DARIUS, 43 ANS

Beaucoup de passants parcouraient la rue Laffitte le jour de notre venue, c’est en tout cas le sentiment qui m’est resté en mémoire. Ce sentiment fut sans doute accentué par le nombre surprenant de personnes qui retardaient leur marche à la vue du mémorial.

Effectivement, devant le 47 rue Laffitte, un mémorial improvisé a été érigé en l’honneur de Darius, décédé le 30 mars 2017 à cette adresse. Ce mémorial était composé de mots à son égard, de photos de lui accrochées sur le mur, et de fleurs déposées sur le bitume. Un espace laissé libre sur le côté gauche du mur nous parut idéal pour ajouter notre affiche, celle du collectif.

Dès l’instant où, après avoir admiré cet hommage participatif, nous nous préparions à ajouter notre marque à la stèle de papier, un petit groupe de passantes s’approcha, intrigué. Elles furent suivies par une femme, l’air décidé, qui vint nous parler de Darius. Elle en avait envie. Très vite une vielle femme nous a rejoint, un grand monsieur, une plus jeune, un barbu, et voilà quatre à cinq personnes rassemblées autour de nous, à parler de Darius. Au départ de l’une, un autre passant prenait sa place, comme si un point d’arrêt s’était établi pour le défilé des piétons. Les premiers le connaissaient de vue, ou peu, mais rapidement plusieurs personnes nous en parlèrent comme d’un ami. Un ami particulier, sans doute, mais un ami tout de même.

Au fur et à mesure des témoignages se dressait le portrait d’un homme sympathique, très connu du quartier (nous le constations effectivement), blagueur et surtout apprécié par beaucoup. Plusieurs personnes se sont proposées de nous donner leur numéro ou leur adresse mail pour être prévenues en cas d’obsèques, et deux d’entre elles nous ont partagé des photos de Darius. Nous les remercions par ailleurs pour leur bienveillance.

D’origine lituanienne, Darius avait l’alcool farceur et ses bravades contribuèrent, je pense, beaucoup à sa renommée. D’après les récits qui nous ont été racontés, il lui est arrivé de s’asseoir sur des voitures, de faire peur aux passants, de prendre son sac de couchage et de s’allonger au milieu de la route « pour faire chier les automobilistes », de faire le mort pour attirer l’attention puis se lever en riant. Je précise que toutes ces histoires nous ont été racontées de manière affectueuse, et plus comme de petites aventures que comme des blagues selon moi. Il avait quelques amis qui trainaient parfois avec lui, des amis de la rue, avec qui il lui arrivait de découvrir des objets insolites qu’il ramenait dans son bout de rue aménagé. Par exemple, une photo qui nous est parvenue le représente debout sur le trottoir, un fer à repasser dans la main droite et un tube en carton dans la gauche. Dans la photo ci-dessous, il a disposé une fleur synthétique sur le toit d’une voiture dans une volonté de mise en scène, et prend la pose à son côté. »Il aimait être pris en photo.  »

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Darius était connu du quartier, mais plus particulièrement dans la rue Laffitte. Les passants nous ont indiqué les patrons des deux bars-restaurants de la rue (Le Laffitte et Les Pipelettes) et le cordonnier comme les personnes les plus aptes à nous informer sur Darius. Ne voulant pas déranger les deux gérants pendant leur service, je suis allé voir à l’intérieur de la cordonnerie tandis que ma collègue est restée converser avec les passants.

Deux hommes y travaillaient qui semblaient effectivement bien connaître Darius. L’un des deux, occupé à sa tâche, ne me parla qu’un court instant. Le second, qui s’occupait de l’accueil, accepta gentiment de me consacrer son temps entre deux clients. Il confirma et enrichit le tableau qui nous avait été dépeint : Darius était un homme fier, il ne faisait pas la manche et refusait la nourriture qu’on lui proposait. Il n’acceptait que les cigarettes, et encore, de moins en moins, sans doute à cause de problèmes de santé. Quand il lui arrivait de demander au cordonnier deux euros pour un café chaud, il les lui rendait le lendemain. Le cordonnier me raconta que Darius n’avait pas que des amis autour de lui, on lui voyait fréquemment des blessures, probablement provoquées au cours d’altercations.

Au Noël dernier, il avait offert des cadeaux à plusieurs personnes du quartier qui lui étaient proches. Il s’était procuré des sapins qu’il avait entreposés dans la rue, dans la continuité de l’appropriation de la rue par l’aménagement qu’il effectuait.

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Plusieurs personnes, dont le cordonnier, nous indiquèrent d’aller voir ses amis et particulièrement une femme qui se trouverait aux alentours de la gare Saint-Lazare. Une vieille femme confia à ma collègue un paquet de cigarettes suisse pour que nous l’apportions à cette femme, si nous la trouvions. Nous sommes donc partis à sa recherche dans la gare Saint-Lazare, mais sans succès.

Un journaliste de Libération a rédigé un article en l’honneur de Darius qui lui était connu car les locaux du journal sont à une rue de la rue Laffitte, preuve que l’écho de sa mort fut retentissant.

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Photo du mémorial tiré de l’article de Libération

http://www.liberation.fr/france/2017/04/04/darius-sans-abri-mort-sur-notre-trottoir-a-paris_1559764

Une semaine plus tard, nous apprenons que le corps de Darius va être rapatrié en Lituanie, et qu’un temps de recueillement est organisé juste avant le départ. Nous sommes donc revenu dans cette rue, la rue Laffitte, la sienne, pour afficher les informations concernant le temps de recueillement, répondant ainsi aux multiples demandes des riverains.

Au premier regard, la rue semblait similaire à la dernière fois : toujours autant de passants, autant de bruits, autant de vie. Cependant, une impression, comme si l’atmosphère des lieux avait changé, s’immisça en moi. Le flot des piétons était continu. Le point d’arrêt qui ponctuait la rue n’existait plus.

Tandis que nous nous approchions, je remarquai vite que le mémorial n’était plus aussi visible qu’avant. Une fois devant, nous avons constaté la cause de cette discrétion accrue, la cause de cet impact amoindri sur la foule. Parmi les mots et les photos que nous avions admirés la semaine précédente, il n’en reste qu’une poignée sur le mur de marbre. Une main coupable avait arraché, détruit la majorité de la stèle de papier. L’affiche du collectif que nous avions posé antérieurement comptait parmi les absentes. Les fleurs, quant à elles, paraissaient intactes, et nous avons retrouvé sur le trottoir la rose que nous avions déposée.

Nous avons fixé la nouvelle affiche du collectif à l’attention des riverains, pris en photo le mémorial blessé, et, après un temps d’attente, nous sommes partis.

darius mémorial

Anastasia, amie de Darius, a accepté de témoigner pour honorer sa mémoire.

« Pour vous parler de Darius, je le connais depuis 2 ans, réellement, et au fur et à mesure on est devenu super pote. Chaque matin j’arrive au travail, et je le vois déjà debout, bien éveillé, soit très en forme et drôle soit mauvaise tête des mauvais jours, et on sait tous que les mauvais jours sont nombreux quand on vit dans la rue. Mais Darius avait le plus souvent un grand sourire, peut être grâce à l’alcool et à son imagination débordante pour faire de nombreuses bêtises avec ses copains. Par bêtise j’entends poser un sapin sur une voiture, ou le bruler, ou installer un canapé en plein milieu de la route pour prendre le soleil et s’ endormir dessus. Il trouvait toujours des objets avec lesquels il décorait sa « maison ».

Je travaille juste en face de cet endroit qu’il avait choisi comme maison, et de ma place, à mon poste d’accueil, je pouvais le voir tous les jours faire ses nombreuses conneries et s’amuser comme il pouvait. Faire peur aux passantes avec des cris, ça l’éclatait.

De là où il était installé, on se regardait souvent et on faisait semblant de se tirer dessus.

Un jour, il a mis ce sapin sur la voiture, je lui ai dis « Darius pose-toi sur la voiture à côté du sapin je te prends en photo »

Il était trop heureux de cette idée, et là on a commencé à prendre plein de photos dès qu’il avait un nouveau pull, ou un nouvel objet, ou que l’envie lui prenait. Et c’est devenu un petit jeu, super cool parce que le voir rire et sourire et montrer à ses potes qui venaient le voir souvent, les impressions des photos que je lui donnais, ça le rendait à mon sens super heureux, et fière. Et moi ça me rendait heureuse.

A Noël je lui faisais des cadeaux,  pas que pour Noël mais à Noël je les emballais spécialement pour lui et Robert : des casquettes, des bonnets, des pulls…

Je me souviens que je lui ai donné son cadeau, et un autre à Robert, et dès que Robert a ouvert le sien Darius lui a piqué il les voulait tous ahah.

Mais au final il a quand même laissé la casquette à Robert.

C’était vraiment le Chef de sa petite troupe, vraiment, il dirigeait quoi.

Il m’offrait plein de trucs aussi, quand il allait acheter son rosé, il revenait avec sa bouteille et une grosse boite de ferrero rocher, ou encore des paquets de kinder country et d’autres bonbons et chocolats en forme de coeur.

La veille de son décès, Mercredi, il était en super forme, vraiment, il avait trouvé un fer a repasser et un tube en carton, il était « foufou », il faisait le con avec à se servir du tube comme une épée, et du coup je l’ai appelé on a pris sa dernière photo il était tout fière de ses trouvailles du jour.

Plus tard dans la journée il est revenu me voir, il m’a dit « Anastasia tu m’as pas donné la photo et l’autre aussi Darius président on me l’a volé faut me la redonner »

J’ai donc tout réimprimé, enfin la photo montage avec Darius à la place de Trump, et celle avec le fer à repasser et le tube en carton, et je les ai collé sur son mur, en face.

Il m’a fait un câlin et il m’a dit

 » Merci Anastasia t’es ma fille ».

Après ça, il a eu son passage pyromane (qu’il avait de temps en temps comme avec le sapin) et il a brulé son sac de couchage.

Les flics sont donc venus, Darius s’est enfuit. Les policiers ont fouillé ses affaires, jeté son couteau, ses briquets, juste devant mon bâtiment dans la bouche d’égout.

Ils allaient pour partir, quand l’un d’entre eux est revenu sur place, et a aspergé TOUTES les affaires de Darius restées à sa place pendant 10 bonnes secondes dont son matelas sur lequel il dort tout le temps et son sac de fringues vidé auparavant pour fouiller ses affaires. Pourquoi ? J’en sais rien à part pour faire chier le monde et sûrement que le cerveau de cette personne ne doit pas être irrigué. Il voulait sûrement donner une leçon à Darius, c’est chose faite apparemment.

Ensuite je suis partie, je n’ai donc pas vu Darius revenir.

Le Jeudi (jour de son décès), je suis arrivée à mon travail et il avait la tête des très mauvais jours, il se changeait dans son petit coin, mais il tirait la gueule il ne m’a même pas dit bonjour.

Je le voyais de ma place : allongé, super mal, super faible, et son ami Christophe est allé chercher une bouteille de rosé, Darius n’en a pas bu une seule goutte. J’ai trouvé ça étonnant.

Il est venu me voir vers 12h je crois, pour me demander une bouteille d’eau, puis de la reremplir et ça 4-5 fois dans la journée.

Il a beaucoup vomi.

Ensuite j’ai dû aller à mes cours de théâtre, et ma mère (directrice du club), m’a appelée pour me dire que les pompiers étaient là, que Darius était en arrêt cardiaque. J’ai pas arrêté de pleurer, je croyais dur comme fer jusqu’au vendredi midi qu’il allait revenir, car c’est une putain de force de la nature, il vit dehors depuis tellement d’années, dans le froid glacial de l’hiver, il boit chaque jour et jamais jamais jamais il a vomi de quoi que ce soit qu’il avait bu. il en a fait des passages à l’hôpital mais toujours il revenait en forme avec un bracelet de l’hôpital.

Mais là, il n’est jamais revenu. Il est décédé dans l’ambulance, de ce qu’on m’a dit au téléphone. Et la suite vous la connaissez.

Depuis son décès je parle chaque jour avec Robert qui se remémore des « incidents avec Darius » comme il dit avec son accent polonais, et c’est assez drôle. Il en a fait des conneries, et j’espère lui avoir donné un peu de bonheur depuis que je le connais, et qu’il est bien là où il est.

Robert, lui, j’en parle parce que c’est quelqu’un de très attachant , il parle super bien français, il est très intelligent tout comme Darius l’était. Et il ne boit plus une goutte d’alcool depuis 3 mois environ, je le croyais décédé depuis le temps, et au début je pensais qu’ils étaient frères. Je l’ai revu le lundi suivant le décès de Darius, il arrosait les fleurs qu’on avait installé, et de dos, de ma place j’ai cru 2 secondes que c’était Darius, même corpulence mince, habillé en beige, et il s’est retourné et c’était Robert, visage tout net, plus du tout bouffi par l’alcool, super bien. Je suis contente que certaines associations fonctionnent vraiment et que Robert soit pris en charge comme il l’est. Il a fait les 400 coups avec Darius et il lui manque beaucoup à lui aussi.

Parfois quand j’étais absente du travail, deux trois jours, Darius demandait à la femme de ménage de mon lieu de travail,  » elle est où Anastasia elle est malade ? » et quand je revenais il était super content.

Voilà je vais m’arrêter là. »

Crédit photos © AnastasiaG/HasniJ/mortsdelarue/

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