité, se souvient Léa. Je lui avais donné des adresses pour qu’il se fasse accompagner, notamment celle de la péniche du Fleuron [où les personnes sans domicile sont accueillies avec leur chien]. Mais Hyena ne pouvait pas marcher jusque là-bas car elle était très affaiblie. Du coup, il n’y était pas allé. » S’étant fait voler à plusieurs reprises, il se méfie et accepte difficilement l’aide au premier abord. Les animaux créent du lien, c’est bien connu. Avec sa beauté et sa gentillesse, Hyena attire le regard et la sympathie des passants : en plus d’être un soutien indéfectible, elle devient souvent la première passerelle entre Pierre et le reste du monde.

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« Bonjour mon copain ! »

« Généreux », « respectueux », « bon », « digne », « intègre »… Ceux qui avaient gagné sa confiance ne tarissent pas d’éloges. Quand il ne les refuse pas, Pierre tient toujours à rembourser et à partager les paquets de biscuits, les cafés, les cigarettes… ou à en offrir. M. Cherby, un habitué de la station BP où il s’était établi, se remémore dans un sourire : « Quand il me voyait, il s’exclamait en levant le bras : « Bonjour mon copain ! Viens, viens, je te paye un café ! » Il respectait tout le monde. Je suis sûr que si quelqu’un l’avait sorti de là, il se serait très facilement réintégré à la société », tient-il à ajouter.

Aux dires de tous, Pierre était fin et cultivé. « Il avait une façon de parler très recherchée », insiste Anne. Des conversations à bâtons rompus dont se souvient Dylan, très jeune sans domicile fixe du quartier : « Une fois, on avait parlé pendant 48 heures d’affilée parce qu’il ne voulait pas dormir ! Il m’aidait et je l’aidais. C’était un bon gars. » Pierre aimait parler aux arbres et semblait entretenir un rapport particulier à la nature. Parmi les sujets qui revenaient dans sa bouche : les saisons et le temps qui se déréglait. Il voulait se sortir de la rue et travailler dans les champs, avait-il récemment confié à Hélène et John. Au téléphone, tous deux parlent d’une même voix à son évocation : « C’était quelqu’un de très attachant. Il était très apprécié dans le quartier et quand il n’était plus dans les parages, tout le monde s’inquiétait. On partait alors tous les deux à sa recherche. »

Le discours de Pierre se brume par contre lorsqu’il se renferme sur lui-même. Il a des périodes où il est seul dans sa tête – presque inatteignable. Difficile de savoir quelles en sont les raisons, mais John souligne : « Il évoquait souvent des souvenirs de guerre. Le sujet le hantait. » Seule une chose ne change pas, même durant ces moments d’absence : « Quand il parlait de sa chienne, il le faisait toujours très bien, avec précision », se rappelle Élisabeth. Le 7 septembre dernier, c’est Hyena, qui, hurlant à la mort près de lui, donnera l’alerte. Adoptée très peu de temps après par quelqu’un qui connaissait Pierre, elle continue aujourd’hui à sillonner ce quartier que son maître a tant marqué.

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Portrait de Pierre, que nous publions avec l’accord de sa famille pour que « son visage ne tombe pas dans l’oubli ».


Les funérailles de Pierre se sont déroulées le lundi 24 octobre au Funérarium du Père-Lachaise (Paris 20e) en présence de ses 6 frères et sœurs, des gens qui l’avaient connu et soutenu à Paris, des associations qui l’avaient aidé et de membres du Collectif. Voici un poème écrit par l’une de ses sœurs et lu au cours de cette cérémonie d’hommage très émouvante.

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6 réflexions sur “PIERRE, 53 ANS

  1. RAVALLEC YVES dit :

    Bonjour , un grand Merci pour ce témoignage sur notre petit frère , je le lis et relis tellement il est émouvant , ce que vous décrivez est tout a fait son comportement mais je ne peux m’empêcher de pleurer en pensant a ces années ou il était seul sans soutien sans sa famille et surtout sans son fils qui n’a jamais revu et je pense qu’il a décidé d’en finir avec la vie . Je n’oublirais jamais ce que vous avez fait pour notre petit frère . Mais le plus triste c’est que son fils Cyrille jouais au foot avec le mien le dimanche et qu’i ne m’as pas averti de la détresse de son père , car je suis sur que Pierre avait tenter de le joindre . Je pense aller un jour vous rencontrer pour discuter de vive voie pour évoquer des souvenirs . A bientôt et encore Merci a toutes les personnes citées dans ce témoignage .

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      • ravallec yves dit :

        Bonjour ,
        Chers amis ,en cette nouvelle année je viens par ce petit mot vous souhaitez tout mes vœux ,de réaliser vos actions dans la confiance, dans la générosité , du courage , de la sérénité dans tout vos projets comme vous savez le faire envers ceux qui ne croient plus en rien , du réconfort pour adoucir leurs jours difficiles . Et enfin que les difficultées de tout les sans abri soient épargnées , en un mot je vous souhaite a tous une très bonne année . Yves le frère de notre petit frère Pierre

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  2. Alexis dit :

    Merci, très franchement merci pour votre action.

    Je le croisais parfois en allant au travail et je me demandais ce qu’il était devenu. Je suis très affecté et je vous suis reconnaissant pour ce travail que vous faites, qui est d’une importance capitale pour ces hommes et femmes qui vivent et meurent dans la rue.

    Alexis

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  3. REIGNER Maryannick dit :

    L’année 2016 s’achève et elle emporte avec elle le départ de mon petit frère Pierre le 7 septembre. Seul, sans bruit et sans nous… Ma peine est immense, pas un jour où je ne pense à toi , je regarde ton portrait posé sur mon bureau. On ne peut réécrire l’histoire ni revenir en arrière ou arrêter le temps…. Comme dit la chanson « aimons nous vivants » . J’espère que là haut tu as trouvé la sérénité et que tu veilles sur nous. Dans ta solitude, loin de nous, de bonnes personnes t’auront tendu la main et aimé. Merci et bravo au Collectif pour toutes les actions menées auprès des personnes mortes dans la rue et surtout nous avoir permis de retrouver Pierre pour une sépulture décente.

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