Franck, 56 ans

Le 19 octobre dernier, Franck décédait trois jours après avoir été percuté par une voiture rue de Tolbiac. Sans-abri, il avait 56 ans. 

Les passants sont nombreux à s’arrêter pour lire les affiches en son hommage. « Il faisait partie du groupe qui est très souvent dans les parages ? Il était comment ? » D’après ce que l’on sait, c’est bien le cas. Mais nous ne connaissons rien de son physique pour l’instant. A l’arrêt « Patay-Tolbiac » du bus 62, un riverain prête main forte pour nouer l’affiche. « Je ne le connaissais pas mais j’étais présent au moment de l’accident, explique-t-il. Je me souviens notamment d’un de ses jeunes amis qui a assisté à la scène et qui semblait très affecté. » Un peu plus loin, deux personnes assises qui pourraient peut-être faire partie de ce groupe d’amis. « Franck ? Bien sûr ! C’était mon ami. Parce que vous le connaissiez vous peut-être ? » Le ton d’Anouchka se fait d’abord sec et inquisiteur, presque agressif. Ses yeux se voilent de larmes et de colère. Après quelques minutes de discussion, elle se radoucit et nous conduit auprès d’un autre ami de Franck, Karl.

Ils tiennent à retourner sur le lieu de l’accident. « C’est ici qu’il faut mettre une affiche », martèle Anouchka. Avec précaution, nous nous affairons autour de l’arbre. D’après eux, ses couleurs préférées étaient le rouge et le vert. Ce sera donc un ruban de chaque. Ils contiennent avec peine leur émotion et leur incompréhension. Poser une affiche, c’est somme toute dérisoire. Mais c’est une petite action qui répond comme elle peut à l’impuissance. Aujourd’hui tout particulièrement. Karl et Anouchka refont le film mille fois, cherchent des responsabilités, et tentent de faire le tri entre les versions de chacun et les rumeurs qui circulent. Personne ne les a vraiment tenus au courant depuis le 19 octobre. Et Karl de répéter en boucle : « C’était un bon gars, c’était un bon gars…»

Une semaine après, retour rue de Tolbiac et première rencontre avec Sophie, en grande conversation avec Anouchka. Franck pouvait beaucoup boire, mais même quand c’était le cas, il faisait toujours extrêmement attention en traversant. « Il ne faisait jamais de conneries à ce niveau-là. Jamais », scandent-elles d’une même voix. L’une de leurs connaissances communes a pour habitude de danser au milieu des voitures lorsqu’elle est saoule. C’était Franck qui allait la rattraper sur la chaussée pour la ramener vers le trottoir. Il ne rigolait pas avec ça. Du coup, Anouchka et Sophie, qui n’ont pas assisté à la scène, ne comprennent ni ne reconnaissent Franck dans le récit qui leur a été fait.

Pour elles, il n’y a qu’une explication possible : il était sonné par les coups qu’il venait de recevoir lors d’une bagarre, qui a eu lieu quelques minutes avant l’accident. Titubant sous le choc, il se serait mis à traverser n’importe comment. Les questions laissent peu à peu place aux souvenirs partagés.  « C’était quelqu’un de bien, affirme Anouchka. Il ne voyait pas le mal, peut-être presque un peu naïf. » Sophie rebondit, un petit sourire en coin : « Oui, mais quand il voulait, il savait bien mener son monde. C’était un comédien hors-pair ! » Sophie et Franck était inséparables. Elle alterne entre brusquerie et larmes aux yeux quand elle parle de lui. Parfois, elle quitte la conversation sans prévenir puis revient deux minutes après.

Ce serait à la suite d’un douloureux divorce que la descente aux enfers a commencé pour Franck. Père, « il parlait toujours de ses enfants avec beaucoup d’amour » d’après Sophie. Difficile de savoir s’il était encore en contact régulier avec eux. En tout cas, William, son frère, ne connaissait pas sa situation et n’avait plus de nouvelles depuis 3 ans : «Il m’avait alors laissé un message sur mon fixe, mais sans aucun numéro pour le recontacter… », explique-t-il au téléphone. Lui aussi se souvient d’un homme « un peu trop bon ». « Il se serait démuni de tout pour quelqu’un qu’il venait de rencontrer », insiste-t-il. William évoque avec plaisir le souvenir du vrai grand frère que Franck a été pour lui. « Il adorait la moto, c’est lui qui m’a transmis sa passion et ouvert à ce monde. Sa première, il l’a eue à 18 ans. J’avais 3 ans de moins, je me mettais derrière et il m’embarquait partout. Il me faisait sortir et rencontrer ses copains. » Boulanger de métier, Franck « préparait aussi de très bonnes pâtisseries », souligne-t-il. « Quand il avait sa propre boulangerie, on s’y retrouvait tous les trois le dimanche avec notre petit frère. » Des souvenirs heureux, à entendre sa voix.

À Paris, Franck continuait à travailler dans des boulangeries du quartier à Tolbiac. Pendant une période, il a pu dormir dans un local de service de l’une d’elles, selon Anouchka. « Mais il couchait entre la farine et les rats, c’était indigne. À sa place, j’aurais encore préféré dormir dehors. » Grâce à ça, il avait réussi à mettre plus de 2000 euros de côté pour se sortir de la rue. Guitariste, pianiste, bassiste, Franck avait l’air d’être un personnage. « C’était quelqu’un de très rock’n’roll, il avait 20 ans dans sa tête », sourit Sophie. Anouchka poursuit en riant : « Il fallait le voir ! Il tenait à toujours être bien habillé et propre sur lui : casquette à l’envers, jean Levi’s et baskets All Star. Ça ne se voyait pas qu’il était à la rue. » Un jour, un passant l’avait interpellé : « Vous portez des Ray-Ban et vous faites la manche ? » Franck lui avait répondu avec étonnement : « Bah oui ! Et pourquoi pas ?! »

 

 

 

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