Charles, 62 ans

Charles, comme on l’appelait, on ne connaissait pas son vrai nom, natif de Hongrie il est décédé a 62 ans le 26 avril 2018, il passait la plupart de son temps dans le quartier de l’Europe dans le 8ème, là où il mendiait, où il vivait.

A l’angle du boulevard Malesherbes et de la rue Monceau, devant un bâtiment désaffecté, c’est là où il mendiait, mais aussi qu’il aidait.

Un employé d’en face, à la poste le décrivait comme serviable. Ayant eu vent de son décès, celui-ci nous affiche un air hagard, une autre association l’ayant déjà contacté auparavant, pour avoir des renseignements sur le défunt.

Les clients l’appréciaient, il faisait des brins de nettoyages pour le bien commun des alentours, il intégrait le paysage du quartier.

Le salarié le saluait, au loin, autant de matins qu’il le voyait.

D’après lui-même, il ne parlait pas beaucoup, mais correctement le français. Il restait dans le sas d’entrée pendant les périodes de froid, avec la bonne volonté des employés, pour qu’il puisse reprendre des forces.

Nous accrochions à la barrière devant la Poste, une affiche lui rendant hommage, force est de constater que, juste après notre départ, une personne âgée la regardait attentivement, mais nous, nous l’avons regardé partir.

Notre seconde escale se déroulait quelques rues plus loin devant un supermarché de quartier, c’était son second lieu de manche, rues étroites et sens unique de circulation.

Nous y entrions, sans savoir à qui parler, nous nous présentions au gérant qui alimentait les rayons, confus de notre requête mais bien attentionné, il nous propose de parler directement à une employée de caisse, qui affectionnait le plus Charles dans les locaux.

« Oui, je vois ! Charles il venait acheter des flasques de vodka avec son ami Laszlo » le tout en brandissant un sourire.

Il était « Franchement sympa », les clients du magasin lui donnaient à manger, c’était un habitué qui venait souvent.

Et d’un entrain de souvenir elle nous enjoint à aller dans un restaurant casher, au coin de la rue ou Charles avait ses habitudes. Le manager en retrait et à l’écoute nous propose de nous y emmener, je lui propose, en retour, d’accrocher une affiche devant son magasin, il acquiesce.

Nous arrivons à la bonne rue, elle est comblée de restaurants ! aucun voile d’ombrage ne désigne un restaurant casher, dans le doute, on se dirige vers le plus proche.

On se présente à une femme qui travaille, accoudée pour nous écouter, elle nous rétorque, qu’elle le connaissait, mais ne voyait pas comment nous aider. Apercevant une requête spéciale, le patron s’approche, curieux et demande de la reformuler pour lui.

D’un coup d’émotion, il nous relate « je ne peux rien pour vous, j’étais là pour l’aider et ça depuis 20 ans, nous lui avons tout donné, des doudounes, un coin pour se réchauffer, nous avons assez donné pour lui, ma mission s’est terminée quand il s’est noyé, mais on s’est noyé en même temps que lui, j’ai fait ce que j’ai pu ».

Une pensée alors, me traverse l’esprit, celle de lui rétorquer que nous allons faire ce que l’ont peut, je me suis senti un peu ridicule. Il nous accompagne à la sortie, nous le remercions, il en fait de même.

Soucieux de savoir ou mettre l’affiche, et en admettant que les restaurateurs en avaient déjà fait assez, nous remarquons que dans ce quartier en travaux, rien n’est bien optimal pour accueillir notre affiche, la rue étant en travaux, et la plupart des édifices étant trop éphémères pour nous faire penser qu’une affiche ne soit pas vite disparue.

Résolus à aller une rue plus loin pour chercher un endroit idéal pour finaliser la mission, se baladant, on surprend un homme occupé à manger, assis sur une marche unique qui mène à un local minuscule.

Après une requête pour avoir des informations sur Charles, exposant un air interrogatif, il répondit avec un fort accent d’Europe de l’Est qu’il le connaissait, il nous date son décès en levant une main avec un air certain, comme si c’était ressassé.

« Charles ne mangeait pas, ne buvait pas, ne se soignait pas » tout en nous montrant son auriculaire pour nous le représenter.

Dur de se faire comprendre, tentant de lui demander s’il pouvait nous emmener voir Laszlo, l’ami fidèle de Charles, avec qui il achetait des flasques de vodka, pour avoir un témoignage. Il hoche la tête formellement, lâche sa fourchette, se lève, claque la porte de son local derrière lui.

« On y va ».

Laissant sa barquette de nourriture par terre, devant la marche

D’un pas assuré, il nous amène présumément a Laszlo, on le suit un peu hésitant,

« Ou va t’on ? C’est loin ? » se dit-on, pas le courage de lui demander, ça serait impoli, comme lors d’un départ en vacances véhiculé ou le cadet de la famille répète « c’est quand qu’on arrive? »  alors qu’on marchait depuis a peine 3 minutes.

Une riveraine s’approche de notre guide « Bonjour Laszlo, je suis très émue de ce qui vous est arrivé, je pense fort à vous ».

Effarés ! la personne qu’on cherchait depuis le supermarché était avec nous. Dans un souci de barrière linguistique, il y a eu incompréhension.

On ne cherchait plus Laszlo, mais celui-ci allait nous donner le témoignage demandé et nous oriente sous un porche, quelques cartons entreposés avec des bouteilles d’eau.

C’est là que Charles dormait.

Il nous parle très rapidement de ses 16 ans d’amitié, et autant de vagabondages avec lui, il se sera arrêté là, partant, nous laisse seuls face à ce porche.

En finalité, ceux qui le connaissaient le mieux, en parlaient le moins.

Nous avions mission de fixer la dernière affiche à place du marché, nous avons préféré la mettre sous ce porche à quelques pas du restaurant, et à quelques minutes de Laszlo.

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Patryk, 60 ans. « You are an angel, my dear! »

I. Préambule en colère

De ses pérégrinations spatiales et scripturaires Georges Perec retenait, entre autres, que « Vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner[1] ».

Qu’en est-il, alors, de ceux qui se cognent ? Ceux qui n’ont pas de murs pour les protéger des obstacles urbains et des possibles malveillances ?

Ne sont-ils pas vivants ? Beaucoup ne le sont plus ; ils meurent bien avant ceux qui habitent, dorment, mangent, boivent, cuisinent, invitent chez eux, chez soi.

Patryk est mort le 13 mars 2018, à l’âge de 60 ans. Souvent, il se cognait. Ou plutôt, on le cognait.

Tenez, par exemple, il avait l’habitude de dormir devant la laverie de la rue Michel-Ange, car elle recrachait de l’air chaud. Mais un jour, sans crier gare, de très lourds pots de fleurs sont sortis de la terre, à l’endroit même où s’était trouvé son lit.

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 Alors, il a migré vers le perron d’une boutique. C’était un espace étroit, où sans doute, l’on pouvait s’abriter un peu de la pluie et du vent.

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Mais voilà qu’une nuit poussa une solide grille de fer. Une grille devant ce semblant de chambre à deux murs. Un troisième mur alors, une porte ? Non, non, cette porte n’était pas là pour que Patryk puisse la fermer sur la ville. Elle claqua à son nez. Il fallut bouger encore.

Et puis maintenant, chaque jour, dans le métro, et le long des rues, surgissent des pics. Leur taille et leur forme sont variables. Ils peuvent être très sobres ou très élaborés. Ils existent dans toutes sortes de couleurs. Certains sont si finement travaillés qu’ils parviennent à masquer leur identité de pic et usurper celle de l’ornement architectural. Mais même ceux-là font bien leur travail : on ne peut pas se coucher sur des pics. On ne peut pas se reposer sur des choses pointues.

Qui eût cru que le macadam fut une si terre fertile ? Voilà qu’elle se met à abonder en grilles, en pics, en immenses pots de fleurs qu’il faudrait fort se démener pour parvenir à déplacer. C’est que les Parisiens ont la main verte ! Ah, les fameux « dispositifs anti-SDF  » ! Il a fallu prendre ses dispositions tout de même.

Dispositions pour boucher les abris. Pour faire surgir de terre de la pierre et de la ferraille. Certains disent même que des passants jettent du feu sur ceux qui essaient d’habiter la rue.

Dans la terre pousse du feu, et pendant ce temps, le ciel crache son eau sur ceux qui, au milieu des deux, cherchent des refuges. Les corps sont meurtris. Quelqu’un a attaqué l’œil de Patryk. Ses voisins et ses amis s’en souviennent.

Terre de béton et de feu. C’est le seizième arrondissement pourtant. Des femmes qui passent ont les cheveux lissés et promènent des cadis ; des hommes portent longs manteaux dont ils relèvent le col.

 

II. Préambule trop dur : car tous ne sont pas des jardiniers mortifères et beaucoup ont aimé Patryk.

Patryk était très apprécié du quartier.

« Apprécié ».

C’est le terme qu’emploient nos interlocuteurs, ceux qui ont connu Patryk rue Michel-Ange. On l’entend dans la bouche d’un voisin, d’une voisine, de la boulangère, et d’un jeune homme qui travaille chez Carrefour.

Pourtant, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas « apprécié » qu’il était.

L’attention portée à Patryk par les habitants du quartier m’a semblé dépasser de loin l’appréciation. L’appréciation est polie et propre, elle n’engage à rien, elle fait dire bonjour et au revoir. Elle peut se faire à distance.

L’appréciation, ce n’est vraiment pas, à mon sens, héberger quelqu’un pendant trois mois, et tout faire pour le sortir des ennuis, comme l’a fait l’un des voisins de Patryk.

Ce n’est pas non plus partager plusieurs fois par jour des discussions, lui trouver des cafés et des vêtements, parler « de Dieu, de la politique, de la situation en France, du comportement des gens ». Ce n’est pas lui chercher un hébergement digne. Ce n’est pas tout ce qu’a fait Monica, qui travaille dans le quartier, et qui échangeait régulièrement avec lui depuis quelques mois.

Apprécier quelqu’un, ce n’est pas rire tous les jours avec lui pendant qu’on lui vend des Fischer au Carrefour où l’on travaille, comme le faisait le jeune employé du supermarché. Ce n’est pas non plus « déconner ensemble » jusqu’à briser la lampe au-dessus de la caisse, ni montrer fièrement cette lampe cassée à ceux qui viennent s’enquérir de Patryk.

Entre mille autres choses, Patryk a laissé derrière lui une lampe cassée dans un petit supermarché d’un quartier chic, lampe qui continue de vaciller au-dessus de la tête du très jeune employé qui n’a pas encore arrêté d’en rire. Son gérant non plus d’ailleurs.

Non, vraiment, je crois que tout cela, c’est autre chose que de l’appréciation.

Et ce n’est pas tout : juste en face, la boulangère est très émue de sa mort, même si elle ne lui a jamais beaucoup parlé. Elle a eu l’impression de le connaître car ses clients lui parlaient souvent de Patryk. Lorsque ces derniers passaient à la boulangerie, ils prenaient un café pour leur voisin qui passait l’hiver dans une tente juste à côté de la boulangerie, devant la MAAF.

Elle raconte que la police le virait, et qu’il revenait ensuite. La boulangère trouve ça dégueulasse de virer les gens comme ça. Monica aussi, trouve ça dégueulasse :« Mais je vais vous dire, Madame. Quelqu’un du quartier appelait souvent la police et ils venaient deux fois par jour pour lui dire de partir ».

Et puis, un voisin s’arrête pour nous parler et il nous remercie beaucoup pour ce qu’on fait. Il connaissait bien Patryk ; souvent, ils partageaient des rires.

C’est lui, qui, le premier, nous apprend que Patryk parlait surtout anglais. Il nous montre les différents lieux habités par celui-ci (devant la laverie ; devant la boulangerie ; et devant la boutique avec la grille). Il nous parle des différents « dispositifs » qui ont surgi de la terre pour le déloger.

Mais il nous parle aussi de ce voisin qui a hébergé Patryk.

« On est dans un quartier de vieux cons mais il y a quand même des gens sympas ».

C’est en souriant aussi que ce voisin se souvient de Patryk.

Une autre voisine s’arrête et sourit à son tour. Oh oui, Patryk était très sympathique, il était un peu fou fou. C’était facile de lui parler.

Le souvenir de Patryk donne le sourire.

Monica, qui passait rue Michel-Ange plusieurs fois par jour avec les enfants qu’elle garde, a entendu un jour, dans le bel anglais de Patryk, une tonalité polonaise. Elle aussi, est polonaise et, « quand on est étranger quelque part, un compatriote, c’est comme un petit morceau de son pays », explique-t-elle.

Alors, ils se sont mis à discuter, beaucoup, et souvent. C’était quelqu’un de très éduqué, qui avait fait des études en Pologne. Son métier, c’était ingénieur électronique. Cela faisait deux ans qu’il était en France. Avant, il avait travaillé en Allemagne, dans son métier. Elle ne sait pas ce qui s’est passé là-bas.

Elle n’est pas bien sûre de ce qui l’a mené à la rue, mais elle a compris que c’était une rupture d’ordre personnel.

« Il était toujours, toujours souriant, avec un bon mot pour chacun. Il était très ouvert, on pouvait parler de tout. Il était au courant de beaucoup de choses. C’était aussi quelqu’un de très optimiste malgré sa situation. »

« Puis a commencé l’hiver. Il dormait dans une tente. Après Noël il a disparu. Au bout d’un moment, il est rentré – enfin, il est revenu – mais si, on peut dire qu’il est rentré. Quelqu’un avait attaqué son œil. C’est à partir de ce moment que ses conditions physiques ont commencé à se dégrader. »

Monica a décidé de l’aider elle-même. Elle savait qu’il était exigeant par rapport à l’endroit où il voulait vivre ; mais elle le comprenait, « c’est normal de ne pas vouloir aller dans un foyer où les gens se bagarrent et où l’on dort à quinze dans une chambre ». Alors, elle a commencé à l’accompagner dans les démarches pour trouver un hébergement.

Puis, il a disparu à nouveau. Au bout de quelques jours, elle vu l’affiche, devant la boulangerie, qui annonçait sa mort.

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Mais je crois que ce que Monica veut dire, surtout, c’est cela, ce qu’elle répète à la fin de notre conversation :

«  Il était vraiment souriant. Quand il était devant la laverie, il parlait à tout le monde, il donnait des bonbons aux enfants. C’était comme une petite star de la rue. Il avait envie de vivre ».

Puis, ce sont les mots d’Amel, une riveraine, qui viennent rejoindre ceux de Monica :

« Ce que je vais vous dire, vous devez le savoir, car les autres ont dû vous dire la même chose à propos de Patryk…

Je le connais depuis cet hiver. C’était quelqu’un d’extrêmement sociable. Quand on passait il disait bonjour avec un grand sourire. Il parlait anglais. Tous les jours, il me demandait en souriant : « Hello ! Hello ! How are you ? » ».

Au début, Amel ne s’arrêtait pas toujours.

« On se dit qu’on n’a pas le temps, qu’on est pressé, puis, un jour, on s’arrête et on commence à discuter. C’est quelqu’un qui avait l’air d’aimer la vie. Vraiment, c’était incroyable, il souriait tout le temps, malgré la difficulté de ses conditions de vie. C’était vraiment quelqu’un de tout à fait positif et optimiste. »

« Il était aussi très galant. Il me saluait avec un baise-main. Il disait « Hello my dear ». Il m’appelait toujours « my dear ». Il était très courtois. »

« Il était tout le temps de bonne humeur. Quand je lui apportais un repas, il était très content, il disait : « C’est délicieux ! You are an angel, my dear ! ».

Patryk voyait en ses voisins des anges.

Nous avons recueilli quelques unes de leurs paroles, mais il est certain qu’elles ne forment qu’un tout petit morceau emprunté au bloc des souvenirs laissés pas Patryk.

Mais pour finir, c’est Patryk qu’il faut laisser parler. On peut encore lire, sur son profil Facebook, un peu de ce qu’il voulait faire savoir de lui-même. Il écrit en anglais : ci-après, la version originale de son texte ; puis, une tentative de traduction essayant d’être la plus fidèle possible au style de l’auteur.

« I am 60 years old but everyone has as many years as I feel. I am about to keep in spite of the 60th on the meter to keep (as for their age) good psychophysical condition. Train (amateur) TAEKWONDO and TAI CHI. Day once upon a time – in a GALLERY – I trained different sports. Currently I prefer to play Chess. My parents died long ago. I finished studies, find a good job, good girl…. Now I am single I have no children but I have a little dog. From the names of my old friends one thing stuck in my head… Altzheimer. Currently I live in Paris. I like this city a lot and I have been in various metropolises, Berlin, Amsterdam etc. Paris is O. K. but for months I am looking for a job. Unsuccessfully. The offer is quite a lot, but mainly aimed at young people such as strong in the construction industry, cleaning streets etc. I spent a lot of time at the hospitals. Well, and 60 on the counter. Recently I have a very BIG problem (who do not them?). Reportedly, Bill Gates is complaining about the lack of money… But seriously, if I do not find a job then I join the homeless group…. I have a big hat I will somehow survive the margines of life. I logged in on many internet portals and giving people my business cards with informations (education, current status…). I am wainting AND THE TIME IS FLOWING. More informations you will find on Google Patryk C… My work, my interview on Polish Television etc. I wish for everybody good day. Patryk C. »

« J’ai 60 ans mais tout le monde a autant d’années que celles que je ressens. Je suis sur le point de rester malgré le 60e échelon de rester (quant à leur âge) en bonne condition psychophysique. Entraînement (amateur) TAEKWONDO et TAI CHI. Un jour il était une fois – dans une GALLERIE – je me suis entraîné à différents sports. Présentement je préfère jouer aux échecs. Mes parents sont morts il y a longtemps. J’ai fini les études, trouvé un bon travail et une femme… Maintenant je suis célibataire je n’ai pas d’enfants mais j’ai un petit chien. Des noms de mes anciens amis une seule chose coincée dans ma tête… Alzheimer. Présentement j’habite à Paris. J’aime beaucoup cette ville et j’ai été dans diverses métropoles, Berlin, Amsterdam etc. Paris ça va mais depuis des mois je cherche un travail. Sans succès. Il y a pas mal d’offres, mais surtout dirigées vers des personnes jeunes, comme des personnes fortes dans l’industrie du bâtiment, nettoyer les rues etc. J’ai passé beaucoup de temps dans les hôpitaux. Bon, et 60 au compteur. Récemment j’ai eu un très GROS problème (qui n’en a pas ?). Apparemment, Bill Gates se plaint du manque d’argent… Mais sérieusement, si je ne trouve pas de travail je vais rejoindre le groupe des sans-abri… J’ai un grand chapeau, je survivrai d’une manière ou d’une autre aux marges de la vie. Je suis allé souvent sur des sites internet, j’ai donné à des gens mes cartes de visite avec des informations (éducation, situation actuelle…). J’attends ET LE TEMPS S’ÉCOULE. Vous trouverez plus d’informations sur Google Patryk C… Mon travail, mon interview à la television en Pologne, etc. Je souhaite pour tout le monde une bonne journée. Patryk C ».

 

 

[1] Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 2000, p. 14.

Valentin, 48 ans. « Mon gars de nuit »

Il y a souvent dans les grandes villes des arbres qui longent les trottoirs. Ils ont presque tous la même allure et les habitants passent devant eux sans leur prêter grande attention. Pourtant, ces arbres ont une particularité : on peut y déposer des affiches, des images ou des fleurs, avec une petite chance qu’elles ne soient pas immédiatement retirées. Il n’est pas inutile de le savoir, car tout ce qui est affiché sur le mobilier urbain (bancs publics, réverbères, feux de circulation) disparaît, au contraire, très vite.

C’est ainsi qu’une poignée d’arbres parisiens porte des petites affiches jaunes de format A4, nouées autour de leur tronc avec de fins rubans blancs ou de la ficelle. Ces affiches sont des faire-part, dont chacun annonce la mort – prématurée le plus souvent – d’une personne qui, ayant vécu dans la rue ou dans un hébergement temporaire, est morte de n’avoir pas de chez soi.

Les amis et les proches de cette personne, ainsi que les passants et les habitants du quartier, peuvent y lire les informations suivantes : son prénom (quand il est connu), son âge (quand il est connu), la date de sa mort (connue la plupart du temps), et toujours, une adresse.

L’adresse de la mort, c’est ce qui est toujours su, quand bien même le prénom, l’âge, la vie et les traits de personnalité du défunt ne le sont pas (ou pas encore).

Faire ainsi connaître l’adresse où la mort s’est produite, n’est-ce pas indiquer d’emblée que cette personne n’avait pas de chez soi ? En effet, est-il d’autres cas – hormis celui de l’acte de décès, document d’état civil qui indique toujours le lieu du décès – où l’on évoque l’adresse précise de la mort comme information première ? Nous qui avons des domiciles dirons sans doute, si l’on perd quelqu’un, que cette personne est décédée à l’hôpital, ou en son domicile, ou même dans la rue (suite à un accident par exemple). Mais dirons nous jamais, qu’elle est morte au 153 rue Raymond Losserand, au 10 rue du Faubourg Saint-Denis, ou encore, à l’angle de la rue de Moscou et de la rue de Berne ?

Valentin, lui, est mort le 8 mars 2018 au croisement de l’Avenue Mozart et de la rue de l’Assomption, dans le seizième arrondissement de Paris, à l’âge de 48 ans.

Il fait partie de ceux dont on précise l’adresse de mort. Ceux qui sont définis par le lieu qu’ils n’ont pas : les « sans domicile », les « sans abri ». Ceux qui, pourtant, sont très fortement associés à un lieu : « le SDF devant la boulangerie », «  le sans-abri à la sortie du métro » ou à l’angle de telle et telle rue…

Le lieu, c’est tout à la fois ce qu’ils ont le plus et ce qu’ils ont le moins. C’est en même temps ce qu’ils n’ont pas en propre et ce à quoi ils sont le plus solidement assignés.

 Mais si ce lieu, cette adresse, est le premier élément d’information dont on dispose sur ces personnes mortes à la rue et de la rue, ce n’est jamais tout ce qu’on peut apprendre sur une personne – quelque que soit l’étendue de l’isolement qu’on lui imagine. Et c’est en se rendant dans ce lieu, en y passant quelque temps, qu’on apprend un peu plus.

*

Ici, au croisement de l’Avenue Mozart et de la rue de l’Assomption, il y a pour Valentin un arbre, avec son affiche et ses fleurs nouées. Il y a une rose scotchée à un feu de circulation.

Il y a aussi des amis, des voisins, des connaissances, qui nous parlent un peu de lui. Certains le connaissaient surtout de vue, car il ne parlait pas français. D’autres lui parlaient en bulgare, et d’autres encore, sans connaître sa langue, gardent de lui de bons souvenirs.

Les récits se croisent, se contredisent parfois. Les chronologies qu’ils déroulent sont incertaines. Mais tout cela a bien été dit, prononcé, à un moment donné. Faut-il alors tenter de démêler le vrai ? J’ai fini par me dire que le vrai dans cette histoire, c’est que Valentin était là, bien là, qu’il a vécu là, qu’il est mort là, près de cette grille d’aération, près du métro Ranelagh, sous ces pilotis de béton où s’engouffre le vent mais où la pluie ne tombe pas.

*

Valentin était venu de Bulgarie. Tous les étés, selon la boulangère, ou bien tous les trois mois, selon un employé du Carrefour qui lui parlait quelque fois en Bulgare, il y retournait. Il avait peut-être une fille là-bas, à Sofia, et il avait été marié un temps.

Il était parti à Dijon, peut-être pour chercher du travail, puis il était revenu. Est-ce là-bas qu’il s’est fait voler ses papiers ? Ce vol, en tous cas, a été très grave, car sans ses papiers, il ne pouvait plus retourner en Bulgarie.

C’est pourquoi Marcel, camarade de rue et compagnon de pilotis de Valentin, a voulu l’aider à refaire des papiers, mais il s’est heurté à un refus. Un autre camarade de rue, dont le prénom ressemble à Peter, a cherché à assister Valentin dans ces démarches.

Le plus souvent, Valentin se trouvait devant la boulangerie. La boulangère raconte qu’il était là depuis très longtemps. Tous les matins et tous les soirs, ils se saluaient, s’échangeaient le bonjour et l’au revoir. Quand elle arrivait le matin à 6h30, il se réveillait. Parfois, elle lui donnait un café et un croissant ; parfois, il venait recharger son téléphone. Au café d’en face, il venait pour boire un café très allongé, puis il repartait.

Elle ajoute que les habitants de l’immeuble sur pilotis avaient fait une pétition pour déloger « les SDF », bien que Valentin, pour sa part, ne fût vraiment pas « dérangeant ». De temps en temps, les policiers les chassaient – Valentin, Peter, Marcel, et d’autres sans doute ? – puis, ils revenaient.

*

Peter était avec Valentin le soir de sa mort.

« C’était le 8 mars », précise-t-il.

C’est lui qui me fait signe pour que je vienne lui parler. Il me demande si c’est pour Valentin, pour son ami, que nous sommes là.

Je crois qu’ils parlaient la même langue, bien que Peter ne soit pas bulgare. Quelques jours plus tard, un mail d’une riveraine confirme cette amitié : elle se souvient que les d’avoir vu souvent les deux hommes discuter ensemble.

Peter raconte la dernière nuit de Valentin. Il était très malade. Il a voulu l’aider, mais Valentin a repoussé son secours.

« C’était le 8 mars », dit encore Peter, comme pour en être bien sûr.

Valentin n’a pas voulu aller voir le médecin. Enfin, de toutes façons, cela n’aurait pas été possible, parce qu’il souffrait des jambes.

Il s’est couché, là, contre le mur, près de la grille d’aération. Le lendemain, le 9 mars, il était mort.

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*

Quelques jours avant sa mort, un petit groupe, constitué de Valentin, de son amie Nathalie – Ashka – et de deux autres amis, s’est réuni sous les pilotis. C’était une « très belle soirée ». Ils ont parlé et ri jusqu’à 2 ou 3 heures du matin.

Nathalie le voyait quelquefois. « C’était mon gars de nuit », se souvient-elle avec douceur. « Il était un peu fou ».

Il était de ces « gars de nuit » que l’on retrouve tard le soir, pour danser sous les arcades de béton au coin de l’Avenue Mozart et de la rue de l’Assomption.

Valentin, en plus d’être danseur, en plus d’être le « gars de nuit », « un peu fou », de Nathalie, était aussi dessinateur.

C’est du moins ce que nous raconte l’un des amis de ce groupe, qui, après avoir vu l’affiche pour Valentin, nous a appelés pour dire quelques mots :

« C’était un grand dessinateur de voitures. A force de les regarder il a fini par avoir un bon coup de crayon. Il dessinait aussi des caricatures de personnes qu’il connaissait, et de personnes qui passaient ».

*

Marcel, qui est là depuis vingt-cinq ans et qui est connu de tous les habitants et commerçants du quartier, est un peu agacé à l’idée de parler de Valentin. Bien sûr qu’on meurt de la rue. Il nous répond tout de même, nous dit que Valentin n’était pas un grand bavard. Quand nous lui expliquons que nous allons écrire un petit hommage, il nous rétorque que ce n’est pas non plus la peine d’écrire un roman.

Pas de roman, d’accord, mais pour les fleurs, Marcel acquiesce, et souhaite participer de sa poche à l’ornement de l’arbre. Ses deux bouquets de jonquilles, joints aux fleurs que nous avions déjà déposées, forment ensemble une mince couronne autour du tronc.

Ce jour-là, Marcel avait prédit que d’autres personnes viendraient accrocher des fleurs à l’arbre.

Il avait raison. La semaine suivante, de nouveaux bouquets avaient poussé et les passants étaient nombreux à s’arrêter devant le petit mémorial.

Mais bon, rappelle-t-il, c’est pas ça qui va le faire revenir, hein.

Les fleurs l’énervent, tout à coup. Et le fait que les gens s’arrêtent, et que je prenne des photos de l’arbre. Si ça continue il va peut-être les enlever.

A quoi ça sert, ces fleurs ?

Lui, il dessine et fait des caricatures, des caricatures qui dénoncent, qui dérangent. Les policiers du commissariat tout proche lui ont conseillé d’arrêter pour éviter les ennuis.

Mais alors, qui de Valentin ou de Marcel est le dessinateur ? Celui qui nous a appelés a-t-il confondu ?

Ou est-ce que ces pilotis bétonnés abritaient non pas un, mais deux caricaturistes, dont un qui reproduisait aussi les voitures qu’il regardait passer ?

Pourquoi pas, après tout ?

Arbre de Valentin

Serge, 57 ans

Serge est mort sur un banc le 29 décembre 2017, dans un coin tranquille du 8e arrondissement. Il habitait ces rues depuis une dizaine d’années.

Son banc, qui tourne le dos au boulevard des Batignolles, se trouve sur le terre-plein central d’une petite place. Un autre banc, perpendiculaire à celui de Serge, et suffisamment proche pour que leurs utilisateurs respectifs puissent converser sans élever la voix, est occupé par Frédéric.

Il y est assis, emmitouflé et dégoûté, dégoûté et inquiet de la mort de son camarade.

Il n’est pas le seul à être affecté par cette disparition même si, pour ceux qui ont vécu près de lui, Serge semble avoir été une présence silencieuse. On se souvient qu’il parlait peu : il était « très calme », « très discret », ou encore, « taciturne ».

Pourtant, le silence de Serge était bien connu. Les voisins parlent longtemps, quand ils parlent de lui.

Le restaurateur de la petite place, située à l’angle de la rue Moscou et de la rue de Berne, le voyait souvent. Il se rappelle en souriant que Serge était un mystique : il disait des « incantations »; il dansait pour la pluie. Il prenait soin de son apparence, aussi : il arrangeait souvent ses cheveux et, avec des bouteilles d’eau, il faisait sa toilette.

Un soir de grand froid, peu avant Noël, les serveurs du restaurant ont offert des frites à Serge et à Frédéric. Ils ont été contents, tous les deux, de manger quelque chose de chaud.

Les serveurs n’ont pas été les seuls à leur venir en aide : une voisine, très émue de la mort de Serge, raconte que plusieurs habitants, le soir de Noël, ont apporté aux deux hommes de quoi manger et de quoi boire. Le mari de cette voisine parlait quotidiennement avec Serge des actualités du foot. Le lien s’était fait, un jour que Serge « lisait une page de journal sur le Real Madrid ». Le couple avait, par ailleurs, entrepris des démarches pour lui trouver une place dans un centre d’hébergement.

Le restaurateur ajoute que, depuis le décès de Serge, les voisins cherchent de plus en plus à aider Frédéric :

« On a compris qu’il fallait qu’on fasse attention à eux ».

Faire attention, les voisins de Serge et de Frédéric le faisaient déjà, bien avant l’événement du 29 décembre : en souvenir de Serge, les mots – dits, écrits ou relayés – affluent.

Voici ceux, par exemple, envoyés par un voisin attristé qui souhaite partager ce qu’il a connu de Serge :

« Il est d’origine martiniquaise et a migré avec ses parents si je me souviens bien, vers la métropole. Il m’a dit plusieurs fois avoir des attaches à Boissy Saint Léger, sa mère. Je n’ai jamais entendu vraiment parler de son père. Il passait ses journées à écouter la radio, l’actualité l’intéressait beaucoup. Il suivait des rituels que je qualifierais de bouddhistes ou pas loin, tous les jours. Il croyait au karma, aux chakras. Il respectait beaucoup les animaux, et avait donc du mal avec la viande. Les nuits les plus froides, il faisait en sorte de dormir à l’hôtel autour du quartier, toujours avec son argent. Je n’ai jamais su de quoi il vivait. Les habitants du quartier le connaissaient bien. Il prenait tous les matins un café, et peut-être quelques viennoiseries à la boulangerie de l’angle rue Clapeyron / boulevard des Batignolles, cela lui permettait de se réchauffer. Il s’installait sur le banc de l’angle rue Clapeyron, rue de Moscou. Ou sur le rebord d’une fenêtre collé au tabac rue Clapeyron. »

Et puis ceux-ci, inscrits sur le mobilier de la ville. Sur une place non loin de la première, une feuille de papier plastifiée et jonchée de gouttes de pluie, scotchée à un autre banc que Serge fréquentait, contient les mots suivants :

Serge Vildeuil

26 mars 1960- 29 décembre 2017

« Serge » est décédé dans notre quartier suite à un arrêt cardiaque.

Son sourire, son abnégation, son courage et sa curiosité pour les autres forçait l’admiration et le respect.

Pour ceux qui le souhaitent, son inhumation aura lieu mardi 30 janvier à 9h15 au cimetière de Thiais – carré des indigents.

Merci à ceux qui l’ont entouré de leur présence et de leur chaleur.

La journée, Serge marchait, avec sa valise et sa radio, entre ces deux places. Près de la seconde, face à un Monoprix dont les employés se souviennent également de lui, le kiosquier évoque avec bienveillance cet homme qu’il a croisé tous les jours pendant des années. Lui-aussi dresse le portrait d’un homme silencieux, mais il le fait sans amertume : « Il n’avait pas envie de parler, c’est tout ».

Et puis, il n’était « pas méchant… pas méchant pour un sou ».

Il me semble maintenant que Serge n’a pas remué le quartier seulement dans sa mort ; qu’il le changeait, aussi, en l’habitant, en y en promenant sa radio pleine d’actualités, de réflexion, et de foot ; en célébrant chaque jour la nature et d’autres divinités avec son corps et avec sa voix.

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Pascal, 58 ans

Avant de découvrir le collectif, je n’imaginais pas qu’un type puisse dormir dans un parking parisien sans se faire jeter dehors à coup de copropriété et de prétendue défense de la sensibilité des enfants. Mais les préconçus pessimistes semblent s’effondrer aussi bien que les autres, car voilà : Pascal vivait dans le deuxième sous-sol du 2 de la rue Buisson-Saint-Louis, depuis au moins deux ans.

Il y est mort aussi, sans n’avoir plus vu le soleil depuis quelques mois. Il ne sortait pas. Dehors – « dans la jungle » comme il disait – personne n’était au courant de sa présence. Personne ne se doutait qu’à vingt pieds sous la terre un homme regardait des films et méditait, ou qu’il buvait de l’oasis en mangeant flan et rillettes. Personne ne pouvait penser qu’il s’immobilisait lentement, maigrissant de jour en jour.

Nous même l’ignorerions si certains usagers du parking et familiers de Pascal n’avaient tenu à nous appeler.

Ces derniers amenaient l’aide qu’ils pouvaient à un de leurs voisins qui en avait besoin. Ils rechargeaient sa tablette, par exemple, ou lui apportait quelques courses. Parfois Pascal préparait une petite liste.

Dans mon esprit, ils ont tracé la forme d’un homme taciturne mais respectueux. Une forme dure et martelée par le passé, mais troublée et émue par le dessin d’un enfant. Cette forme, si imprécise soit elle, ne m’est apparue que grâce à ces gens qui ont osé ne pas être qu’indifférent. A eux alors, et à vous peut-être aussi qui lisez ces lignes, je tiens à adresser un grand, grand, grand merci.

***

Un ou deux mois après la publication des quelques paragraphes du dessus, est venue au collectif l’une des anciennes auteures de ce blog. Elle avait dans sa hotte de souvenirs un tout nouvel univers de la vie de Pascal : l’orée de la rue de la fontaine au roi, du côté du quai de Jemmapes.

Pascal y aurait passé de nombreuses années, se liant avec un bon nombre de personnes qu’il aurait quittées d’un coup pour rejoindre durablement le parking dans lequel il passait déjà quelques nuits. Beaucoup se demandaient ce qu’il était devenu depuis le temps. D’autres avaient appris sa mort, et d’autres encore ne faisaient que la redouter.

C’est en pensant à eux, que nous avons décidé d’aller annoncer là-bas le décès de Pascal.

La nouvelle ne fut en aucun cas un choc. Le personnel de l’ancien Dia, nouvellement Carrefour, avait été prévenu bien avant par un bon ami de Pascal. Le fleuriste, en face, l’avait appris de la même manière. Pour ceux qui n’avaient pas été prévenus, certains s’en foutaient carrément, d’autres ne connaissaient même pas Pascal.

C’est dans un autre magasin, un Franprix je crois, que nous avons été utiles. Oui ils connaissaient Pascal, mais ne l’avaient pas vu depuis un bout de temps. Une femme le pensait mort. Après que nous ayons délivré notre triste nouvelle, elle s’est dite soulagée d’en être sûre. Elle était pour moi, plus abattue que soulagée, mais bon, ce n’est pas incompatible, et puis ce que j’en dis. Des années que Pascal vivait dans le quartier ! 7, 10 ? 20 ans peut-être. C’était comme de la famille. Les vieux de la vieille avaient de la peine aussi, ils côtoyaient Pascal au quotidien. Pareil pour les employés du magasin.

Dehors devant le magasin, un petit groupe bien sympathique capta notre attention : trois ou quatre personnes et une chaise de jardin, habitant à la rue ou en appartement – un peu des deux – et réunies là, sur la place, l’air de rien. Déterminer ensemble notre Pascal en commun ne fut pas une mince affaire. Casquette ? barbe ? une photos peut-être ? quel âge ? 40 ? 50 ? 20 ans ? telle nationalité ? telle autre ? celui-là ? là-bas ? Carrefour ? Dia ? mort de quoi ? quand ? qui ? mais justement ! Bon.

Nous n’étions surement pas tous au point, mais l’une des membres du groupe, une femme d’un certain âge à la voix rauque et faible au milieu de notre entrain à tous, assura qu’il fallait aller voir le fleuriste. Il le connaissait bien et lui parlait beaucoup.

Elle, elle était au point. Et elle avait raison. L’homme et la femme entourés de fleurs dans la petite boutique étaient très chaleureux et très heureux de nous recevoir. L’homme surtout aimait beaucoup Pascal. Il regrettait beaucoup de n’avoir pu aller à ses obsèques. Chaque hiver il lui portait tous les vêtements et couvertures qu’il pouvait trouver, et tapait la discute dès que possible.

Voilà, la rencontre avec ce type fut un réel plaisir, et il offrit de nous fournir en fleurs gratuites si malheureusement, nous avions à repasser dans le coin. Et oui, qui sait ? On n’a jamais fini de creuser dans l’infini de la vie des gens, et des gens, c’est fou ce qu’il y en a.

Franck

Franck – Francky – est mort mercredi 27 décembre 2017 prêt de la dalle de Beaugrenelle, à moins de cinquante mètres de son ancien appartement.

J’aimerais lui rendre un bel hommage mais je ne l’ai jamais rencontré, je sais trop peu. Je ressens trop peu de sentiment à son égard pour que mon oraison ne soit pas une farce :

Les employés de la bibliothèque au pied de laquelle il mourut nous ont longuement aidés ; j’accentuerai leurs liens avec Franck. Je n’imagine qu’avec beaucoup de difficulté ceux qu’il noua dans la rue ; je les inventerai. Emporté alors sans alerte sur une pente trop douce, et fort de pas mal d’années de gentils petits préjugés, j’estomperai ceux d’avant la rue.

Pour la mémoire d’un homme de la rue, je risque donc de réduire la vie d’un homme – tout court – à un petit exercice journalistique. Voulant à tout prix éviter cela, je me contenterai de penser à sa famille et à ses amis. A tous ces anonymes pleins de souvenirs dont les pleurs et les pensées sont l’hommage bien vivant, chaud, et lumineux, que je n’aurais pas su écrire.

 

Willy, 64 ans

C’est ici la vaste étendue du XVe arrondissement de Paris où de larges boulevards vides quadrillent l’espace.

C’est ici, entre l’église Saint-Léon, le square qui lui fait face, les bancs du Boulevards de Grenelle et la place Saint-Charles, qu’habitait Willy.

C’est ici aussi, sur un banc en face du n° 96 du boulevard de Grenelle, sous le métro aérien, que Willy est mort le 24 décembre 2017.

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Antonio, son ami andalou, le pleure sur le seuil de l’église Saint-Léon – seuil qu’il partageait, la nuit, avec Willy. Ils y dormaient tous les deux.

Antonio est là, toujours, et il parle de son ami.

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Entre la place de l’église et le grand boulevard situé à quelques pas de là, Willy trouvait pour Antonio de quoi se nourrir, de quoi boire et de quoi fumer. Il l’aidait beaucoup. Quand le corps de Willy a été trouvé sur le banc, Antonio n’a pas voulu y croire.

Willy était un paroissien fidèle. La journée, il passait la plus grande partie de son temps à l’intérieur de l’église.

Les paroissiens le voyaient souvent, dans l’église, ou dehors, sur la place.

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Antonio n’est donc pas le seul à se souvenir de Willy. Autour de cette petite place, un peu plus lumineuse que les boulevards gris qui l’environnent, et vers la place Saint-Charles, près du manège, les habitants du quartier ont connu Willy.

C’est le cas des deux prêtres de l’église Saint-Léon, qui l’ont côtoyé longtemps et qui s’engagent à prendre en charge ses funérailles. Eux aussi, parlent de Willy.

Il s’appelait en réalité Ernst, mais dans le quartier, il était toujours Willy.

Il est né à Erfurt, en Allemagne. Parfois, il disait être originaire de Leipzig. Il parlait un allemand que les deux prêtres – germanistes pourtant – peinaient à comprendre. Ils auraient voulu pouvoir lui parler plus. Seules certaines paroissiennes parvenaient à converser avec lui.

Ils étaient quelques-uns, néanmoins, à lui venir en aide. Une femme s’est occupée plusieurs fois de laver ses vêtements. Un autre voisin, de la place Saint-Charles, l’a hébergé pendant un moment.

Il fut, un temps, accompagné d’un petit chien. « Un jour », se souvient l’un des prêtres, « le petit chien a disparu. Willy en a été très peiné ».

Aux deux prêtres, il a semblé que Willy n’entrait pas dans l’église seulement pour s’abriter du froid. Il lui arrivait de prier. Le jour avant sa mort, il communia – ce qu’il ne faisait jamais d’ordinaire.

Une petite affiche posée à l’entrée de l’église, à la mémoire de Willy, raconte ce dernier geste :

« Avec tristesse, nous avons appris la mort de Willy Eckhart, paroissien fidèle… Il a été retrouvé mort dimanche dernier 24 décembre après-midi sur un banc boulevard de Grenelle. Etonnamment, la veille au soir, alors qu’il ne le faisait jamais, il est venu communier… La délivrance du permis d’inhumer prendra un peu de temps ».

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Ici, sur la porte de l’église, qui fut tout à la fois abri, lieu d’amitiés, et lieu de culte, l’image d’un Willy au visage souriant reste pour les camarades – de rue ou d’église  – qui l’ont connu.

Maria, 49 ans

Lundi 4 décembre,  Maria est morte dans la rue. Elle était aussi connue sous le nom de Samaria, et Mardi 5, c’est ce nom qui sert d’entête à une lettre affichée à l’endroit où elle vécut ses dernières semaines : boulevard Diderot, devant le Carrefour Bio.  Voici la lettre.

« SAMARIA

1968-2017

A toi, Samaria, qui vivait et dormais à cet endroit depuis des mois. A toi devant qui des centaines de personnes passaient chaque jour et qui ne te lançaient pas un regard. A toi, femme « sans domicile fixe » dont l’esprit divaguait à cause de l’isolement. A tes sourires, à tes « Merci, à demain », à ton humilité. Toi qui rêvait de travailler quelques semaines afin de pouvoir rentrer en Mozambique et revoir ton enfant. A toi je dois dire adieu aujourd’hui. Tu n’es pas seule et nous pensons à toi.

LES SDF MEURENT DE FROID EN 2017 DANS LES RUES DE PARIS. »

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Sous cette harangue en rouge et noir, les bouquets s’additionnent. Que de couleurs sur le boulevard.

Les marcheurs gravitent autour de ce mémorial improvisé et échangent leurs sentiments. On culpabilise, on accuse, on est triste, on se demande ce qu’on aurait pu faire de plus. Beaucoup de phrases sont de celles que l’on entend chaque fois qu’un anonyme s’en va, mais ne vous méprenez pas, ce groupe ne se compose pas exclusivement de badauds curieux. Ceux qui connaissaient Samaria pour lui avoir offert de l’aide, pour lui avoir offert couverture, vêtements et nourriture sont là aussi : il faut parler pour faire le deuil. En tous cas, il est vraisemblablement intenable de penser et repenser en rond dans son appartement.

Au milieu de l’agitation et des va et vient de l’attroupement, survient, d’un coup tout doux, une singularité. Une femme avance droit à travers le groupe. Elle s’agenouille devant les fleurs et dispose délicatement quatre petits coquillages et un marron. Oui oui, et un marron. C’est trop incompréhensible pour ne pas être intime et ça fait un bien fou, merci Madame. Elle s’en va ensuite sans un regard pour personne et sans dire un mot, laissant tout ce monde se perdre au fond de cette énigme automno-maritime.

*

Profitons-en pour nous éloigner. Prenons du recul sur ce que l’ensemble des interlocuteurs du collectif ont pu et ont voulu raconter, passant toutefois le refrain dithyrambique sur la politesse et la gentillesse : évidemment qu’elle disait bonjour. Je préciserai quand ce ne sera pas le cas dorénavant.

Dans les commerces, Maria était bien accueillie. Elle refusait la monnaie qu’on lui rendait et elle adorait la soupe qu’on lui offrait parfois. Il faut savoir qu’elle ne touchait souvent pas aux sandwichs ou fruits qu’on lui apportait ; l’état de ses dents n’était pas bon du tout.

Certains pensaient qu’elle ne voulait pas d’hébergement et qu’il était donc inutile de s’attarder sur cette mort. Malheureusement quelques subtilités sont à noter.

D’abord, elle n’acceptait pas d’être hébergée, c’est vrai, mais dans des situations où des inconnus lui proposaient de l’emmener en centres d’hébergements d’urgence. J’espère que nous ne saurons jamais nous mettre à sa place, mais ce refus est compréhensible je crois. Ensuite, un groupe de maraudeurs en qui Maria avait confiance lui trouva une place dans un nouveau centre d’hébergement, et elle l’accepta. Ce centre ne devait cependant ouvrir que quelques jours après sa mort.

*

Depuis combien de temps Maria était-elle en France ? Est-elle venue du Mozambique comme indiqué sur la lettre ? D’Angola qui semble être son pays d’origine ? Quel parcours la mena sur les trottoirs du 12e arrondissement ? A-t-elle bien un enfant quelque part ? Si oui, saura-il un jour que sa mère est morte ? Les réponses se trouvent elles dans un coquillage ou dans ce marron ?

Il est plus supportable d’inventer que de se figurer les derniers mois de Maria. Elle possédait, il y a un ou deux ans, un chariot dans lequel elle trimballait toutes sortes d’affaires. Elle parlait beaucoup alors. Elle parlait et parlait même quand de l’autre côté on ne comprenait que peu. Au fil des mois elle se déplaça de moins en moins et remplaça ses tirades par de simples réponses aux questions. Et puis elle n’a plus dit que quelque oui, non, merci, et du chariot, il n’est resté qu’une ou deux couvertures. Elle se recroquevillait sous sa large capuche noire.

 

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Autour de Singh

 Le 18 novembre 2017, Singh est mort à 36 ans, à la sortie du métro Jaurès. Il n’avait pas de domicile.

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« C’est là qu’il est mort. Juste là, regardez », nous dit Karim, un compagnon de rue de Singh. Il montre le sol au bas la carte de métro.

Karim s’était approché pendant que nous sortions l’affichette jaune portant le nom de Singh et avertissant de son décès. Il le connaissait : Singh dormait tout près, sous le métro aérien. Il était très gentil. Il était Indien.

Karim n’en a pas dit beaucoup plus au sujet de son ami, mais, à sa manière, il nous a emmenés sur ses traces. Avec lui, nous avons parcouru certains lieux que Singh avait habités: habité, en y dormant, et en se chauffant à la grille d’aération du métro; habité, en y faisant la manche; habité, en y étant assis, en s’y tenant debout, en buvant le café offert par un commerçant ou le kebab apporté par Karim.

De ces lieux, nous voyons d’abord le dernier, celui où Singh est mort. Nous avions commencé à afficher le faire-part jaune sur l’arbre en face de la sortie de métro lorsque Karim est intervenu pour nous dire qu’il fallait le placer sur le lieu précis où Singh était mort. Le problème, c’est qu’ainsi affiché, sur un mur appartenant à la RATP, le faire-part risquait d’être enlevé très rapidement. Sur les arbres, nos affiches jaunes restent plus longtemps. Mais pour Karim, il était très important que cet hommage soit placé au bon endroit: « C’est qu’il est mort! ».

Alors, pour être sûrs qu’une affiche au moins dure quelque temps, nous nous mettons d’accord pour en installer trois : l’une, à la sortie du métro, l’autre sur l’arbre, et une troisième près d’un lieu où Singh avait l’habitude de faire la manche.

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Mais avant cela, il a fallu trouver des fleurs : Karim propose de nous emmener chez un fleuriste qu’il connaît (il connaît tout le monde, en réalité, des personnes travaillant à la Ratp aux salariés du supermarché, des compagnons de rue aux voisins du quartier). Pour l’occasion, le fleuriste baisse le prix du bouquet de roses. Il faut, selon Karim, que toutes les affiches soient ornées de fleurs : nous divisons le bouquet en trois.

Nous entamons alors une trajectoire dont les points d’arrêt marquent à la fois les lieux de vie de Singh et les lieux d’hommage que nous lui confectionnons. Tout le long, Karim nous accompagne: en nous guidant, mais aussi en tenant le fil, le scotch, les affiches, pour faciliter la mise en place. Il participe ainsi à l’installation de ces lieux de mémoire – temporaires, improvisés, mais ancrés dans la ville que Singh a parcourue et habité ces dernières années.

Là, il dormait: sur le terre-plein, d’abord, ouvert aux quatre vents, puis, sous le métro aérien, avec un groupe d’hommes polonais. Ici, c’est un peu plus abrité, c’est même protégé par une grille – pour dissuader ceux qui seraient en quête de chaleur (on peut s’y chauffer à même le sol, à la grille d’aération) d’y élire domicile. Mais, par une petite ouverture, on peut se faufiler à travers la grille, et on passe alors le seuil de l’ancienne maison de Singh. Les hommes qui s’y trouvent nous accueillent avec chaleur.

Singh dormait bien ici, avec eux. Dans un coin sont posées ses béquilles : il était donc blessé? C’est ce que semblent confirmer à la fois Karim et les deux hommes dans l’habitation grillagée. Ceux-ci nous apprennent qu’il avait une femme et une fille, restées en Inde, dans la région du Panjab. C’est de là qu’il était venu. Cela faisait cinq ou six ans qu’il était ici, à Jaurès. Lorsque nous racontons à ces deux compagnons de Singh la pose des affiches et des fleurs, l’un d’entre eux nous remercie et se signe.

*

Au cours de notre itinéraire, Karim annonce la mort de Singh à ceux qui étaient susceptibles de le connaître : les personnes travaillant à la RATP, par exemple, et des connaissances de la rue. De nombreuses fois, il nous répète que c’est lui qui a cherché à prévenir les pompiers quand il a vu que Singh n’allait pas bien. Personne, se souvient-il, ne voulait lui prêter de téléphone. Ce sont finalement des membres du personnel de la RATP qui se sont chargés d’alerter les secours.

On ne connaît pas bien l’amitié de Singh et de Karim mais, ce dont nous avons été témoins, c’est l’action de Karim pour rendre visible la mort de Singh. Par de nombreux moyens, il a voulu faire savoir qu’un compagnon était parti : par le téléphone, par les mots écrits sur les affiches, par les fleurs, et finalement par la voix, portée de lieu en lieu.

*

Cette trajectoire a peut-être eu la fonction d’une proclamation ambulante et collective (partagée, du moins, entre trois) de la mort de Singh. Mais elle a été, aussi, une cartographie de ses postes de travail, à même la ville: des lieux où il faisait la manche.

Il y avait, par exemple, la sortie du métro Jaurès, là où il est mort.

Il y avait aussi cet espace de trottoir près du commerçant qui avait pour habitude de lui offrir du café. De bon cœur, celui-ci nous a permis d’afficher un faire-part sur sa devanture.

 

C’est ici, aussi, que Singh faisait appel à la générosité des passants, à l’autre sortie de métro, près de l’opticien :

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*

Si les histoires et les souvenirs à propos de Singh sont rares, les lieux fréquentés, et certaines des lieues parcourues, sont bien présents, eux. Et l’absence soudaine de Singh – dont l’asphalte n’aurait rien révélé si Karim et les compagnons polonais n’avaient pris le temps d’y inscrire des moments de son existence – se matérialise.

Karim, d’ailleurs, continue à souffrir de cette absence :

« Ce sont toujours mes amis qui meurent. Vous connaissez mon ami Pascal à la Rotonde ? Il est mort il y a deux ans. Il était responsable financier à la Poste. Et puis, et puis, des soucis… ».

Le Collectif connaît Pascal, de la Rotonde, ami de Karim : un hommage lui a été fait, ici.

https://memoiredesmortsdelarue.wordpress.com/2016/01/25/pascal/

Un lien inattendu s’est tissé entre Singh, Karim et Pascal.

 

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Une femme, boulevard Kellermann

« Une femme » est morte le 17 novembre 2017. Elle était probablement Cambodgienne, arriva probablement en France dans les années 70 et deux mois avant sa mort au chantier boulevard Kellermann. Probablement.

Je l’appelle « Une femme » car nous ne connaissons pas son nom, et que nous l’avions appelée de cette manière sur nos petites affichettes jaunes.

Quand nous les posions dans le quartier, beaucoup de riverains s’arrêtaient pour les regarder et discuter entre eux et avec nous. Tous s’accordaient sur le fait qu’aucun ne connaissait vraiment cette dame, et aussi sur cette interrogation : « Qui a pu faire ça ? ». Tous les petits groupes retombaient inévitablement sur cette question.

« Mais qui a pu faire ça ? Elle ne buvait que de l’eau et mangeait ses biscuits, elle ne dérangeait personne ! Elle ne demandait rien en plus, et ne parlait presque pas. »

« Une pauvre petite vieille comme ça. Sans défense. Qui a pu oser faire ça ? »

Qui a pu faire quoi d’ailleurs ? Nul ne le sait exactement, mais l’homme qui tomba sur son corps avant de prévenir les pompiers mit quelques jours à se débarrasser de sa nausée. Cet homme était un ouvrier du chantier. Lui et ses collègues ne travaillaient plus sur le lieu du décès. Au début par respect, ensuite parce que personne ne sut quoi faire des matelas, couvertures et autres ustensiles rassemblés en un tas de couleurs vives devant l’alcôve grise où vivait cette dame.

Cette alcôve était grise en effet, mais pas si triste : des ouvriers du chantier avaient amené des pans de polystyrène à son habitante encore en vie pour la protéger du froid. Sur la barrière du chantier qui entourait le lieu, quelques bouquets veillaient avant que nous y déposions le nôtre. Alentours, quelques paroles sympathiques passaient. Beaucoup lui avait apporté à manger car elle refusait l’argent. D’autres encore regrettaient de ne s’être pas arrêtés lui parler, et que de demain en demain, maintenant ils ne puissent plus.

C’était triste, c’était affreux, on priait pour elle.  La mort violente de cette femme était le fait divers du quartier.

Sa vie ne nous apparaissait que par bribes arrachées au flot de conjecture sur le crime et le criminel. Nous avons gardé l’image d’une femme à qui il arrivait de poursuivre des pigeons comme ça, et d’une femme ne manquant pas sa toilette matinale à l’eau de ses bouteilles en plastique. L’image aussi d’un lieu de vie bien ordonné, « comme une petite maison ». Ce n’est pas grand-chose toutefois.

Enfin. J’espère que 60 années de vie ne s’effaceront pas derrière un sordide fait divers. J’espère qu’elles lui donneront plutôt l’épaisseur nécessaire pour que chacun en soit affecté. Cette femme qui aimait s’asseoir en été sur un banc face au soleil, cette même femme est morte d’avoir été à la rue.

 

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