Mircea, 44 ans

Mircea, un homme de quarante-quatre ans, est mort dans la nuit du 5 au 6 novembre 2017, aux alentours du 153 rue Raymond Losserand dans le 14e arrondissement de Paris.

Mircea est un prénom roumain et se prononce Mirtcha. Il est dérivé du mot slave mír, qui signifie « paix ».

Ce prénom, nous ne le connaissions pas quand nous sommes arrivés sur les lieux où Mircea habitait et où il est mort. De son âge nous ne savions rien non plus (cette information s’est précisée petit à petit, au fil de la journée et même dans les semaines qui ont suivi). Les commerçants auxquels nous avons parlé n’ont pas pu nous renseigner.

A cela, donc, s’étendaient nos connaissances : un homme, sans domicile fixe, est mort au 153 rue Raymond Losserand.

 

Le matin du 7 novembre, sur l’affiche que nous avons posée pour lui rendre hommage, nous ne pouvions inscrire que cette identité vague : « un homme ». Plusieurs heures ont passé avant de pouvoir retourner à l’affiche pour remplacer « un homme » par Mircea.

*

Ce sont des camarades de rue qui ont alerté les pompiers de la mort de Mircea, à 00h05 dans la nuit du dimanche 5 au lundi 6 novembre. Depuis plusieurs mois, Mircea était devant le Carrefour. Les commerçants le connaissaient – ils le voyaient tous les jours –  mais ne savaient pas grand-chose de sa vie. Certains disaient qu’il avait une cinquantaine d’années, d’autres lui attribuaient plutôt la soixantaine.

Quelques éléments, que nous restituons ici de manière éparse, comme ils nous ont été donnés, revenaient dans la bouche de nos interlocuteurs :

 Il était tout le temps là, devant le Carrefour.

 Il criait parfois.

 Il buvait beaucoup.

 On le voyait rarement manger.

 Non, on ne sait pas comment il s’appelait.

Puis, inattendue, cette phrase du primeur, plus précise :

Ils [les personnes sans-abri qui avaient élu domicile devant le Carrefour ?] viennent, ils prennent un fruit à l’étalage et ils croient que je ne les vois pas ! Mais s’ils me demandaient, je leur en donnerais, moi, des pommes. 4 ou 5 pommes. Je leur ai dit, mais bon.

Et cette information troublante donnée par un salarié du pressing :

Il est mort juste ici, là où il y a le cordon de sécurité.

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Mort au pied des vêtements fraîchement repassés.

*

Ce n’est que plus tard, en parlant avec Adam, un camarade de rue de Mircea, que sont apparus des petits morceaux, des petits moments de la vie de cet homme.

Adam, installé devant le Carrefour – celui-là même où Mircea a passé les derniers mois de sa vie et peut-être les derniers instants –  nous a accueillis avec d’immenses sourires et de vives poignées de main. A en juger du nombre de personnes qui se sont arrêtées pour le saluer, tous les passants doivent être ainsi accueillis !

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Quand nous avons évoqué Mircea, Adam a hoché tristement la tête.

Ne maîtrisant pas complètement le français, c’est à travers quelques mots, répétés tout au long de notre échange, et de grands gestes imagés, qu’Adam a lamenté la mort de son camarade.

Il a montré le sol à côté de lui en disant « mort, mort » et en secouant la tête. Il a semblé dire aussi « le pauvre, le pauvre ». Puis, il s’est signé et a joint les mains en signe de prière.

Plusieurs fois, comme pour orchestrer un rituel de deuil improvisé, il a rejoué cette séquence de gestes et de mots.

*

« Et vous le connaissiez ? Vous connaissez son prénom ? », avons-nous demandé tour à tour.

Il nous a alors parlé, un petit peu, de celui qu’il appelait « Misha ».

« Misha ». Enfin une bribe d’identité ! Le prénom « Mircea » n’a surgi que plus tard.

Adam nous a raconté que « Misha » venait de Roumanie, et que cela faisait trois mois qu’il était assis devant le carrefour. Il ne bougeait pas. Il buvait trop de vin, du rosé. Il refusait d’aller au centre d’hébergement du Samu Social dans lequel vit Adam, situé tout près de la rue Raymond Losserand.

Il mangeait peu, n’hésitant pas à envoyer valser de l’autre côté de la rue les sandwichs qu’on lui proposait ! Adam mime en riant le lancer de sandwich –  qui faisait, selon lui, le bonheur des pigeons –  et, difficile d’y résister, nous rions avec lui.

Adam nous parle de sa propre vie. C’est un bon moment que nous passons avec lui. Il n’arrête pas de rire ! Il fait des blagues, il met ses mains à contribution pour nous faire comprendre ses récits, il a recours parfois à l’anglais, à l’italien aussi. Auparavant, il travaillait dans le cirque, et partait en tournée dans de nombreux pays. Nous comprenons que c’est un grave accident qui a mis fin à sa carrière. Même cela, il le raconte dans un rire.

Revenant à Mircea, il nous conseille enfin de nous rendre au Centre d’Hébergement d’Urgence car nous pourrions y trouver des renseignements.

*

Nous sommes accueillis au CHU avec bienveillance. Adam avait raison : c’est ici que « Misha » se met à prendre forme – forme incertaine, il est vrai, mais tout de même, quelque chose sort de l’ombre et un être de l’anonymat.

Son vrai prénom, c’est Mircea.

Il avait entre 50 et 65 ans ; il est difficile d’affirmer son âge avec certitude.

Il était roumain, effectivement. Il avait travaillé, un temps, dans le bâtiment. Depuis le début de l’été au moins, il se levait à peine de son matelas installé devant le Carrefour, car il était immobilisé par une jambe blessée. Il avait plusieurs fois séjourné aux urgences de l’Hôpital Saint-Joseph.

Cela faisait quelques mois qu’il refusait toute forme d’aide sociale. Le contact avec les autres hébergés du CHU n’était pas toujours facile. Il lui arrivait de crier, et il n’avait pas véritablement de compagnon.

Ses parents sont morts en Roumanie. Quelque part, il a un frère.

*

Qu’un être soit sorti de l’anonymat, Nicolas, mon binôme, n’est pas tout à fait d’accord.

« On ne sait même pas de quelle couleur étaient ses yeux, ou ses cheveux… »

C’est vrai.

« Tu veux qu’on aille demander à quelqu’un ? »

« Allez ».

Nous retournons au Carrefour. Les salariés du supermarché ne savaient presque rien de Mircea, il est vrai, mais ce dont on peut être sûrs, c’est qu’ils le voyaient régulièrement.

On s’adresse au responsable, qui nous répète qu’il n’a aucune connaissance concernant la vie de Mircea.

« Et… vous savez de quelle couleur étaient ses yeux ? »

« Verts ».

Sur ce point, notre interlocuteur a répondu sans la moindre hésitation.

*

Notre hommage devait se terminer ici.

Il doit pourtant reprendre, car dans les semaines qui ont suivi sa rédaction, la mort de Mircea a éveillé d’autres souvenirs et d’autres récits. Il nous fallait alors les joindre aux mots d’Adam, à ceux des travailleurs sociaux du Centre Ridder, des commerçants et des voisins.

A mesure que le temps passe, des personnes dont les vies étaient liées, de diverses manières, à celle de Mircea, se mettent à parler.

Ainsi, Mircea avait plusieurs frères. L’un d’entre eux a appris la disparition de son aîné en lisant une de nos affiches. Il est reçu, accompagné de sa femme et de son cousin, au Collectif les Morts de la rue. Au même moment (étrange et heureux hasard !), deux personnes qui avaient l’habitude de passer du temps avec Mircea au cours de leurs maraudes et qui ont cherché à l’aider, étaient également présentes.

Mircea n’était donc pas tout à fait seul, même s’il semble évident que le soutenir n’avait rien de facile. Cela n’empêche pas d’échanger des histoires. La famille et les maraudeurs ne se connaissent pas mais parfois, leurs souvenirs se croisent.

Souvenir, par exemple, de la personnalité bavarde de Mircea. Il parlait, parlait, « comme un canard », s’amuse son frère, « même quand il était sobre ! ». Et, apparemment, c’était un beau parleur.

Souvenir d’Adam aussi, connu à la fois par la famille et par les maraudeurs. Mircea et Adam faisaient souvent la paire, et ce depuis des années. Avant le 14e, ils se fréquentaient déjà à la Gare de l’Est. Le temps et les mots donnés par Adam, alors, prennent toute leur importance.

L’alcool, qui pour la famille, a compliqué les choses. « Il était droit », pourtant. Ce mot revient dans la bouche du frère et de sa femme.

Son âge, enfin, que jusqu’alors nous ne connaissions pas : il est mort à 44 ans.

*

L’histoire qui reste, alors, si elle est fragmentée, n’en est pas moins collective. Le temps de quelques semaines, un petit groupe s’est formé – pour parler de Mircea.

 

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Adémi, dit « Paolo »

Nous écrivons pour faire vivre la mémoire des morts de la rue. Mais Adémi, dit « Paolo », mort où il dormait rue du faubourg St-Denis, à 54 ans, n’a pas vraiment besoin de nous. Sa mémoire vit déjà, semble-t-il, dans les têtes du quartier.

Tous ceux que nous avons rencontrés, qu’ils soient commerçants, clients ou habitants de la rue, le connaissaient et répondaient largement à nos questions. Ils répondaient même souvent avant nos questions, c’est vous dire.

Selon eux, Adémi habitait rue du Faubourg Saint-Denis depuis environ cinq ans. A son sujet, tous évoquaient la gentillesse, la politesse, et un manque d’information sur sa vie passée. Un unique point semblait connu de tous, la Macédoine était son pays d’origine.

*

On entend parfois dire que les personnes qui vivent dans la rue sont invisibles. Adémi, lui, n’était pas invisible, ça non. Il ne se laissait pas l’être je crois. La nuit, et jusqu’au matin, il s’époumonait à crier en italien, souvent  à propos d’un « dottore » et de « bambini » nous dit-on. De bons mots que la bienséance, et c’est dommage, m’oblige à taire. Je dis « c’est dommage » parce que l’apostrophe sonne rudement bien en italien, croyez-moi.

Donc, au grand dam des riverains, pour qui le sommeil compte plus que le bel accent des langues méditerranéennes, Adémi criait la nuit.  A ce propos, la personne qui prévint du décès, nous fit un aveu touchant : à cause du bruit, elle ne pouvait dormir la fenêtre ouverte, et elle avait trop chaud en été. Adémi l’énervait quoi ! Comme quelqu’un qui dérange sans raison. Mais maintenant que plus personne ne crie la nuit, elle pleure sans savoir pourquoi. Surprenante, parfois, la manière dont on s’attache.

Le jour en revanche, il ne s’imposait pas.  Il ne demandait rien, mais les gens lui donnaient des clopes et de la nourriture. « J’ai jamais vu quelqu’un demander si peu et recevoir autant. […] Dans ce quartier on s’entraide tous. […] C’est l’un des quartiers de Paris où on peut encore avoir une ardoise. ». On ne le voyait manger que rarement cependant. Il picolait de la bière (« qu’il n’a jamais volée ! toujours payée !», insistait un vendeur du supermarché), et faisait des va et viens comme ça, sur le trottoir.

Un  employé de café nous racontait ça, quand un type au comptoir reconnut le portrait. Il nous renseigna sur un ami qu’Adémi aurait eu et qui pourrait nous en parler. L’ami, nous n’avions à la vérité aucun moyen de le retrouver, mais là n’est pas l’important : l’homme au comptoir s’intéressait à l’histoire d’Adémi et avait son mot à dire.

Nous nous réjouissions du fait que tout le monde veuille répondre et sache de qui nous parlions. Mais maintenant que je l’écris, je trouve qu’il est triste de s’en réjouir. Comme s’il n’était pas normal de savoir qui habite en face de chez soi. Dans le même registre et pour ne plus en parler, nous avons été surpris qu’après une disparition temporaire d’Adémi, les gens du quartier aient échangés des nouvelles : « Non il n’est pas mort, il est à République. ». Nous avons été surpris. Mais de quoi ? C’est normal non ? Ce que nous entendions ne collait pas avec notre idée des rapports sociaux dans un quartier de Paris. Je dis « nos » en pensant « mes ». Ce sont mes états d’âme ici. Un jour nous n’aurons plus à nous réjouir de trouver de la convivialité dans l’ensemble des liens sociaux. Enfin bref.

Donc, tout le monde connaissait Adémi et sa disparition ne passe pas inaperçue dans le quartier.

Voici, par exemple, le travail d’un(e) artiste, dont nous ignorons l’identité, autour de la mort d’Adémi (Paolo) :

 

 

Voici, également une lettre ouverte affichée à la vitrine d’un magasin, celui devant lequel dormait Adémi :

 

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Nous avons tenté de la retranscrire :

« De la part de C.

Paolo,

Je t’ai vu débarquer dans le quartier.

Tu étais assis dans la rue et tu observais autant que je t’ai vu.

Tu m’as vu chaque dimanche seule et tu m’as dit : « Ca va Madame ? »

Paolo, depuis ce jour où tu m’as dit ça je t’ai aimé (à ma façon) et respecté.

Dans ma solitude le dimanche, je me suis dit : il n’a rien, vit dans la rue, ne parle pas très bien le français mais s’est préoccupé de moi. J’ai été séduite.

Paolo, j’étais là quand les pompiers sont venus. Et puis les artistes ont écrit ton nom.

Paolo.

Repose après-en en paix.

C. qui ne t’oubliera pas. »

 

Voilà, tout le monde le connaissait. Mais pour sûr, pas aussi bien que le barman du café d’en face. Il nous raconta beaucoup, tout en servant les gens à droite à gauche ; tout ce petit monde ne manquant pas une occasion de participer.

C’est lui par exemple, qui nous appris que Paolo se prénommait Adémi. Tout le monde l’appelait Paolo parce qu’il parlait italien, et peut être aussi un peu, selon moi, parce que tout le monde l’appelait Paolo.

Il nous expliqua sans certitude, qu’Adémi aurait travaillé en Italie et qu’il aurait été séparé de sa famille par l’une ou l’autre des frontières entre Macédoine, France et Italie. Et poursuivit, plus assuré, qu’à la fin de sa vie il n’était pas très compréhensible dans ses propos. Il n’en avait pourtant pas toujours été ainsi.

En effet, trois ans plus tôt, pour une foule de raisons plus ou moins plausibles évoqués dans le café, Adémi perdit un oeil.  Il perdit aussi, et c’est probablement là le plus important, son ami B., « un mauricien ».  B. et Adémi étaient très proches. Ils s’engueulaient souvent, et refoulaient ensemble la plupart des travailleurs sociaux venus apporter leur aide. Depuis sa mort, discuter avec Adémi était de plus en plus difficile.

Notre interlocuteur ne tarissait pourtant pas d’anecdotes sur Adémi qui était : « Oui. Bruyant … mais odorant aussi. En été. »

Mais il ne valait mieux pas s’y attaquer : un homme, à plusieurs reprises, jeta des seaux d’eau sur Adémi allongé. « De la violence gratuite ». Notre ami l’apprit, et le pressa assez activement de cesser ce genre d’activité. Enfin vous voyez.

Il nous donna aussi les coordonnées de « Jim », un artiste qui, réalisant un reportage sur le quartier, noua des liens avec Adémi. Décidément on ne pouvait pas le louper : « Dans le quartier, c’était un mur », parait-il.

En sortant, et après avoir échangé au revoir, merci et tout ça avec notre barman, il nous lâcha triste et souriant,  qu’on lui avait pourri sa fin de journée.

Dehors donc, et avant de partir, nous avons rencontré Z.. Un émigré d’ex-Yougoslavie que nous redoutions d’aborder, probablement à cause de son teint rougi ou de son regard rugueux. Rien à redouter cependant, hormis peut-être les craintes inutiles. L’homme était très attentionné, et triste qu’Adémi soit mort de ne pas avoir écouté ses bons conseils de santé. Nous l’avons quitté en quittant le quartier, lui il allait au soleil, nous, nous allions métro Bonne Nouvelle.

*

Bonne nouvelle, d’ailleurs ! Au moment d’écrire ces mots, Jim nous rappelle. Voilà ce que nous apprenons : il s’appelle en réalité Jean-Marc Dupuy, habite le quartier du faubourg Saint-Denis, et connait effectivement bien Adémi. Ou connaissait. Enfin comme vous voulez, il le voyait pratiquement tous les jours quoi.

Ainsi il remarqua, dix jours avant sa mort, que son visage s’était « défait de manière radicale » et qu’Adémi était « décrépit ». Le mot est fort n’est ce pas ? Celui qui l’emploie en est resté « troublé ».  Quand il apprit la mort d’un homme à la rue, il comprit tout de suite. Jean-Marc raconte sans qu’on lui pose de question.

Il souhaite nous dire tout ce qu’il sait d’Adémi, bien que celui-ci, précise Jean-Marc, « communiquait de manière très succincte »  et ne répondait pas vraiment aux questions qu’on lui posait. La communication était difficile du fait des troubles d’Adémi et de son alcoolisme. Il valait donc mieux, se souvient Jean-Marc, lui parler tôt le matin.

De cette manière, il put apprendre qu’Adémi  avait plusieurs frères et soeurs, peut-être six ou sept, qu’il faisait partie de la communauté des gens du voyage, qu’il avait parcouru de nombreux pays d’Europe, et passé du temps en Italie.

Mais  Adémi parlait peu de sa vie, hormis certains évènements qu’il ne cessait de raconter : sa victoire au loto par exemple. Le ticket gagnant placé dans sa bouche pour le protéger de la police, et l’impardonnable erreur de la déglutition. Ses mésaventures avec le fameux « dottore » aussi, souvenez vous.

Enfin voila, nous avons regroupé quelques morceaux de souvenirs, mais la mémoire d’Adémi s’est déjà installée chez ceux qui le connaissaient. Ceux que nous avons rencontrés à Paris, et tous les autres sans doute.

 

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Un homme rue Blanche

Un homme est mort rue Blanche dont nous ne connaissons pas l’identité. Depuis le 19 avril 2017, jour de son décès, nous n’avons rien appris à son sujet ; nous ne savons même pas son âge. Nous avons réalisé ce court-métrage pour lui rendre hommage une dernière fois.

Vincent, 56 ans

Le 14 mai 2017, un homme du nom de Vincent est décédé à l’angle de la rue Alésia et de la rue Didot, il s’agissait d’un homme sans domicile fixe. Là, il y avait un petit espace vide, non pas un espace vide, mais un angle de trottoir très large où plusieurs arbres étaient plantés ; c’était l’angle de la rue Alésia et de la rue Didot. Tout autour, des banques, surtout des banques : nous n’avons pas voulu dans un premier temps, y entrer pour poser des questions à propos de Vincent, comme nous avons l’habitude de le faire avec les riverains, parce qu’en vérité, nous pensions que les gens qui travaillent dans les banques sont bien les dernières personnes au monde à remarquer un homme comme Vincent, mais sans doute (et cela s’est confirmé plus tard), nous nous trompions.

Un employé de la banque BNP Paribas en effet, et c’est bien l’une des seules informations que nous ayons recueillies susceptibles de se rapporter à Vincent, connaissait de vue un homme d’un mètre quatre-vingts, assez fort. Il le connaissait, il l’avait déjà aperçu… Peut-être s’agissait-il de Vincent. Cela, nous ne l’avons appris que la deuxième fois où nous nous sommes rendus sur les lieux, après une certaine série d’échecs et de déceptions, d’échecs d’autant plus cuisants que dans ce cas précis, pour cette enquête-là, on avait cru fermement que nous finirions par obtenir quelque chose.

Car dès notre première rencontre, le mardi 23 mai, la boulangère – c’est dans une boulangerie que nous avons commencé par nous rendre -, nous a laissé entendre que nous obtiendrons des informations précises en allant voir les gens du Picard, à propos de quelqu’un qu’elle avait aperçu. En plus, alors que nous accrochions les affiches que nous mettons chaque fois, comme cela est mentionné dans d’autres articles, sur les arbres, pour informer les gens du décès de la personne sur laquelle nous enquêtons, nous avons rencontré une passante qui nous a dit à peu près les mêmes choses.

C’était une si belle coïncidence que nous obtenions dans la même heure, deux informations concordantes que, même si rien ne nous le disait, nous nous imaginions qu’à coup sûr, elles concorderaient aussi avec l’objet de notre enquête ; et comme le Picard se trouvait assez éloigné de nous, je m’en souviens, nous avons préféré laisser durer l’attente, je veux dire que nous sommes allés dans un Franprix qui se trouvait plus proche de nous, près de l’endroit où Vincent était supposé être mort, avant d’aller dans le Picard. Mais là, impossible de me souvenir exactement de ce qu’on nous a dit, ni qui précisément nous avons rencontré ; toujours est-il que nous n’y avons rien appris, que nous en sommes repartis bredouilles.

Ensuite, devant le Picard, nous avons aperçu une tente bleue et des débris, tout un bric-à-brac ; la tente en question était abandonnée.

Tant de faits concordants nous laissaient penser que cette tente était bel et bien celle de Vincent, que si elle était vide (elle était vide, oui, mais qui nous disait qu’elle était abandonnée ?), c’était qu’il était mort et que depuis, on ne l’avait pas enlevée : elle était là, pensions-nous, depuis le 14 mai.

Alors, quand nous nous en sommes approchés, nous avions un certain respect, une certaine peur et nous l’avons regardée sans presque rien nous dire… mais pas de curiosité dans notre regard. A l’intérieur du Picard, tout était blanc et propre ; la vendeuse nous a dit qu’il y avait souvent un homme sans domicile fixe devant le magasin, qui habitait la tente.

« Mais quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? » lui a-t-on alors demandé. Et déjà en le demandant, nous pressentions que nous n’obtiendrions pas la réponse que nous voulions.

« Quand ? a-t-elle répondu. Ce matin, ce matin, il était encore là. »

Nous sommes sortis du Picard puis, nous avons erré un peu à droite à gauche, il me semble, et je me souviens surtout que ce même jour, le mardi 23 mai – était-ce avant ou après notre discussion dans le Picard ? – nous avons pendant que nous accrochions l’une de nos affiches, rencontré une petite dame qui portait un sac de courses à la main. Je m’en souviens bien parce que la discussion que nous avons eue avec elle était peu commune, c’était une petite dame âgée d’une cinquantaine d’années ; elle s’est approchée de nous, une flamme dans les yeux :

« Savez-vous, nous a-t-elle dit, que l’esprit humain est infini ? oui, nous pouvons tout imaginer, tout penser, rêver d’absolument tout, de tout et n’importe quoi… Pour ce pauvre homme, c’est malheureux ; mais enfin, l’esprit humain n’a pas de limite, c’est tout de même une chose étonnante. – Vous m’apprenez quelque chose, madame, ai-je répondu, je ne le savais pas. – Cela est prouvé, scientifiquement prouvé. Les possibilités de notre cerveau sont infinies, a-t-elle repris ; nous avons tous cet infini en nous. Et c’est pour cela qu’en ce qui concerne la mort… – Je vois où vous voulez en venir », ai-je répondu.

Et entre autres propos, je me souviens que la dame a également dit :

« Pour cet homme, je ne le connaissais pas, c’est triste, c’est triste… Ah, ce n’est pas évident un sujet comme le vôtre. Vous devez souvent vous poser beaucoup de questions ; moi, je m’en pose beaucoup, vous savez, des questions. »

Nous n’avons pas parlé beaucoup plus, car si nous n’avions pas interrompu la conversation mon binôme et moi, nous serions restées longtemps avec elle : « Bon courage à vous, jeunes gens », a-t-elle conclu d’un air compatissant. Après quoi elle est repartie, tout à fait comme elle était venue, sans montrer le moindre signe de déception du fait que nous ne l’ayons pas écoutée jusqu’au bout. Quant à mon binôme, qui s’était tu pendant toute la conversation, il s’est un peu moqué de moi, de tout le sérieux que j’avais mis à écouter cette dame…

Ce dont je me souviens aussi, c’est que nous sommes allées dans un square, un tout petit square rue Didot. C’était une heure où les squares, les petits squares de quartier comme ceux-là sont déserts, il y avait de la grisaille ce jour-là.

Et là, nous avons posé une affiche juste à côté de l’entrée, pour que quand les gens entreraient, ce soit la première chose qu’ils voient. Enfin, enfin, elle n’était pas tournée du côté de l’entrée mais sur un arbre tout maigre, elle était visible pour tous ceux qui sortaient du square ; on la voyait quand on partait.

Elle était près d’une table de ping-pong ; sans doute, les enfants la verraient en jouant, en se renvoyant la balle d’un côté et de l’autre… Quelle chose étrange, une telle affiche dans un endroit pour les enfants ! plus tard quand j’y suis retournée, bien plus tard, à la fin du mois d’août 2017, elle était encore là.

Et avant d’y retourner en août, nous avons persévéré mon binôme et moi, nous y sommes retournés une ou deux semaines plus tard pendant le mois de mai… Rien. Rien, nous n’avons rien appris ; nous avons rencontré, comme je l’ai dit plus haut, un employé de banque qui disait avoir aperçu de temps à autre un grand homme, imposant, c’est tout. Nous sommes aussi allés dans une agence immobilière, où deux femmes nous ont reçu pour prendre un café ; elles étaient affectées par ce que nous leur racontions, mais elles non plus, elles ne connaissaient pas Vincent.

Elles nous ont dit néanmoins que beaucoup de personnes sans abri fréquentaient l’angle de la rue Alésia et de la rue Didot.

Plus tard, donc, à la fin du mois d’août, je suis revenue sur les lieux, le jeudi 24 août. Cela a été l’occasion pour moi de prendre quelques photos, celles du début d’automne, et je n’ai pas fait grand-chose de plus ; l’ombre commençait à recouvrir les trottoirs, mais il y avait de faibles rais de soleil, c’était le soir, l’automne, et les affiches – deux d’entre elles seulement – même si elles étaient en mauvaise état, même si elles étaient toute froissées, étaient là.

Les roses aussi étaient restées, personne ne les avait arrachées.

Aujourd’hui, je sais que les funérailles de Vincent ont eu lieu le 2 juin, au Père Lachaise. Sa sœur a été retrouvée, on n’en sait pas beaucoup plus ; et pour le reste, si on l’avait connu dans le quartier, s’il y avait vécu, nous ne le savons pas.

Kaïtek, 35 ans

En hommage à Kaïtek, nous avons fait cette vidéo sur les lieux où il a passé les dernières semaines de sa vie. Nous ne connaissons pas le lieu de sa mort ; seulement c’est là, dans le quinzième arrondissement, à Beaugrenelle, que nous nous sommes rendus pour enquêter sur lui – c’était l’endroit où nous avions le plus de chances de rencontrer des gens le connaissant. Malheureusement, nous n’avons obtenu aucune information à son sujet ; avec cette vidéo, nous espérons avoir un peu retrouvé la présence de Kaïtek dans ces tunnels obscurs, où l’on voit parfois apparaître un peu de lumière.

Texte de la vidéo

Kaïtek est décédé le 26 avril 2017 à trente-cinq ans. Il aurait vécu dans le 15ème arrondissement de Paris, à Beaugrenelle.
Beaugrenelle est un quartier commercial, riche, contemporain, foisonnant de lumières et d’activités qui s’étalent le long des grandes tours, et s’exhibent à travers des larges murs vitrés.
Les passants s’empressent, des voitures s’enfuient; et là où les fenêtres sont fermées, définitivement fermées, on aperçoit le ciel, quand on lève les yeux.
Mais Kaitek n’habitait pas ce quartier là. Kaïtek ne couchait pas dans le Beaugrenelle des grandes surfaces, mais plutôt dans ses tunnels. Il n’appartenait pas au quartier illuminé, mais au quartier des ombres.
Un sous-monde, un arrière-monde, quelque chose de labyrinthique et de sombre. De faibles néons scintillent çà et là, une lumière jaunâtre ; et la population piétonne de l’extérieur est remplacée par une foule de voitures circulant dans les rues et inondant les multiples parkings des tunnels. Il y avait une chaise vide, un matelas vide adossé contre un mur, et des travaux en cours – toutes les fois où nous y sommes allés, des travaux en cours.
Nous sommes allés coller des affiches sur les arbres ponctuant les rues extérieures, dans l’espoir d’être contacté par quelqu’un, mais personne n’a réagi.
Nous avons découvert ce quartier dans le cadre de notre travail pour le Collectif, avec pour objectif de trouver des informations sur Kaïtek pour lui rendre hommage. Nous sommes allés à la rencontre du personnel du supermarché, de l’hôtel et des deux seuls restaurants peuplant le tunnel. Nous n’avons appris que peu de choses ; ces tunnels seraient fréquentés par des Polonais et des Roumains, mais nous ne les avons pas croisés. Les gens de la rue venaient ici la nuit plutôt que le jour.
La nuit dans cet espace couvert, on la voit à travers les barreaux, on la voit en levant les yeux : elle se reflète sur les vitres des immeubles, le ciel peu à peu s’assombrit.
La nuit, on a pensé qu’on trouverait plus de monde pour nous renseigner, ou tout du moins que l’on verrait un peu mieux ce à quoi ressemblait ce monde que Kaïtek avait quitté, à l’heure où sans qu’il fasse tout à fait noir, le crépuscule tombe et où les lumières commencent à poindre progressivement, quand Beaugrenelle devient désert et que tous ces magasins une fois vides, ressemblent à des stèles de verre muettes et inquiétantes.
Personne ne connaissait Kaïtek
Nous avons écrit ce court-métrage pour lui rendre hommage une dernière fois.

Lukasz, 35 ans

C’était au 6 boulevard Pasteur, ou plutôt face au 6 boulevard Pasteur, près d’une passerelle où passe le métro : Lukasz est décédé le 10 juin. Voilà, nous n’avons pas appris grand-chose, nous n’y sommes allés qu’une fois ; nous n’y sommes pas restés longtemps, Lukasz avait trente-cinq ans, il était d’origine polonaise. Ce que nous avons appris là-bas, ce n’est pas grand-chose comme je l’ai dit, et même, nous n’avons pas rencontré grand monde : le boulevard Pasteur était vide, était-ce parce que l’été venait ? il y avait un café ouvert qui commençait à ouvrir ses portes, où je suis allée, vers dix heures du matin donc – il ouvrait ses portes, le gérant apprêtait les chaises, les fauteuils -, non loin du 6 boulevard Pasteur – de l’endroit où Lukasz est mort.

C’était plutôt un petit snack-bar qu’un café. Un endroit un peu oriental, assez sombre, avec des banquettes rouges et une petite entrée, mais je n’y suis pas restée longtemps : le gérant ne savait rien, j’ai vu par la vitrine du snack, mon binôme arriver, et là, là : « Mademoiselle, vous ne voulez pas rester un peu plus longtemps ? – Je reviendrai, monsieur, je reviendrai peut-être. Mon binôme m’attend », je suis sortie.

Et nous avons accroché des affiches, sur le boulevard Pasteur, des affiches mentionnant le décès de Lukasz (c’est ainsi que nous procédons chaque fois, accrocher des affiches à la mémoire de la personne, de la personne décédée, mentionnant son prénom, le jour de son décès, avec toujours ce message : « Si vous le connaissiez, si vous disposez d’informations permettant de lui rendre hommage, merci de nous contacter ») : nous en avons accrochée une en face du 6 boulevard Pasteur, sur un arbre, une autre à un carrefour, une autre encore près de la passerelle, et nous avons rencontré quelqu’un : une femme qui disait connaître de vue, elle ne savait trop qui, un homme qui était là depuis un an, et c’était peut-être lui, peut-être Lukasz.

Non sans doute, car selon le gérant d’un autre café – il y avait un autre café près du 6 boulevard Pasteur -, Lukasz n’était là que depuis deux semaines. Oui, il voyait bien, effectivement, un Polonais qui était là depuis deux semaines, deux semaines seulement, c’était quelque chose de récent ; si nous voulions des renseignements, il faudrait aller voir les gens qui traînent sur le banc en face, vous voyez là-bas, sur le banc, nous a-t-il montré, à travers la vitrine de son établissement…

Lui, le gérant du café, il avait parlé avec eux lui-même, mais ce qu’ils se sont dits, lui et eux, il ne nous l’a pas rapporté.

« Allez les voir. »

Une bande d’amis, je ne sais plus combien de personnes exactement, se trouvait là, sur un banc, sous la passerelle ; près d’eux, deux tentes bleues et près de ces tentes bleues encore, des ouvriers. Il y avait en effet des travaux boulevard Pasteur, comme dans beaucoup d’endroits dans Paris, des gravats, un chantier juste à côté des tentes, mais les barrières vertes des travaux contournaient les tentes, mais elles étaient placées juste à côté d’elles également, de telle manière que l’on avait l’impression que ce n’était pas une coïncidence, non, si les tentes étaient là, et qu’elles faisaient elles-mêmes partie des installations du chantier.

Les amis discutaient entre eux, nous les avions déjà remarqués, nous n’osions pas aller les voir ; oui, c’était des amis de Lukasz, d’après ce que nous avait indiqué le gérant du café, nous n’osions pas aller les voir.

Chose étrange, nous avons préféré plutôt aller voir les ouvriers, sans presque même avoir besoin de nous consulter, nous sommes allés les voir, eux, alors que nous savions bel et bien que de leur part, nous aurions bien moins de chance d’obtenir des informations sur Lukasz que de la part des gens du banc. Bref, nous avons manqué de courage ; et bien sûr, les ouvriers nous ont tout de suite renvoyés vers les gens du banc.

« Eux le connaissaient, nous ont-ils dit. C’est à eux qu’appartiennent ces tentes. »

Les deux tentes bleues étaient entrouvertes, vides : quelques affaires pêle-mêle que je n’ai pas eues le temps de bien regarder, se trouvaient à l’intérieur, mais aussitôt ou presque, nous avons mon binôme et moi, fait demi-tour pour nous diriger vers le banc ; évidemment, il aurait été mal venu de regarder longtemps les tentes quand les gens du banc, à qui elles appartenaient, et qui ne se trouvaient qu’à quelques mètres de nous, pouvaient nous voir les regardant.

Les ouvriers avaient repris leurs travaux, près de leur camionnette blanche. Alors, je ne sais pas trop comment, de qui est venue l’initiative, mais tout s’est fait très rapidement : les quelques mètres qui nous séparaient du banc, nous les avons franchis, nous nous sommes approchés tout de go, des gens du banc, et sans plus nous poser aucune question, tandis que les ouvriers derrière nous, enjambaient les barrières, nous leur avons dit à peu près ceci :

« Nous sommes le Collectif les Morts de la Rue… » … Non, je ne sais plus très bien exactement ce que nous leur avons dit, ni même si nous nous sommes présentés, c’était d’une grande difficulté : fallait-il dire Collectif les Morts de la Rue, alors qu’à la rue, eux-mêmes, ils y étaient peut-être ? c’était à peine si nous savions s’ils parlaient bien français ou non, oui, par une sorte de préjugé, nous supposions qu’il fallait faire court, parce qu’ils étaient polonais et que si nous avions donné des explications sur le sens de notre mission, sur l’organisme qui nous envoyait, certainement, certainement, ils n’auraient pas compris ; je me souviens bien avoir moins parlé avec eux que nous ne le faisions habituellement, avec les autres… Oh, c’était un préjugé bien entendu, qu’il aurait été préférable peut-être de ne pas écouter, mais tout s’est fait si rapidement (les questions que nous avions à poser nous brûlaient les lèvres) qu’à peine parvenions-nous à réfléchir à ce que nous disions.

Un homme, un Polonais, nous a répondu quand nous avons posé cette question « Connaissez-vous Lukasz ? », un homme, un Polonais, avec un œil ensanglanté ; et voici, il le connaissait, nous a-t-il dit.

Il le connaissait depuis quinze ans.

De lui, nous avons appris que le père de Lukasz vit en Belgique, pas grand-chose d’autre. Et pourtant, la conversation a duré longtemps ; car le Polonais avait les larmes aux yeux, il y a eu beaucoup de silences, tandis que nous parlions. Ce que nous parvenions à nous dire, ce n’était rien peut-être en comparaison de ce que couvaient tout brûlants, tout grouillants en-dessous, ces silences, de choses que le polonais et le français ne peuvent pas dire ; enfin, nous avons appris que Lukasz était quelqu’un de gentil et…

« Vous ne savez rien de plus, monsieur ? »

Et d’autres petites choses, nous ne savons presque rien : Lukasz, Lukasz était quelqu’un de très gentil, et il aimait la vie. C’était quelqu’un de souriant.

« Il aimait la vie. – Vous n’avez pas une petite chose à nous raconter ? – Oh, je ne sais pas, non, je ne sais pas… »

Nous avons appris également qu’une cérémonie aurait lieu à sa mémoire, le vendredi 16 juin, dans l’église Saint-Léon, à la mémoire de Lukasz, mais nous ne nous sommes pas rendus à cette cérémonie.

Les amis du Polonais sont restés silencieux tout le long de la conversation.

Nous avons appris aussi que le corps de Lukasz allait peut-être être rapatrié en Pologne, ce qui n’a pas eu lieu en vérité : la famille de Lukasz n’a pas été retrouvée, et comme il arrive chaque fois que l’on ne retrouve pas de proche, il a fallu l’emmener en convoi collectif au cimetière de Thiais, où des bénévoles du Collectif les Morts de la Rue lui ont rendu hommage.

Plusieurs fois, nous avons reposé la même question, sans lassitude : « Vous n’avez pas une petite chose à nous raconter ? »

Le Polonais ne savait pas quoi nous dire, excepté que Lukasz aimait bien boire de temps en temps avec lui : c’était un homme, Lukasz, qui aimait s’amuser, vous voyez, avait-il l’air de dire avec son peu de mots français, il sortait parfois du droit chemin, non pas méchamment, mais parce qu’il voulait s’amuser, a-t-il ajouté encore à peu près comme cela, bien que je le défigure très certainement en essayant de le réécrire tel quel.

En fait, si nous avons appris peu de choses, ce n’était sans doute pas parce que le Polonais n’avait que peu de choses à nous raconter sur Lukasz, ni même peut-être parce qu’il avait de la maladresse à parler dans notre langue mais vu comment ses yeux brillaient, je pense qu’il s’est presque adressé à nous comme si nous-mêmes, nous connaissions Lukasz et comme si toutes les choses qu’il aurait pu nous raconter, même les plus folles, lui paraissaient tellement évidentes, tellement familières que sans doute, il ne voyait pas l’utilité de les raconter ; car tout était comme si pendant que nous parlions, Lukasz s’était tenu parmi nous et dans ce cas, pourquoi dire « il avait les yeux de telle couleur… » ou « il aimait telle ou telle chose… » ?

Il y a eu de grands silences donc ; et pour les circonstances du décès, l’ami de Lukasz ne savait rien. Il nous l’a dit de lui-même, puisque nous, nous n’interrogeons jamais les gens pour connaître ce genre de détails, qui selon la loi, sont privés. A la fin, nous lui avons dit Merci, c’est tout, la conversation s’est arrêtée net, et nous nous sommes serrés la main, le Polonais et moi, le Polonais et mon binôme. A propos de Lukasz, nous ne savons rien de plus que ce que je viens d’écrire, mais chose certaine, si je n’ai pas réussi à tout exprimer, il y avait dans les silences de son ami, bien plus – bien plus d’amour peut-être – que ce que nous avons entendu dans son français hésitant.

*

*      *

 

Le vendredi 1er septembre, le Collectif les Morts de la Rue a reçu un appel d’une jeune fille du nom de M., qui nous a dit qu’elle connaissait Lukasz. Elle nous a aussi écrit un long message Facebook, pour nous parler de lui ; je réécris ici le message en question :

« Ce que je peux vous dire, c’est que je le croisais souvent sous le métro, vers en face de la station Sèvres-Lecourbe ; il était là (régulièrement avec une canette de bière) et son chien Bob, un berger allemand. Avec une amie nous nous arrêtions pour discuter de temps en temps. Seulement la barrière de la langue était dure à briser, je me souviens d’un jour où nous étions parties promener son chien jusqu’en haut du boulevard Pasteur quand j’avais 14 ans. Un homme très gentil et aimant terriblement son chien. Malheureusement son chien Bob est décédé, puis je n’étais plus dans le même collège, les années ont passé et quand je m’arrêtais devant lui, je lui disais bonjour mais cela faisait quelques temps que je ne l’avais pas vu… Il était régulièrement avec un autre sdf nommé Yves qui est souvent en face, à côté du Franprix, rue Lecourbe, à quelque pas de l’endroit ou Lukasz dormait. »

A propos de l’apparence de Lukasz, elle nous a dit aussi :

« C’était un homme grand blond cheveux court avec les yeux bleus, avec une mine assez rougie. »

Et c’est tout ce que nous avons appris, de sa part… Merci à elle pour ce beau témoignage ; nous espérons qu’un jour, si des proches de Lukasz tombent sur cet article, ils seront touchés par ses mots.

Yussob, 51 ans

Yussob est décédé le 14 avril 2017, sous l’abri-taxis de l’angle de la rue de la Roquette et de la rue Saint-Maur. Il était alors âgé de 51 ans, et vivait depuis environ seize ans en France. Autrefois, il habitait au Sri Lanka, puis, après avoir quitté sa famille, il avait voyagé à travers l’Europe ; il s’est rendu en Russie et en Allemagne : Yussob était en effet, un grand voyageur mais selon ce qu’on nous a raconté, il n’avait plus bougé depuis son arrivée en France.

Il s’appelait Joseph, mais on le surnommait Yussob.

Il n’était dans le quartier, rue de la Roquette et rue Saint-Maur, que depuis un an, un an ou un peu plus, depuis l’hiver 2015-2016. C’est une passante qui nous l’a dit lorsque nous avons accroché une affiche à sa mémoire, sur un arbre ; il était très aimé du quartier et tout le monde le connaissait, quelques personnes dans la rue Léon Frot, lui apportaient à manger le soir, et parmi tous les commerçants que nous avons rencontrés, il n’y en a eu aucun, excepté un, qui nous ait dit : « Je ne le connais pas », car il avait déjà acquis  dans tout le quartier, une grande réputation, de telle sorte que le Collectif les Morts de la Rue suite à sa mort, a reçu plusieurs appels de plusieurs personnes différentes à son sujet, qui étaient très affectées.

On nous appelé, oui, plusieurs fois, au Collectif les Morts de la Rue. Une femme du nom de V., nous a notamment raconté au téléphone qu’alors qu’elle n’avait jamais parlé à Yussob, pendant un séjour qu’elle avait fait en province, elle avait rêvé de lui.

Or, chose étrange, à son retour, elle avait appris sa mort, la mort de Yussob – un sage selon son expression – et émue par une telle coïncidence, elle a voulu nous en faire part, par téléphone, connaître la date de ses obsèques, demander aussi des informations générales sur les personnes sans abri, et même, elle a proposé de devenir bénévole parmi nous.

Une autre femme, une certaine C., qui nous a laissé ses coordonnées, a appelé également, pour nous dire que Yussob avait eu des problèmes de dents, il y a quelques temps, et qu’elle avait tenté de l’aider pour les résoudre. Quelques détails se sont ajoutés à ce que nous savions déjà, ce problème de dents, le fait que Yussob avait toujours un plat à manger avec lui, sans doute grâce aux employés du Carrefour qui le connaissaient bien, selon l’hypothèse de cette femme… Or, nous avons appris comme je l’ai écrit plus haut, que ce n’était pas les gens du Carrefour mais ceux de la rue Léon Frot qui lui apportaient à manger (la boulangère de la rue de la Roquette nous a aussi confirmé cette information, elle qui avait voulu lui donner à manger et qui s’était heurtée à un refus, parce que les gens de la rue Léon Frot, nous a-t-elle dit, lui donnait déjà tout ce dont il avait besoin).

Une fois, toujours selon cette femme du nom de C., Yussob s’est absenté pendant plus d’un mois et a laissé ses affaires à un ami, c’était quasiment tout ce qu’elle savait.

Yussob avait les yeux qui brillaient, nous a dit une autre femme au téléphone. Et nous avons reçu un autre appel encore, celui d’une femme qui faisant partie d’un groupe de maraude, allait le voir pendant l’hiver.

Ainsi, Yussob était quelqu’un de très organisé, de très soigné, il avait les yeux qui brillaient ; il rangeait toujours son lit, et on le disait gentil et calme.

Au Carrefour de la rue Saint-Maur, nous avons appris que Yussob avait l’habitude de passer du temps dans le magasin, pour se réchauffer, et qu’il aidait de temps à autre, à ranger des packs de bière, çà et là. Il était un grand ami du chef du magasin, et souvent, il proposait aux employés de leur payer un café ; nous avons discuté avec une caissière, qui disait très bien le connaître et qui n’avait appris son décès, qu’à son retour de vacances.

Elle avait les larmes aux yeux pendant qu’elle parlait.

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Nous sommes allés rue de la Roquette ainsi que rue Saint-Maur trois fois pour y poser des affiches, le 16, le 23 et le 30 mai, et nous y sommes retournés encore pour y prendre des photos. La première fois, le 16 mai donc, nous sommes aussi allés voir le buraliste de la rue Saint-Maur, qui avait appris la mort de Yussob ; il était très ému, nous avons discuté longtemps avec lui.

« Il venait parfois déposer cinq ou dix euros ici, nous a-t-il dit, dans une banque, je veux dire dans une boîte que j’avais prévue pour lui et qui lui servait de banque, et au bout de deux ou trois semaines, il reprenait tout ; il envoyait tout au Sri Lanka, à sa famille. »

Il venait également charger son téléphone portable ou simplement demander au buraliste de le surveiller, régulièrement, si bien que lui et le buraliste se rencontraient assez souvent.

Et aussi, nous a-t-il dit, Yussob avait l’habitude de se reposer dans un escalier, qui se trouve non loin de la rue Saint-Maur mais que nous n’avons pas trouvé quand nous l’avons cherché, mon binôme en service civique et moi ; c’était là qu’il passait son temps, avant de s’absenter pendant environ deux mois, sans laisser aucune trace de lui et à son retour, malheureusement, quelqu’un avait pris sa place dans les escaliers. Il avait alors dû s’installer en face – sous l’abri-taxis.

Nous avons appris beaucoup de choses de la part du buraliste. C’était lui, parmi les gens à qui nous avons parlé, qui connaissait le mieux Yussob.

Yussob était quelqu’un de très organisé et de très généreux, nous a-t-il dit encore. Il ne parlait pas très bien le français, mais il se faisait comprendre ; il buvait peu, il ne se battait pas, il faisait parfois la manche mais il ne savait pas vraiment s’y prendre pour mendier, non, nous a confié le buraliste en souriant un peu.

Et les gens lui demandaient souvent des services, dans le quartier, il promenait le chien d’une femme, il prenait les tickets de loto de gens pour venir les lui donner à lui, le buraliste, pour que les gens qui les lui confiaient puissent toucher leur somme d’argent ; un jour, un employé du Carrefour avait gagné cent euros et c’était Yussob qui, nous a raconté le buraliste, avait été chargé de le lui annoncer. Il était d’une grande honnêteté. Une des femmes dont il promenait le chien, faisait partie de ces gens de la rue Léon Frot, qui lui donnaient à manger ; il était attaché à elle, il appelait même cette femme maman, et sans doute qu’elle aurait pu elle aussi, nous donner beaucoup d’informations à propos de Yussob, si nous l’avions rencontrée.

5

C’était quelqu’un de bonne humeur, enfin. Il espérait depuis plusieurs mois déjà repartir au Sri Lanka quand au début de l’hiver, il avait annoncé au buraliste que c’était bon, que pour le 25 décembre, il pourrait repartir. Une association s’en chargeait et que le 25 décembre, il serait de retour au Sri Lanka ; mais le 25 décembre, il était encore là.

Son état s’était dégradé peu à peu, depuis le 25 décembre, et Yussob s’était mis à boire davantage ; il semblait abattu.

Quand nous sommes revenus le 30 mai pour annoncer la date des funérailles de Yussob, le buraliste qui ne pouvait pas venir le 13 juin – la date des obsèques -, nous a proposé d’allumer une bougie à sa mémoire. Chaque fois que nous sommes venus le voir, il nous a proposé de mettre une de nos affiches en hommage à Yussob dans son commerce en évidence, pour que tout le monde puisse la lire, quand on entrerait dans sa boutique.

Merci à lui, je pense à lui maintenant, qui attendait avec impatience que nous écrivions cet article.

Chaque fois que nous avons accroché des affiches, ou presque, des personnes se sont arrêtées pour nous parler de Yussob ; alors que dans bien d’autres cas, dans bien d’autres endroits de Paris où nous sommes allés, les gens passaient sans même lever les yeux vers nous ou promenaient sur notre travail un regard indifférent.

4

Tandis que nous nouions une affiche autour d’un arbre, un homme aux bras tatoués est venu nous parler, pour nous raconter que Yussob avait quatre ou cinq enfants au Sri Lanka d’après ce que lui-même lui avait dit, et qu’il le connaissait, lui parlait de temps en temps, et qu’il promenait souvent  son chien, quand il le lui demandait  ; l’homme aux bras tatoués ne nous a pas dit grand-chose de plus, si ce n’est que les circonstances de la mort de Yussob lui semblaient douteuses et en cela, il n’a fait que relayer les bribes d’une rumeur dont nous avions déjà entendue parler, une rumeur difficile à dissiper, qui a beaucoup enflé depuis le 14 avril et s’est aussi déformée à mesure que les semaines ont passé, au sujet de la mort de Yussob ; et dans le café Chez Troquette, le garçon de café que nous avons rencontré nous a beaucoup interrogé au sujet de la mort de Yussob, sans que nous ne puissions lui répondre.

Il est fréquent en effet, qu’après le décès de quelqu’un, des bruits circulent, circulent jusqu’à atteindre leur paroxysme, et s’estompent ensuite peu à peu, basculant dans l’oubli progressivement, quand tout s’est apaisé.

3

Et donc, le garçon de café de Chez Troquette, quand nous lui avons parlé, nous a conseillé de nous rendre une seconde fois, à Carrefour, car c’était là nous a-t-il dit, que Yussob passait tout son temps, il ne venait qu’occasionnellement prendre un café Chez Troquette ; nous sommes retournés dans le Carrefour.

Des employés nous ont appris que Yussob avait un fils qui s’était marié avec une Italienne. Il avait des photos de lui, sur son téléphone portable, des photos du mariage et il aurait bien aimé les montrer ; c’était quelques jours avant sa mort seulement, il n’avait pas pu le faire.

De la même manière, le buraliste avait encore gardé dans sa boîte trente euros de Yussob, il ne savait pas quoi en faire : personne ne s’était attendu à sa mort.

A la dernière affiche que nous avons accrochée, une passante, un foulard gris dans les cheveux, s’est arrêtée et a discuté avec nous, elle aussi :

« Yussob était quelqu’un de très connu ici… Mon fils le connaissait bien, il discutait souvent avec lui…Avant, avant, Yussob ne se trouvait pas dans l’abri-taxis mais devant le magasin Opel.. Ce n’est que depuis peu de temps qu’il a changé de lieu… », a-t-elle commencé. Et nous avons appris que Yussob avait selon ses propres dires, travaillé à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, mais qu’il ne gagnait pas suffisamment d’argent pour se payer un loyer.

Deux ou trois jours avant sa mort, il était plus soigné que d’habitude, il portait selon le vendeur du magasin Sono Light Club, une chemise blanche et un pantalon beige en chinon.

6

Les funérailles de Yussob ont eu lieu à Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, parmi les nombreux paroissiens qui le connaissaient : c’était le 13 juin, un mois après sa mort, et nous ne sommes revenus qu’une seule fois dans le quartier depuis la fin de notre enquête, après une violente averse, pour nous souvenir encore une dernière fois de Yussob, dans l’allée vide de la rue Saint-Maur, quand la pluie s’est apaisée.

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Edison M, 48 ans

Le 3 avril 2017, au 2 place du Palais Royal, Edison est décédé à l’âge de 48 ans. Nous ne savons que peu de choses de cet homme d’origine équatorienne qui avait pris l’habitude de dormir à cette adresse.

Notre enquête sur les lieux n’a pas été très fructueuse, dans un quartier tel que celui-ci les gens de la rue passent encore plus inaperçus qu’ailleurs. Très peu sont venus discuter avec nous, la plupart se contentait de se rapprocher de manière intriguée vers notre affiche pour s’éloigner quelques minutes plus tard. Deux semaines après notre première excursion, je suis retourné sur les lieux avec mon appareil pour essayer de capter l’environnement d’Edison, pour essayer de le comprendre, et, après plusieurs tours de la place, j’ai remarqué une affiche collée sur un pilier, posée en hommage à Edison. « Bonjour à tous. Pour ceux et celles qui ne sont pas au courant, je vous annonce avec tristesse le décès de Monsieur Edison M. qui dormait ici… ». En face de cette affiche, je remarque un renfoncement dans le mur aménagé en porte. Il est probable qu’Edison avait trouvé refuge ici.

Maurice, un ami d’Edison, a contacté un membre du Collectif et raconté que ce dernier était venu à l’hommage aux morts de la rue du 21 mars 2017 qui avait été organisé place du palais royal. Aujourd’hui, c’est à lui que nous rendons hommage.

Je joins à cet article un hommage à Edison qui m’a paru très touchant, transmettant ainsi la parole de quelqu’un qui l’a connu personnellement.

Merci à Marina pour ce témoignage.

Nous avons fait sa connaissance lors de nos maraudes.
Sa maison ? Un carton sur le trottoir devant Le Louvre Des Antiquaires. Devant sa couche en carton un petit carton où il posait ses chaussons.
Il veillait avec tendresse sur son ami polonais, voisin de carton, gravement malade. Lorsque celui-ci a été hospitalisé pendant un mois il est allé le voir tous les jours à l’hôpital.
Edison était un ami fidèle.
Il nous attendait le samedi et exigeait qu’on le réveille. Il se levait d’un bond et nous entraînait sous les arcades à la rencontre des sans-abri qui s’y abritaient afin que nous puissions leur offrir à manger, de quoi se couvrir et se vêtir.
Edison était un ami attentionné.
Avec lui nous avons ri lorsqu’il nous a narré / mimé l’anecdote suivante :
Pris d’une grosse envie très pressante il entre dans une sandwicherie huppée du quartier et demande à aller aux toilettes. L’accès lui en est refusé.
– Ok ! Alors je vais faire caca ici !
Il nous a rejoué la scène en faisant mine de déboucler sa ceinture en s’accroupissant.
Edison, notre ami, était drôle attachant et facétieux.
Grave et triste parfois lorsqu’il évoquait sa vie d’avant, loin là-bas en Équateur et en Colombie, sa famille son enfance et les douloureuses épreuves qu’il avait traversées. Nous restions silencieux lorsqu’il soulevait son tee-shirt à la vision de son torse : un jésus tatoué sur le cœur et des dizaines cicatrices, traces indélébiles de son passé, de ses souffrances.
À tout cela il a survécu. …c’est la rue qui a eu sa peau !
Edison était notre ami, il était beau avec ses petits yeux pétillants de malice.
Avec lui nous avons fêté son 47e anniversaire dans la nuit du 24 au 25 septembre 2016 en lui apportant 2 gros gâteaux que nous avons partagés . En cadeau un lecteur mp3 avec quelques airs de salsa colombiana qu’il aimait tant.
Edison n’est plus. Mais il restera gravé à jamais dans le cœur de ses amis maraudeurs.
Il a connu l’enfer du trottoir sur terre et croyait au paradis alors
VAYA CON DIOS AMIGO !

 

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Mieczek, 64 ans

Dans la nuit du dimanche 9 avril, Jan B. est décédé au 5 avenue Courteline à l’âge de soixante-quatre ans. On l’appelait aussi parfois Mieczek ; c’est sous ce nom que nous l’avons entendu appelé, quand nous sommes allés, deux affiches portant le nom Jan B. à la main, sur les lieux de sa mort.

Au 5 avenue Courteline, nous avons trouvé une pile d’objets abandonnés, ainsi qu’un vieux matelas replié sur lui-même.

Nous ne nous sommes pas arrêtés tout de suite. Nous voulions avant de commencer à fixer les affiches, chercher des fleurs, des roses rouges ou roses, pour rendre hommage à Mieczek. Il y avait certes un fleuriste au 5 avenue Courteline, mais il n’était pas encore ouvert.

Nous avons beaucoup marché le long de l’avenue, franchissant la ligne de tramway, sous les ombres des arbres qui bordaient le trottoir, devant les petites cours cachées derrière de grands grillages couverts de lierre, hérissés de haies épaisses, de massifs bourgeonnants, et nous disions à chaque pas : « Quel endroit  calme ! », laissant le 5 avenue Courteline loin derrière nous, tout en levant les yeux pour regarder les immeubles aux balcons décorés de fleurs.

L’avenue Courteline était paisible ; les portes des petits jardins étaient closes. De l’autre côté des rails du tramway qui se dirige vers Porte de Vincennes, il y avait une telle abondance de végétation que les immeubles semblaient couverts d’un grand rideau vert.

Après avoir donné quelques euros au fleuriste au bout de la rue Courteline, nous sommes revenus deux roses à la main, dans la direction du 5, et marchant à vive allure pour mettre les affiches, nous nous mettions l’un derrière l’autre sur le trottoir, car nous avions peur en nous bousculant, de faire tomber nos fleurs ou de les tordre contre un pare-brise, ou de les effriter. Elles étaient de couleur rouge foncé.

Au 5 avenue Courteline, le fleuriste était encore fermé.

Nous ne sommes pas allés directement accrocher les affiches. Pendant notre pause-déjeuner, je me suis rendue chez le maraîcher qui se trouve en face du 5, lequel m’a dit à propos de Mieczek :

« Je ne sais pas comment s’appelait cet homme. Non, je n’ai jamais discuté avec lui, parce qu’il était polonais… Il avait un ami, un ami aux jambes cassées, polonais aussi, qui était toujours avec lui et qu’il aidait à avancer, en le poussant… Son ami était en fauteuil roulant. Et dimanche soir, ils sont partis tous les deux à l’hôpital : l’un des deux était malade, l’autre, l’autre qui était peut-être celui dont vous me parlez, mademoiselle, est mort dans la nuit. »

Le maraîcher m’a également recommandé de me rendre dans une épicerie de la rue que disait-il, Mieczek et son ami fréquentaient souvent, puis il a ajouté : « C’était un problème du cœur… L’ambulance l’a emmené, quand il faisait nuit déjà, le dimanche soir, vers un hôpital… Lequel ? je ne sais pas… On ne l’a pas revu ensuite… C’était un problème du cœur, un arrêt cardiaque qui l’a fait mourir… »

Le maraîcher m’a indiqué l’épicerie dont il m’avait parlé d’un geste abstrait de la main, désignant un lieu hors de mon champ de vision, en pointant du doigt l’un des murs de sa boutique comme si mon regard avait pu passer au travers ; nous n’avons pas trouvé l’épicerie en question.

*

*      *

Choix2

A mon retour, mon binôme m’a dit avoir reçu sur son téléphone portable, un message de notre responsable qui nous indiquait que cet homme que nous avions appelé Jan B. sur nos affiches – Jan B, sans domicile fixe de 64 ans est décédé le 9 avril dernier, au 5 avenue Courteline -, portait aussi le nom de Mieczek.

Nous avons voulu rectifier les inscriptions que nous avions mises sur nos affiches en ajoutant au stylo ou peut-être au crayon à papier dans un coin, près du nom imprimé, en lettres majuscules, Mieczek ou un Aussi appelé Mieczek écrit rondement, avec application ; mais nous n’y avons pas pensé ce jour-là, et les deux affiches où était inscrit le nom Jan B. sont restées vierges.

« Souviens-toi quand nous serons devant les commerçants, de son véritable nom : il s’appelait aussi Mieczek. »

*

*      *

Dans l’avenue Courteline, il y avait aussi une opticienne, non loin de la boutique du fleuriste, que nous sommes allés voir, après être restés longtemps assis devant l’une des affiches que nous avions accrochées, sans en être tout à fait proches. Nous apercevions de temps à autre quelques personnes venues de part et d’autre de la rue qui s’arrêtaient pendant quelques instants, pour la lire, et qui reprenaient leur route silencieusement, d’un pas vif, et qui ne nous adressaient pas la parole.

A peine sommes-nous entrés dans la boutique de l’opticienne que le fleuriste qui devait bientôt ouvrir son magasin, à trois heures et demi de l’après-midi, est passé dans la rue.

Nous avons tourné la tête dans sa direction.

L’opticienne l’a appelé souriant largement : « Est-ce que tu te souviens de l’homme que l’ambulance a emmené dimanche soir ? » et le fleuriste sursautant, s’est arrêté sur le seuil de la boutique pour lui répondre.

L’opticienne et le fleuriste connaissaient eux aussi Mieczek, de vue seulement. Ils l’avaient aperçu accompagné de deux amis, toujours au même endroit, de deux amis dont l’un était en fauteuil roulant ; et comme ces trois amis discutaient toujours en polonais entre eux, il était impossible de savoir si Mieczek parlait correctement français ou non.

Le fleuriste et l’opticienne nous ont raconté aussi qu’un épicier apportait souvent à manger à Mieczek, que des travailleurs du SAMU social lui rendait chaque fois qu’ils passaient près d’eux, une petite visite, mais que pour le reste, les Polonais restaient entre eux à discuter l’après-midi, le soir, dans leur langue natale, et qu’il n’y avait personne pour les approcher.

Un jour, un artiste est venu pour prendre le matelas de Mieczek. Il l’a recouvert de graffitis. L’opticienne nous a dit qu’elle s’était emportée contre cet artiste ce jour-là.

« Et pour dimanche soir ? a-t-on demandé – Je n’ai presque rien vu, nous a répondu le fleuriste. Son cœur a lâché, les secours sont venus pour lui masser la poitrine et le ranimer, comme ils le pouvaient. Les secours sont venus, oui, mais il n’y avait plus rien à faire ; et ils l’ont emporté. J’ai revu ses amis venir ici depuis, pas lui… non pas lui, mais je ne sais rien de plus, a-t-il ajouté, sur les circonstances précises de son décès. Si vous vous rendez au SAMU social qui est juste à une cinquantaine de mètres d’ici, vous rencontrerez les travailleurs sociaux qui le saluaient et qui le connaissaient bien. – Oui, a repris l’opticienne, allez au SAMU social, le bâtiment au bout de la rue très imposant, très grand, qui ressemble à un château. Les gens de là-bas le connaissaient bien. – Ce gars-là était quelqu’un d’assez isolé, qui parlait peu, excepté à ses deux amis. – Il était très souvent ici, avec ses amis, mais nous ne leur parlions pas… Nous ne pouvons pas vous en dire plus. »

*

*      *

Choix3

Quelques mètres plus loin, de l’autre côté du périphérique, nous avons trouvé le SAMU Social : un ancien hospice, caché derrière des murs de pierre grise, ébréchée, abîmée, avec quelques inscriptions entaillées de long en large brouillonnement, aux portes closes et cerné d’un parc.

Nous nous sommes approchés d’une des portes latérales, nous avons hésité pendant un instant et nous nous sommes présentés à l’interphone : « Qui êtes-vous ? … Le Collectif Les Morts de la Rue ? … Je suis le directeur du SAMU Social… Oui, oui, vous pouvez entrer… Ce n’est pas cette porte-là, non, mais celle de gauche… Il n’y a pas qu’une seule entrée. »

L’interphone s’est arrêté. Un grand silence s’est fait, encore une fois, un long silence, tout autour du centre ; nous avons regardé à droite, à gauche pour chercher l’autre entrée et nous étions si désorientés qu’il a fallu attendre qu’une passante voyant notre embarras, nous indiquât d’un geste de la main ce que nous cherchions :

« C’est ici, regardez. », a-t-elle dit avant de s’éloigner en direction du pont qui surplombait le périphérique, du côté du pont duquel Mieczek était mort.

« J’ai peur qu’on nous trouve indiscrets si nous essayons de pénétrer dans la vie de cet homme, comme ça… D’ailleurs, m’a dit mon binôme, j’ai trouvé que tu ne parlais pas d’un ton assez professionnel dans l’interphone. – Je ne crois pas qu’il n’y ait qu’une seule manière de procéder, lui ai-je répondu, pour aborder un tel sujet. – Peut-être, a murmuré mon binôme, peut-être… Il y a plusieurs manières de parler de la mort », a-t-il conclu quand nous nous approchions de l’entrée.

C’était une petite porte en métal, revêtue de peinture verte et terne. Aussitôt, on nous a ouvert ; une tête d’homme s’est glissée dans l’embrasure de la porte, qui s’est entrebâillée doucement, avec un demi-sourire, la lèvre inférieure séparée de la lèvre supérieure, en suspens toutes deux, comme s’il était étonné de nous voir et s’il s’apprêtait à nous poser une question importante.

Puis, tandis que la porte s’ouvrait, le parc du SAMU Social s’est découvert à nos yeux, grand, ensoleillé, ses allées blanches, ses arbres espacés les uns des autres à l’ombre desquels plusieurs hommes assis mollement dans des chaises, se reposaient, avec tout au fond, le fronton du bâtiment où était écrit : Hospice Saint-Michel, et des travailleurs sociaux en gilet bleu qui discutaient entre eux.

« Nous sommes Le Collectif Les Morts de la Rue, a dit mon binôme, nous venons ici rencontrer le directeur à propos d’un homme qui avait l’habitude de venir ici : Jan. Ou plus précisément, il s’appelait Jan B. Il avait une cinquantaine d’années, a-t-il poursuivi. Peut-être que vous le connaissez aussi sous le nom de Mieczek. »

Après nous avoir regardés de haut en bas et s’être tous retournés dans notre direction, les travailleurs sociaux ont hoché la tête, en se dévisageant les uns les autres, un gobelet de café en plastique à la main :

« Mieczek… Mieczek, nous l’avons connu, oui ; il ne vient plus maintenant. – C’est que depuis dimanche dernier, a-t-on répondu, il est mort. Il est décédé. »

Et nous avons ajouté :

« Vous le saviez déjà ? que Mieczek était mort ? … ou non ? »

Pendant quelques instants, les travailleurs sociaux ont tous répété le même prénom féminin : « X. » sans avoir l’air de s’adresser à nous.

« Oui, mais il ne venait déjà plus depuis longtemps », a dit l’un d’entre eux.

Un autre travailleur social : « C’était cela oui, que nous voulions dire, a-t-il ajouté, qu’il ne venait plus ici depuis longtemps. Je ne l’ai pas revu ici depuis quand ? combien de temps ? quatre mois peut-être, depuis l’hiver dernier. On le croisait bien sûr, parfois, presque tous les jours, au même emplacement. Il ne venait plus ici, plus dans le centre, mais il était encore dehors, sur l’avenue Courteline, avant dimanche dernier… Je veux dire qu’avant dimanche dernier, on le voyait l’après-midi, le soir sur son matelas, au bord de la route. Il restait là de longues heures, avec ses deux amis. »

Plusieurs des personnes qui se trouvaient autour de nous, majoritairement des hommes d’âge mûr, avaient interrompu leur conversation pour nous regarder, depuis leur chaise, d’un air étonné, certains pour s’approcher de nous ; l’un d’entre eux nous a serré la main avant de s’éloigner et d’autres, d’autres se contentaient depuis l’endroit où ils étaient indolemment installés, de nous sourire ; le travailleur social a poursuivi :

« Au début de l’hiver, Mieczek venait encore ici : il y avait de la tristesse sur son visage et il ne parlait presque plus. C’était quelqu’un d’assez solitaire. Moi, je ne le connaissais pas très bien ; personne ici ne le connaissait comme le connaissait X., qui était chargée de le suivre et de l’aider dans ses démarches. Mais à un moment, à un moment donné, oui, on ne le voyait même plus du tout, ni à l’intérieur du SAMU social ni avenue Courteline… C’était qu’on lui avait trouvé un logement, il n’y est pas resté longtemps. – Un logement ? a-t-on demandé. – Au début de l’hiver, il s’était dégoté un logement. – Et il n’y est pas resté ? – Non, non, quelques semaines plus tard, il était de nouveau avenue Courteline», a soupiré le travailleur social en haussant les épaules et en contractant les lèvres (en contractant les lèvres comme on le fait habituellement pour sourire mais dans ce cas précis, il  contractait davantage sa bouche, ses joues qu’il ne souriait) d’un air impuissant.

Le directeur est arrivé ensuite et, après nous avoir invité à prendre un café, dans un petit local, obscur, où quelques hommes oisifs étaient assis autour de petites tables, un gobelet en plastique posé devant eux, il a voulu nous conduire dans le parc en direction de l’hospice. Avant de suivre le directeur :

« Merci, merci, mais vous ne savez rien d’autre, a-t-on demandé aux travailleurs sociaux, à propos de Mieczek ? –Non, non… Si, il avait une fille, une fille qui vit en France. – Une fille ? – Une fille adulte maintenant. X. en sait plus que nous tous concernant Mieczek : allez la voir. »

Choix7

*

*      *

L’hospice s’ouvrait de tous les côtés, sur une petite place blanche, dont une partie était plongée dans l’ombre, l’autre en plein soleil. Là, un homme faisait les cent pas ; des bancs étaient disposés de chaque côté ; au centre, un péristyle ainsi qu’une série de marches nous faisaient face :

« Suivez-moi », nous a dit le directeur.

Nous avons suivi d’un pas hésitant, le directeur, nous avons marché tête baissée, les bras raidis le long du corps jusqu’à parvenir par une porte latérale du grand bâtiment, dans une petite pièce ; il s’agissait d’une sorte d’antichambre : elle conduisait vers une autre pièce dont la porte était close.

« X. se trouve dans ce bureau, a ajouté le directeur. Elle est en rendez-vous avec quelqu’un. »

Le directeur s’était avancé en direction de la porte ; il a frappé trois coups :

« X. ? X. ? Excuse-moi, je ne veux pas t’interrompre…. Le Collectif les morts de la rue veut te parler… Le Collectif les morts de la rue. C’est à propos de Mieczek, tu le connaissais bien. »

Une faible voix s’est échappée de la porte entrouverte :

« Mieczek ? », a-t-elle dit (je n’ai pas entendu ce qu’elle a dit d’autre).

« Mieckzek, oui, a répondu le directeur. – Ne la dérangez pas… a dit mon binôme.  – Ne la dérangez pas surtout… ai-je murmuré à mon tour en esquissant vers l’extérieur, quelques pas, trois ou quatre, comme pour sortir.– Dis-leur d’attendre, d’attendre quelques minutes, d’attendre un peu, dix minutes, un quart d’heure ou un peu plus, je ne sais pas, et je serai à eux, a encore dit la voix féminine. – Oui, oui, ils vont t’attendre, a poursuivi le directeur qui ne nous regardait pas et nous tournait le dos, ils veulent te parler de Mieczek et te poser des questions sur lui. Je vais leur dire de t’attendre », et il a refermé la porte.

« Vous pouvez attendre dans cette pièce, nous a dit ensuite le directeur avec un large sourire, ou dehors. »

Nous nous sommes installés sur un banc dans l’ombre à l’extérieur, et nous avons attendu peut-être une heure.

Choix19

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*      *

La rencontre avec la travailleuse sociale, X. a été brève. Nous avons appris que Mieczek avait mis comme mot de passe à sa session le prénom de sa fille.

Il se rasait le visage tous les matins, c’était la première chose, nous a dit X., qu’il faisait en arrivant au centre.

X. nous a aussi montré une photo de lui, je me souviens simplement qu’il avait les yeux bleus.

Pour le mot de passe, la fille de Mieczek a contacté Le Collectif quelques jours plus tard, disant qu’elle avait été émue que Mieczek ait mis son prénom en mot de passe.

Et nous nous sommes quittés, en disant des choses qu’il serait difficile de rapporter par les mots.

*

*      *

Sur le chemin du retour, nous avons croisé deux personnes, l’une en fauteuil roulant, à l’endroit où Mieczek était mort.

« Ce sont ses deux amis », ai-je dit à mon binôme.

Il ne m’a pas répondu et j’ai poursuivi :

« Est-ce qu’on devrait aller leur parler ? »

Je n’ai pas dit autre chose, il ne m’a pas répondu ; et nous sommes passés devant eux la tête baissée. Et quelques mètres plus loin, nous nous sommes quittés – c’était la fin de la journée -, sans presque rien nous dire d’autre qu’au revoir, pour rentrer chez nous.

*

*      *

Choix12

Une semaine plus tard, nous sommes revenus avenue Courteline.

Pendant que mon binôme surveillait l’affiche et l’endroit (l’endroit où se trouvait un matelas et de vieux objets) où Mieczek était mort, je me suis rendue au SAMU social :

« Savez-vous si les deux amis de Mieczek sont ici ? ai-je demandé là-bas, après m’être présentée. Ils sont bien là, m’a répondu un travailleur social. – Quel âge avez-vous ? – Vingt ans », ai-je répondu.

Nous nous sommes avancés dans le parc. Deux hommes se trouvaient là assis, qui parlaient polonais entre eux, deux dont l’un était en fauteuil roulant.

« Vous êtes jeune, je vais l’annoncer avec vous, m’a dit le travailleur social. – Ils ne le savent pas ? »

J’ai tourné le visage dans la direction des Polonais, tandis que le travailleur social entre eux et moi, lançait des regards d’un côté et de l’autre, tantôt vers eux, tantôt vers moi :

« Je suis du Collectif les morts de la rue… Je ne veux pas vous déranger… Mieczek était votre ami ? ai-je demandé. – Oui. »

Le travailleur social et moi nous sommes regardés :

« Peut-être ne savent-ils pas, m’a-t-il dit à voix haute, mais en penchant sa tête vers moi comme s’il avait voulu me dire une chose secrète, que Mieczek est mort. – Peut-être », ai-je répondu.

L’un des deux hommes plissait les yeux, comme s’il essayait de comprendre ce que nous disions en français. Il avait des yeux pensifs, levait le visage dans ma direction mais ne disait rien ; sa bouche vibrait, vibrait animée de petits frémissements aux coins de ses lèvres, mais ses yeux bleus étaient immobiles et je ne pouvais pas m’empêcher de rattacher mon regard au sien.

« Savez-vous que Mieczek est mort ? – Oui. – Oui. »

C’était le travailleur social qui avait posé la question.

Il avait fallu que l’un des deux amis traduisît à l’autre ce qu’avait dit le travailleur social en français pour qu’il répondît Oui à son tour. L’homme en fauteuil roulant était silencieux ; il regardait son compagnon, en hochant la tête, pendant que l’on essayait de parler en français avec son ami qui lui, gardait la même expression de gravité, et bien qu’il parût affecté, les traits de son visage, excepté à des endroits imperceptibles, qui me faisaient comprendre qu’en dessous de son expression morne, quelque chose, je ne sais quoi de violent s’agitait, les traits de son visage ne bougeaient pas.

« Voilà, voilà, je viens pour vous demander des choses sur Mieczek… Vous étiez ses amis ? – Oui. – Est-ce que vous avez quelques petites choses à nous raconter sur lui, dites : vous le connaissiez bien ? ai-je demandé encore. – Oui. – J’espère que je ne vous dérange pas, j’espère vraiment… ai-je ajouté et décidément, ne trouvant que des bribes de phrases inachevées à prononcer, j’ai ajouté encore :

« Est-ce que vous connaissiez certaines choses sur… »

Sans me répondre, le Polonais m’a regardée, sans me répondre non, sans bouger, avec ses yeux pâles et profonds ; seuls quelques petits plis bougeaient au coin de ses lèvres.

A mesure que j’essayais de rendre plus intelligible la conversation, elle ne cessait de s’embrouiller tant le zèle que je mettais à poser des questions était peu de choses en comparaison des mots que nous n’arrivions pas le Polonais et moi, à prononcer, et qui semblaient remuer sourdement dans l’air, sans que rien d’important ne fût dit.

« Sa fille… Sa fille… Vous pourrez parler avec sa fille, m’a dit, entre autres choses, le Polonais, sa fille A. – Elle vit près d’ici ? – Oui. »

Et voyant donc mon embarras, le Polonais a fait le geste avec sa main de quelqu’un qui veut téléphoner :

« Un numéro de téléphone ? ai-je demandé. Vous voulez un numéro de téléphone ? »

Comme je n’avais pas prévu de carte de visite, j’ai fouillé dans mon sac avec un tel empressement que plutôt que de le remettre bien en ordre comme je le désirais, je n’ai fait qu’agiter en tous sens les objets qui se trouvaient là, pour certains depuis longtemps, avec de grands efforts, sans rien en extraire.

Pendant que je m’escrimais ainsi, le travailleur social m’a fait savoir d’un signe discret qu’il devait partir : « Vous n’avez plus besoin de moi ? – Non. – Je vous laisse avec eux », et je continuais de chercher dans mon sac nerveusement en le posant au sol et en cherchant sous mon carnet de notes, sous mon Tupperware, sous d’autres choses semblables, les cartes de visite du Collectif Les Morts de la Rue et, faute de trouver celles-ci, bientôt, je n’ai fait que saisir un simple morceau de papier où écrire le numéro de téléphone du Collectif Les Morts de la Rue, avant de me rendre compte avec confusion que je ne le connaissais pas par cœur.

Tout cela, le Polonais l’a regardé avec une grande patience. J’ai noté tout ce que je connaissais pour joindre Le Collectif, l’adresse mail, rien d’autre.

Je lui ai tendu le papier.

« Comment vous appelez-vous ? » m’a-t-il demandé enfin.

Je lui ai répondu ; j’ai retenu les deux prénoms des deux amis de Mieczek avec qui j’ai parlé ce jour-là : Marcos et Franek. Je les ai notés sur mon petit cahier pour m’en souvenir à la rédaction de cet article.

Le Polonais m’a tendu la main, après cela. Je me souviens que nous nous sommes serrées vigoureusement la main, qu’à ce moment-là j’ai soutenu longtemps son regard, qui était brillant, ainsi que celui de son ami, assis à côté de lui, qui paraissait surpris, étranger, peut-être plus que l’autre, à ce qui se passait, comme une lucarne embuée : « Au revoir, ai-je dit. – Au revoir, m’ont-ils répondu. Merci, merci mademoiselle. – Merci à vous, je suis heureuse d’avoir parlé avec vous », et sans qu’il n’ait été rien dit d’autre d’important, je me suis dirigée vers la porte de sortie du SAMU social : mon binôme avait attendu devant l’endroit où Mieczek était mort, sans croiser personne.

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En face du 5 avenue Courteline, là où vivait Mieczek

 

 

 

DARIUS, 43 ANS

Beaucoup de passants parcouraient la rue Laffitte le jour de notre venue, c’est en tout cas le sentiment qui m’est resté en mémoire. Ce sentiment fut sans doute accentué par le nombre surprenant de personnes qui retardaient leur marche à la vue du mémorial.

Effectivement, devant le 47 rue Laffitte, un mémorial improvisé a été érigé en l’honneur de Darius, décédé le 30 mars 2017 à cette adresse. Ce mémorial était composé de mots à son égard, de photos de lui accrochées sur le mur, et de fleurs déposées sur le bitume. Un espace laissé libre sur le côté gauche du mur nous parut idéal pour ajouter notre affiche, celle du collectif.

Dès l’instant où, après avoir admiré cet hommage participatif, nous nous préparions à ajouter notre marque à la stèle de papier, un petit groupe de passantes s’approcha, intrigué. Elles furent suivies par une femme, l’air décidé, qui vint nous parler de Darius. Elle en avait envie. Très vite une vielle femme nous a rejoint, un grand monsieur, une plus jeune, un barbu, et voilà quatre à cinq personnes rassemblées autour de nous, à parler de Darius. Au départ de l’une, un autre passant prenait sa place, comme si un point d’arrêt s’était établi pour le défilé des piétons. Les premiers le connaissaient de vue, ou peu, mais rapidement plusieurs personnes nous en parlèrent comme d’un ami. Un ami particulier, sans doute, mais un ami tout de même.

Au fur et à mesure des témoignages se dressait le portrait d’un homme sympathique, très connu du quartier (nous le constations effectivement), blagueur et surtout apprécié par beaucoup. Plusieurs personnes se sont proposées de nous donner leur numéro ou leur adresse mail pour être prévenues en cas d’obsèques, et deux d’entre elles nous ont partagé des photos de Darius. Nous les remercions par ailleurs pour leur bienveillance.

D’origine lituanienne, Darius avait l’alcool farceur et ses bravades contribuèrent, je pense, beaucoup à sa renommée. D’après les récits qui nous ont été racontés, il lui est arrivé de s’asseoir sur des voitures, de faire peur aux passants, de prendre son sac de couchage et de s’allonger au milieu de la route « pour faire chier les automobilistes », de faire le mort pour attirer l’attention puis se lever en riant. Je précise que toutes ces histoires nous ont été racontées de manière affectueuse, et plus comme de petites aventures que comme des blagues selon moi. Il avait quelques amis qui trainaient parfois avec lui, des amis de la rue, avec qui il lui arrivait de découvrir des objets insolites qu’il ramenait dans son bout de rue aménagé. Par exemple, une photo qui nous est parvenue le représente debout sur le trottoir, un fer à repasser dans la main droite et un tube en carton dans la gauche. Dans la photo ci-dessous, il a disposé une fleur synthétique sur le toit d’une voiture dans une volonté de mise en scène, et prend la pose à son côté. »Il aimait être pris en photo.  »

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Darius était connu du quartier, mais plus particulièrement dans la rue Laffitte. Les passants nous ont indiqué les patrons des deux bars-restaurants de la rue (Le Laffitte et Les Pipelettes) et le cordonnier comme les personnes les plus aptes à nous informer sur Darius. Ne voulant pas déranger les deux gérants pendant leur service, je suis allé voir à l’intérieur de la cordonnerie tandis que ma collègue est restée converser avec les passants.

Deux hommes y travaillaient qui semblaient effectivement bien connaître Darius. L’un des deux, occupé à sa tâche, ne me parla qu’un court instant. Le second, qui s’occupait de l’accueil, accepta gentiment de me consacrer son temps entre deux clients. Il confirma et enrichit le tableau qui nous avait été dépeint : Darius était un homme fier, il ne faisait pas la manche et refusait la nourriture qu’on lui proposait. Il n’acceptait que les cigarettes, et encore, de moins en moins, sans doute à cause de problèmes de santé. Quand il lui arrivait de demander au cordonnier deux euros pour un café chaud, il les lui rendait le lendemain. Le cordonnier me raconta que Darius n’avait pas que des amis autour de lui, on lui voyait fréquemment des blessures, probablement provoquées au cours d’altercations.

Au Noël dernier, il avait offert des cadeaux à plusieurs personnes du quartier qui lui étaient proches. Il s’était procuré des sapins qu’il avait entreposés dans la rue, dans la continuité de l’appropriation de la rue par l’aménagement qu’il effectuait.

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Plusieurs personnes, dont le cordonnier, nous indiquèrent d’aller voir ses amis et particulièrement une femme qui se trouverait aux alentours de la gare Saint-Lazare. Une vieille femme confia à ma collègue un paquet de cigarettes suisse pour que nous l’apportions à cette femme, si nous la trouvions. Nous sommes donc partis à sa recherche dans la gare Saint-Lazare, mais sans succès.

Un journaliste de Libération a rédigé un article en l’honneur de Darius qui lui était connu car les locaux du journal sont à une rue de la rue Laffitte, preuve que l’écho de sa mort fut retentissant.

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Photo du mémorial tiré de l’article de Libération

http://www.liberation.fr/france/2017/04/04/darius-sans-abri-mort-sur-notre-trottoir-a-paris_1559764

Une semaine plus tard, nous apprenons que le corps de Darius va être rapatrié en Lituanie, et qu’un temps de recueillement est organisé juste avant le départ. Nous sommes donc revenu dans cette rue, la rue Laffitte, la sienne, pour afficher les informations concernant le temps de recueillement, répondant ainsi aux multiples demandes des riverains.

Au premier regard, la rue semblait similaire à la dernière fois : toujours autant de passants, autant de bruits, autant de vie. Cependant, une impression, comme si l’atmosphère des lieux avait changé, s’immisça en moi. Le flot des piétons était continu. Le point d’arrêt qui ponctuait la rue n’existait plus.

Tandis que nous nous approchions, je remarquai vite que le mémorial n’était plus aussi visible qu’avant. Une fois devant, nous avons constaté la cause de cette discrétion accrue, la cause de cet impact amoindri sur la foule. Parmi les mots et les photos que nous avions admirés la semaine précédente, il n’en reste qu’une poignée sur le mur de marbre. Une main coupable avait arraché, détruit la majorité de la stèle de papier. L’affiche du collectif que nous avions posé antérieurement comptait parmi les absentes. Les fleurs, quant à elles, paraissaient intactes, et nous avons retrouvé sur le trottoir la rose que nous avions déposée.

Nous avons fixé la nouvelle affiche du collectif à l’attention des riverains, pris en photo le mémorial blessé, et, après un temps d’attente, nous sommes partis.

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Anastasia, amie de Darius, a accepté de témoigner pour honorer sa mémoire.

« Pour vous parler de Darius, je le connais depuis 2 ans, réellement, et au fur et à mesure on est devenu super pote. Chaque matin j’arrive au travail, et je le vois déjà debout, bien éveillé, soit très en forme et drôle soit mauvaise tête des mauvais jours, et on sait tous que les mauvais jours sont nombreux quand on vit dans la rue. Mais Darius avait le plus souvent un grand sourire, peut être grâce à l’alcool et à son imagination débordante pour faire de nombreuses bêtises avec ses copains. Par bêtise j’entends poser un sapin sur une voiture, ou le bruler, ou installer un canapé en plein milieu de la route pour prendre le soleil et s’ endormir dessus. Il trouvait toujours des objets avec lesquels il décorait sa « maison ».

Je travaille juste en face de cet endroit qu’il avait choisi comme maison, et de ma place, à mon poste d’accueil, je pouvais le voir tous les jours faire ses nombreuses conneries et s’amuser comme il pouvait. Faire peur aux passantes avec des cris, ça l’éclatait.

De là où il était installé, on se regardait souvent et on faisait semblant de se tirer dessus.

Un jour, il a mis ce sapin sur la voiture, je lui ai dis « Darius pose-toi sur la voiture à côté du sapin je te prends en photo »

Il était trop heureux de cette idée, et là on a commencé à prendre plein de photos dès qu’il avait un nouveau pull, ou un nouvel objet, ou que l’envie lui prenait. Et c’est devenu un petit jeu, super cool parce que le voir rire et sourire et montrer à ses potes qui venaient le voir souvent, les impressions des photos que je lui donnais, ça le rendait à mon sens super heureux, et fière. Et moi ça me rendait heureuse.

A Noël je lui faisais des cadeaux,  pas que pour Noël mais à Noël je les emballais spécialement pour lui et Robert : des casquettes, des bonnets, des pulls…

Je me souviens que je lui ai donné son cadeau, et un autre à Robert, et dès que Robert a ouvert le sien Darius lui a piqué il les voulait tous ahah.

Mais au final il a quand même laissé la casquette à Robert.

C’était vraiment le Chef de sa petite troupe, vraiment, il dirigeait quoi.

Il m’offrait plein de trucs aussi, quand il allait acheter son rosé, il revenait avec sa bouteille et une grosse boite de ferrero rocher, ou encore des paquets de kinder country et d’autres bonbons et chocolats en forme de coeur.

La veille de son décès, Mercredi, il était en super forme, vraiment, il avait trouvé un fer a repasser et un tube en carton, il était « foufou », il faisait le con avec à se servir du tube comme une épée, et du coup je l’ai appelé on a pris sa dernière photo il était tout fière de ses trouvailles du jour.

Plus tard dans la journée il est revenu me voir, il m’a dit « Anastasia tu m’as pas donné la photo et l’autre aussi Darius président on me l’a volé faut me la redonner »

J’ai donc tout réimprimé, enfin la photo montage avec Darius à la place de Trump, et celle avec le fer à repasser et le tube en carton, et je les ai collé sur son mur, en face.

Il m’a fait un câlin et il m’a dit

 » Merci Anastasia t’es ma fille ».

Après ça, il a eu son passage pyromane (qu’il avait de temps en temps comme avec le sapin) et il a brulé son sac de couchage.

Les flics sont donc venus, Darius s’est enfuit. Les policiers ont fouillé ses affaires, jeté son couteau, ses briquets, juste devant mon bâtiment dans la bouche d’égout.

Ils allaient pour partir, quand l’un d’entre eux est revenu sur place, et a aspergé TOUTES les affaires de Darius restées à sa place pendant 10 bonnes secondes dont son matelas sur lequel il dort tout le temps et son sac de fringues vidé auparavant pour fouiller ses affaires. Pourquoi ? J’en sais rien à part pour faire chier le monde et sûrement que le cerveau de cette personne ne doit pas être irrigué. Il voulait sûrement donner une leçon à Darius, c’est chose faite apparemment.

Ensuite je suis partie, je n’ai donc pas vu Darius revenir.

Le Jeudi (jour de son décès), je suis arrivée à mon travail et il avait la tête des très mauvais jours, il se changeait dans son petit coin, mais il tirait la gueule il ne m’a même pas dit bonjour.

Je le voyais de ma place : allongé, super mal, super faible, et son ami Christophe est allé chercher une bouteille de rosé, Darius n’en a pas bu une seule goutte. J’ai trouvé ça étonnant.

Il est venu me voir vers 12h je crois, pour me demander une bouteille d’eau, puis de la reremplir et ça 4-5 fois dans la journée.

Il a beaucoup vomi.

Ensuite j’ai dû aller à mes cours de théâtre, et ma mère (directrice du club), m’a appelée pour me dire que les pompiers étaient là, que Darius était en arrêt cardiaque. J’ai pas arrêté de pleurer, je croyais dur comme fer jusqu’au vendredi midi qu’il allait revenir, car c’est une putain de force de la nature, il vit dehors depuis tellement d’années, dans le froid glacial de l’hiver, il boit chaque jour et jamais jamais jamais il a vomi de quoi que ce soit qu’il avait bu. il en a fait des passages à l’hôpital mais toujours il revenait en forme avec un bracelet de l’hôpital.

Mais là, il n’est jamais revenu. Il est décédé dans l’ambulance, de ce qu’on m’a dit au téléphone. Et la suite vous la connaissez.

Depuis son décès je parle chaque jour avec Robert qui se remémore des « incidents avec Darius » comme il dit avec son accent polonais, et c’est assez drôle. Il en a fait des conneries, et j’espère lui avoir donné un peu de bonheur depuis que je le connais, et qu’il est bien là où il est.

Robert, lui, j’en parle parce que c’est quelqu’un de très attachant , il parle super bien français, il est très intelligent tout comme Darius l’était. Et il ne boit plus une goutte d’alcool depuis 3 mois environ, je le croyais décédé depuis le temps, et au début je pensais qu’ils étaient frères. Je l’ai revu le lundi suivant le décès de Darius, il arrosait les fleurs qu’on avait installé, et de dos, de ma place j’ai cru 2 secondes que c’était Darius, même corpulence mince, habillé en beige, et il s’est retourné et c’était Robert, visage tout net, plus du tout bouffi par l’alcool, super bien. Je suis contente que certaines associations fonctionnent vraiment et que Robert soit pris en charge comme il l’est. Il a fait les 400 coups avec Darius et il lui manque beaucoup à lui aussi.

Parfois quand j’étais absente du travail, deux trois jours, Darius demandait à la femme de ménage de mon lieu de travail,  » elle est où Anastasia elle est malade ? » et quand je revenais il était super content.

Voilà je vais m’arrêter là. »

Crédit photos © AnastasiaG/HasniJ/mortsdelarue/