Pascal, 58 ans

Avant de découvrir le collectif, je n’imaginais pas qu’un type puisse dormir dans un parking parisien sans se faire jeter dehors à coup de copropriété et de prétendue défense de la sensibilité des enfants. Mais les préconçus pessimistes semblent s’effondrer aussi bien que les autres, car voilà : Pascal vivait dans le deuxième sous-sol du 2 de la rue Buisson-Saint-Louis, depuis au moins deux ans.

Il y est mort aussi, sans n’avoir plus vu le soleil depuis quelques mois. Il ne sortait pas. Dehors – « dans la jungle » comme il disait – personne n’était au courant de sa présence. Personne ne se doutait qu’à vingt pieds sous la terre un homme regardait des films et méditait, ou qu’il buvait de l’oasis en mangeant flan et rillettes. Personne ne pouvait penser qu’il s’immobilisait lentement, maigrissant de jour en jour.

Nous même l’ignorerions si certains usagers du parking et familiers de Pascal n’avaient tenu à nous appeler.

Ces derniers amenaient l’aide qu’ils pouvaient à un de leurs voisins qui en avait besoin. Ils rechargeaient sa tablette, par exemple, ou lui apportait quelques courses. Parfois Pascal préparait une petite liste.

Dans mon esprit, ils ont tracé la forme d’un homme taciturne mais respectueux. Une forme dure et martelée par le passé, mais troublée et émue par le dessin d’un enfant. Cette forme, si imprécise soit elle, ne m’est apparue que grâce à ces gens qui ont osé ne pas être qu’indifférent. A eux alors, et à vous peut-être aussi qui lisez ces lignes, je tiens à adresser un grand, grand, grand merci.

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Franck

Franck – Francky – est mort mercredi 27 décembre 2017 prêt de la dalle de Beaugrenelle, à moins de cinquante mètres de son ancien appartement.

J’aimerais lui rendre un bel hommage mais je ne l’ai jamais rencontré, je sais trop peu. Je ressens trop peu de sentiment à son égard pour que mon oraison ne soit pas une farce :

Les employés de la bibliothèque au pied de laquelle il mourut nous ont longuement aidés ; j’accentuerai leurs liens avec Franck. Je n’imagine qu’avec beaucoup de difficulté ceux qu’il noua dans la rue ; je les inventerai. Emporté alors sans alerte sur une pente trop douce, et fort de pas mal d’années de gentils petits préjugés, j’estomperai ceux d’avant la rue.

Pour la mémoire d’un homme de la rue, je risque donc de réduire la vie d’un homme – tout court – à un petit exercice journalistique. Voulant à tout prix éviter cela, je me contenterai de penser à sa famille et à ses amis. A tous ces anonymes pleins de souvenirs dont les pleurs et les pensées sont l’hommage bien vivant, chaud, et lumineux, que je n’aurais pas su écrire.

 

Willy, 64 ans

C’est ici la vaste étendue du XVe arrondissement de Paris où de larges boulevards vides quadrillent l’espace.

C’est ici, entre l’église Saint-Léon, le square qui lui fait face, les bancs du Boulevards de Grenelle et la place Saint-Charles, qu’habitait Willy.

C’est ici aussi, sur un banc en face du n° 96 du boulevard de Grenelle, sous le métro aérien, que Willy est mort le 24 décembre 2017.

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Antonio, son ami andalou, le pleure sur le seuil de l’église Saint-Léon – seuil qu’il partageait, la nuit, avec Willy. Ils y dormaient tous les deux.

Antonio est là, toujours, et il parle de son ami.

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Entre la place de l’église et le grand boulevard situé à quelques pas de là, Willy trouvait pour Antonio de quoi se nourrir, de quoi boire et de quoi fumer. Il l’aidait beaucoup. Quand le corps de Willy a été trouvé sur le banc, Antonio n’a pas voulu y croire.

Willy était un paroissien fidèle. La journée, il passait la plus grande partie de son temps à l’intérieur de l’église.

Les paroissiens le voyaient souvent, dans l’église, ou dehors, sur la place.

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Antonio n’est donc pas le seul à se souvenir de Willy. Autour de cette petite place, un peu plus lumineuse que les boulevards gris qui l’environnent, et vers la place Saint-Charles, près du manège, les habitants du quartier ont connu Willy.

C’est le cas des deux prêtres de l’église Saint-Léon, qui l’ont côtoyé longtemps et qui s’engagent à prendre en charge ses funérailles. Eux aussi, parlent de Willy.

Il s’appelait en réalité Ernst, mais dans le quartier, il était toujours Willy.

Il est né à Erfurt, en Allemagne. Parfois, il disait être originaire de Leipzig. Il parlait un allemand que les deux prêtres – germanistes pourtant – peinaient à comprendre. Ils auraient voulu pouvoir lui parler plus. Seules certaines paroissiennes parvenaient à converser avec lui.

Ils étaient quelques-uns, néanmoins, à lui venir en aide. Une femme s’est occupée plusieurs fois de laver ses vêtements. Un autre voisin, de la place Saint-Charles, l’a hébergé pendant un moment.

Il fut, un temps, accompagné d’un petit chien. « Un jour », se souvient l’un des prêtres, « le petit chien a disparu. Willy en a été très peiné ».

Aux deux prêtres, il a semblé que Willy n’entrait pas dans l’église seulement pour s’abriter du froid. Il lui arrivait de prier. Le jour avant sa mort, il communia – ce qu’il ne faisait jamais d’ordinaire.

Une petite affiche posée à l’entrée de l’église, à la mémoire de Willy, raconte ce dernier geste :

« Avec tristesse, nous avons appris la mort de Willy Eckhart, paroissien fidèle… Il a été retrouvé mort dimanche dernier 24 décembre après-midi sur un banc boulevard de Grenelle. Etonnamment, la veille au soir, alors qu’il ne le faisait jamais, il est venu communier… La délivrance du permis d’inhumer prendra un peu de temps ».

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Ici, sur la porte de l’église, qui fut tout à la fois abri, lieu d’amitiés, et lieu de culte, l’image d’un Willy au visage souriant reste pour les camarades – de rue ou d’église  – qui l’ont connu.

Maria, 49 ans

Lundi 4 décembre,  Maria est morte dans la rue. Elle était aussi connue sous le nom de Samaria, et Mardi 5, c’est ce nom qui sert d’entête à une lettre affichée à l’endroit où elle vécut ses dernières semaines : boulevard Diderot, devant le Carrefour Bio.  Voici la lettre.

« SAMARIA

1968-2017

A toi, Samaria, qui vivait et dormais à cet endroit depuis des mois. A toi devant qui des centaines de personnes passaient chaque jour et qui ne te lançaient pas un regard. A toi, femme « sans domicile fixe » dont l’esprit divaguait à cause de l’isolement. A tes sourires, à tes « Merci, à demain », à ton humilité. Toi qui rêvait de travailler quelques semaines afin de pouvoir rentrer en Mozambique et revoir ton enfant. A toi je dois dire adieu aujourd’hui. Tu n’es pas seule et nous pensons à toi.

LES SDF MEURENT DE FROID EN 2017 DANS LES RUES DE PARIS. »

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Sous cette harangue en rouge et noir, les bouquets s’additionnent. Que de couleurs sur le boulevard.

Les marcheurs gravitent autour de ce mémorial improvisé et échangent leurs sentiments. On culpabilise, on accuse, on est triste, on se demande ce qu’on aurait pu faire de plus. Beaucoup de phrases sont de celles que l’on entend chaque fois qu’un anonyme s’en va, mais ne vous méprenez pas, ce groupe ne se compose pas exclusivement de badauds curieux. Ceux qui connaissaient Samaria pour lui avoir offert de l’aide, pour lui avoir offert couverture, vêtements et nourriture sont là aussi : il faut parler pour faire le deuil. En tous cas, il est vraisemblablement intenable de penser et repenser en rond dans son appartement.

Au milieu de l’agitation et des va et vient de l’attroupement, survient, d’un coup tout doux, une singularité. Une femme avance droit à travers le groupe. Elle s’agenouille devant les fleurs et dispose délicatement quatre petits coquillages et un marron. Oui oui, et un marron. C’est trop incompréhensible pour ne pas être intime et ça fait un bien fou, merci Madame. Elle s’en va ensuite sans un regard pour personne et sans dire un mot, laissant tout ce monde se perdre au fond de cette énigme automno-maritime.

*

Profitons-en pour nous éloigner. Prenons du recul sur ce que l’ensemble des interlocuteurs du collectif ont pu et ont voulu raconter, passant toutefois le refrain dithyrambique sur la politesse et la gentillesse : évidemment qu’elle disait bonjour. Je préciserai quand ce ne sera pas le cas dorénavant.

Dans les commerces, Maria était bien accueillie. Elle refusait la monnaie qu’on lui rendait et elle adorait la soupe qu’on lui offrait parfois. Il faut savoir qu’elle ne touchait souvent pas aux sandwichs ou fruits qu’on lui apportait ; l’état de ses dents n’était pas bon du tout.

Certains pensaient qu’elle ne voulait pas d’hébergement et qu’il était donc inutile de s’attarder sur cette mort. Malheureusement quelques subtilités sont à noter.

D’abord, elle n’acceptait pas d’être hébergée, c’est vrai, mais dans des situations où des inconnus lui proposaient de l’emmener en centres d’hébergements d’urgence. J’espère que nous ne saurons jamais nous mettre à sa place, mais ce refus est compréhensible je crois. Ensuite, un groupe de maraudeurs en qui Maria avait confiance lui trouva une place dans un nouveau centre d’hébergement, et elle l’accepta. Ce centre ne devait cependant ouvrir que quelques jours après sa mort.

*

Depuis combien de temps Maria était-elle en France ? Est-elle venue du Mozambique comme indiqué sur la lettre ? D’Angola qui semble être son pays d’origine ? Quel parcours la mena sur les trottoirs du 12e arrondissement ? A-t-elle bien un enfant quelque part ? Si oui, saura-il un jour que sa mère est morte ? Les réponses se trouvent elles dans un coquillage ou dans ce marron ?

Il est plus supportable d’inventer que de se figurer les derniers mois de Maria. Elle possédait, il y a un ou deux ans, un chariot dans lequel elle trimballait toutes sortes d’affaires. Elle parlait beaucoup alors. Elle parlait et parlait même quand de l’autre côté on ne comprenait que peu. Au fil des mois elle se déplaça de moins en moins et remplaça ses tirades par de simples réponses aux questions. Et puis elle n’a plus dit que quelque oui, non, merci, et du chariot, il n’est resté qu’une ou deux couvertures. Elle se recroquevillait sous sa large capuche noire.

 

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Autour de Singh

 Le 18 novembre 2017, Singh est mort à 36 ans, à la sortie du métro Jaurès. Il n’avait pas de domicile.

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« C’est là qu’il est mort. Juste là, regardez », nous dit Karim, un compagnon de rue de Singh. Il montre le sol au bas la carte de métro.

Karim s’était approché pendant que nous sortions l’affichette jaune portant le nom de Singh et avertissant de son décès. Il le connaissait : Singh dormait tout près, sous le métro aérien. Il était très gentil. Il était Indien.

Karim n’en a pas dit beaucoup plus au sujet de son ami, mais, à sa manière, il nous a emmenés sur ses traces. Avec lui, nous avons parcouru certains lieux que Singh avait habités: habité, en y dormant, et en se chauffant à la grille d’aération du métro; habité, en y faisant la manche; habité, en y étant assis, en s’y tenant debout, en buvant le café offert par un commerçant ou le kebab apporté par Karim.

De ces lieux, nous voyons d’abord le dernier, celui où Singh est mort. Nous avions commencé à afficher le faire-part jaune sur l’arbre en face de la sortie de métro lorsque Karim est intervenu pour nous dire qu’il fallait le placer sur le lieu précis où Singh était mort. Le problème, c’est qu’ainsi affiché, sur un mur appartenant à la RATP, le faire-part risquait d’être enlevé très rapidement. Sur les arbres, nos affiches jaunes restent plus longtemps. Mais pour Karim, il était très important que cet hommage soit placé au bon endroit: « C’est qu’il est mort! ».

Alors, pour être sûrs qu’une affiche au moins dure quelque temps, nous nous mettons d’accord pour en installer trois : l’une, à la sortie du métro, l’autre sur l’arbre, et une troisième près d’un lieu où Singh avait l’habitude de faire la manche.

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Mais avant cela, il a fallu trouver des fleurs : Karim propose de nous emmener chez un fleuriste qu’il connaît (il connaît tout le monde, en réalité, des personnes travaillant à la Ratp aux salariés du supermarché, des compagnons de rue aux voisins du quartier). Pour l’occasion, le fleuriste baisse le prix du bouquet de roses. Il faut, selon Karim, que toutes les affiches soient ornées de fleurs : nous divisons le bouquet en trois.

Nous entamons alors une trajectoire dont les points d’arrêt marquent à la fois les lieux de vie de Singh et les lieux d’hommage que nous lui confectionnons. Tout le long, Karim nous accompagne: en nous guidant, mais aussi en tenant le fil, le scotch, les affiches, pour faciliter la mise en place. Il participe ainsi à l’installation de ces lieux de mémoire – temporaires, improvisés, mais ancrés dans la ville que Singh a parcourue et habité ces dernières années.

Là, il dormait: sur le terre-plein, d’abord, ouvert aux quatre vents, puis, sous le métro aérien, avec un groupe d’hommes polonais. Ici, c’est un peu plus abrité, c’est même protégé par une grille – pour dissuader ceux qui seraient en quête de chaleur (on peut s’y chauffer à même le sol, à la grille d’aération) d’y élire domicile. Mais, par une petite ouverture, on peut se faufiler à travers la grille, et on passe alors le seuil de l’ancienne maison de Singh. Les hommes qui s’y trouvent nous accueillent avec chaleur.

Singh dormait bien ici, avec eux. Dans un coin sont posées ses béquilles : il était donc blessé? C’est ce que semblent confirmer à la fois Karim et les deux hommes dans l’habitation grillagée. Ceux-ci nous apprennent qu’il avait une femme et une fille, restées en Inde, dans la région du Panjab. C’est de là qu’il était venu. Cela faisait cinq ou six ans qu’il était ici, à Jaurès. Lorsque nous racontons à ces deux compagnons de Singh la pose des affiches et des fleurs, l’un d’entre eux nous remercie et se signe.

*

Au cours de notre itinéraire, Karim annonce la mort de Singh à ceux qui étaient susceptibles de le connaître : les personnes travaillant à la RATP, par exemple, et des connaissances de la rue. De nombreuses fois, il nous répète que c’est lui qui a cherché à prévenir les pompiers quand il a vu que Singh n’allait pas bien. Personne, se souvient-il, ne voulait lui prêter de téléphone. Ce sont finalement des membres du personnel de la RATP qui se sont chargés d’alerter les secours.

On ne connaît pas bien l’amitié de Singh et de Karim mais, ce dont nous avons été témoins, c’est l’action de Karim pour rendre visible la mort de Singh. Par de nombreux moyens, il a voulu faire savoir qu’un compagnon était parti : par le téléphone, par les mots écrits sur les affiches, par les fleurs, et finalement par la voix, portée de lieu en lieu.

*

Cette trajectoire a peut-être eu la fonction d’une proclamation ambulante et collective (partagée, du moins, entre trois) de la mort de Singh. Mais elle a été, aussi, une cartographie de ses postes de travail, à même la ville: des lieux où il faisait la manche.

Il y avait, par exemple, la sortie du métro Jaurès, là où il est mort.

Il y avait aussi cet espace de trottoir près du commerçant qui avait pour habitude de lui offrir du café. De bon cœur, celui-ci nous a permis d’afficher un faire-part sur sa devanture.

 

C’est ici, aussi, que Singh faisait appel à la générosité des passants, à l’autre sortie de métro, près de l’opticien :

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*

Si les histoires et les souvenirs à propos de Singh sont rares, les lieux fréquentés, et certaines des lieues parcourues, sont bien présents, eux. Et l’absence soudaine de Singh – dont l’asphalte n’aurait rien révélé si Karim et les compagnons polonais n’avaient pris le temps d’y inscrire des moments de son existence – se matérialise.

Karim, d’ailleurs, continue à souffrir de cette absence :

« Ce sont toujours mes amis qui meurent. Vous connaissez mon ami Pascal à la Rotonde ? Il est mort il y a deux ans. Il était responsable financier à la Poste. Et puis, et puis, des soucis… ».

Le Collectif connaît Pascal, de la Rotonde, ami de Karim : un hommage lui a été fait, ici.

https://memoiredesmortsdelarue.wordpress.com/2016/01/25/pascal/

Un lien inattendu s’est tissé entre Singh, Karim et Pascal.

 

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Une femme, boulevard Kellermann

« Une femme » est morte le 17 novembre 2017. Elle était probablement Cambodgienne, arriva probablement en France dans les années 70 et deux mois avant sa mort au chantier boulevard Kellermann. Probablement.

Je l’appelle « Une femme » car nous ne connaissons pas son nom, et que nous l’avions appelée de cette manière sur nos petites affichettes jaunes.

Quand nous les posions dans le quartier, beaucoup de riverains s’arrêtaient pour les regarder et discuter entre eux et avec nous. Tous s’accordaient sur le fait qu’aucun ne connaissait vraiment cette dame, et aussi sur cette interrogation : « Qui a pu faire ça ? ». Tous les petits groupes retombaient inévitablement sur cette question.

« Mais qui a pu faire ça ? Elle ne buvait que de l’eau et mangeait ses biscuits, elle ne dérangeait personne ! Elle ne demandait rien en plus, et ne parlait presque pas. »

« Une pauvre petite vieille comme ça. Sans défense. Qui a pu oser faire ça ? »

Qui a pu faire quoi d’ailleurs ? Nul ne le sait exactement, mais l’homme qui tomba sur son corps avant de prévenir les pompiers mit quelques jours à se débarrasser de sa nausée. Cet homme était un ouvrier du chantier. Lui et ses collègues ne travaillaient plus sur le lieu du décès. Au début par respect, ensuite parce que personne ne sut quoi faire des matelas, couvertures et autres ustensiles rassemblés en un tas de couleurs vives devant l’alcôve grise où vivait cette dame.

Cette alcôve était grise en effet, mais pas si triste : des ouvriers du chantier avaient amené des pans de polystyrène à son habitante encore en vie pour la protéger du froid. Sur la barrière du chantier qui entourait le lieu, quelques bouquets veillaient avant que nous y déposions le nôtre. Alentours, quelques paroles sympathiques passaient. Beaucoup lui avait apporté à manger car elle refusait l’argent. D’autres encore regrettaient de ne s’être pas arrêtés lui parler, et que de demain en demain, maintenant ils ne puissent plus.

C’était triste, c’était affreux, on priait pour elle.  La mort violente de cette femme était le fait divers du quartier.

Sa vie ne nous apparaissait que par bribes arrachées au flot de conjecture sur le crime et le criminel. Nous avons gardé l’image d’une femme à qui il arrivait de poursuivre des pigeons comme ça, et d’une femme ne manquant pas sa toilette matinale à l’eau de ses bouteilles en plastique. L’image aussi d’un lieu de vie bien ordonné, « comme une petite maison ». Ce n’est pas grand-chose toutefois.

Enfin. J’espère que 60 années de vie ne s’effaceront pas derrière un sordide fait divers. J’espère qu’elles lui donneront plutôt l’épaisseur nécessaire pour que chacun en soit affecté. Cette femme qui aimait s’asseoir en été sur un banc face au soleil, cette même femme est morte d’avoir été à la rue.

 

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Mircea, 44 ans

Mircea, un homme de quarante-quatre ans, est mort dans la nuit du 5 au 6 novembre 2017, aux alentours du 153 rue Raymond Losserand dans le 14e arrondissement de Paris.

Mircea est un prénom roumain et se prononce Mirtcha. Il est dérivé du mot slave mír, qui signifie « paix ».

Ce prénom, nous ne le connaissions pas quand nous sommes arrivés sur les lieux où Mircea habitait et où il est mort. De son âge nous ne savions rien non plus (cette information s’est précisée petit à petit, au fil de la journée et même dans les semaines qui ont suivi). Les commerçants auxquels nous avons parlé n’ont pas pu nous renseigner.

A cela, donc, s’étendaient nos connaissances : un homme, sans domicile fixe, est mort au 153 rue Raymond Losserand.

 

Le matin du 7 novembre, sur l’affiche que nous avons posée pour lui rendre hommage, nous ne pouvions inscrire que cette identité vague : « un homme ». Plusieurs heures ont passé avant de pouvoir retourner à l’affiche pour remplacer « un homme » par Mircea.

*

Ce sont des camarades de rue qui ont alerté les pompiers de la mort de Mircea, à 00h05 dans la nuit du dimanche 5 au lundi 6 novembre. Depuis plusieurs mois, Mircea était devant le Carrefour. Les commerçants le connaissaient – ils le voyaient tous les jours –  mais ne savaient pas grand-chose de sa vie. Certains disaient qu’il avait une cinquantaine d’années, d’autres lui attribuaient plutôt la soixantaine.

Quelques éléments, que nous restituons ici de manière éparse, comme ils nous ont été donnés, revenaient dans la bouche de nos interlocuteurs :

 Il était tout le temps là, devant le Carrefour.

 Il criait parfois.

 Il buvait beaucoup.

 On le voyait rarement manger.

 Non, on ne sait pas comment il s’appelait.

Puis, inattendue, cette phrase du primeur, plus précise :

Ils [les personnes sans-abri qui avaient élu domicile devant le Carrefour ?] viennent, ils prennent un fruit à l’étalage et ils croient que je ne les vois pas ! Mais s’ils me demandaient, je leur en donnerais, moi, des pommes. 4 ou 5 pommes. Je leur ai dit, mais bon.

Et cette information troublante donnée par un salarié du pressing :

Il est mort juste ici, là où il y a le cordon de sécurité.

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Mort au pied des vêtements fraîchement repassés.

*

Ce n’est que plus tard, en parlant avec Adam, un camarade de rue de Mircea, que sont apparus des petits morceaux, des petits moments de la vie de cet homme.

Adam, installé devant le Carrefour – celui-là même où Mircea a passé les derniers mois de sa vie et peut-être les derniers instants –  nous a accueillis avec d’immenses sourires et de vives poignées de main. A en juger du nombre de personnes qui se sont arrêtées pour le saluer, tous les passants doivent être ainsi accueillis !

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Quand nous avons évoqué Mircea, Adam a hoché tristement la tête.

Ne maîtrisant pas complètement le français, c’est à travers quelques mots, répétés tout au long de notre échange, et de grands gestes imagés, qu’Adam a lamenté la mort de son camarade.

Il a montré le sol à côté de lui en disant « mort, mort » et en secouant la tête. Il a semblé dire aussi « le pauvre, le pauvre ». Puis, il s’est signé et a joint les mains en signe de prière.

Plusieurs fois, comme pour orchestrer un rituel de deuil improvisé, il a rejoué cette séquence de gestes et de mots.

*

« Et vous le connaissiez ? Vous connaissez son prénom ? », avons-nous demandé tour à tour.

Il nous a alors parlé, un petit peu, de celui qu’il appelait « Misha ».

« Misha ». Enfin une bribe d’identité ! Le prénom « Mircea » n’a surgi que plus tard.

Adam nous a raconté que « Misha » venait de Roumanie, et que cela faisait trois mois qu’il était assis devant le carrefour. Il ne bougeait pas. Il buvait trop de vin, du rosé. Il refusait d’aller au centre d’hébergement du Samu Social dans lequel vit Adam, situé tout près de la rue Raymond Losserand.

Il mangeait peu, n’hésitant pas à envoyer valser de l’autre côté de la rue les sandwichs qu’on lui proposait ! Adam mime en riant le lancer de sandwich –  qui faisait, selon lui, le bonheur des pigeons –  et, difficile d’y résister, nous rions avec lui.

Adam nous parle de sa propre vie. C’est un bon moment que nous passons avec lui. Il n’arrête pas de rire ! Il fait des blagues, il met ses mains à contribution pour nous faire comprendre ses récits, il a recours parfois à l’anglais, à l’italien aussi. Auparavant, il travaillait dans le cirque, et partait en tournée dans de nombreux pays. Nous comprenons que c’est un grave accident qui a mis fin à sa carrière. Même cela, il le raconte dans un rire.

Revenant à Mircea, il nous conseille enfin de nous rendre au Centre d’Hébergement d’Urgence car nous pourrions y trouver des renseignements.

*

Nous sommes accueillis au CHU avec bienveillance. Adam avait raison : c’est ici que « Misha » se met à prendre forme – forme incertaine, il est vrai, mais tout de même, quelque chose sort de l’ombre et un être de l’anonymat.

Son vrai prénom, c’est Mircea.

Il avait entre 50 et 65 ans ; il est difficile d’affirmer son âge avec certitude.

Il était roumain, effectivement. Il avait travaillé, un temps, dans le bâtiment. Depuis le début de l’été au moins, il se levait à peine de son matelas installé devant le Carrefour, car il était immobilisé par une jambe blessée. Il avait plusieurs fois séjourné aux urgences de l’Hôpital Saint-Joseph.

Cela faisait quelques mois qu’il refusait toute forme d’aide sociale. Le contact avec les autres hébergés du CHU n’était pas toujours facile. Il lui arrivait de crier, et il n’avait pas véritablement de compagnon.

Ses parents sont morts en Roumanie. Quelque part, il a un frère.

*

Qu’un être soit sorti de l’anonymat, Nicolas, mon binôme, n’est pas tout à fait d’accord.

« On ne sait même pas de quelle couleur étaient ses yeux, ou ses cheveux… »

C’est vrai.

« Tu veux qu’on aille demander à quelqu’un ? »

« Allez ».

Nous retournons au Carrefour. Les salariés du supermarché ne savaient presque rien de Mircea, il est vrai, mais ce dont on peut être sûrs, c’est qu’ils le voyaient régulièrement.

On s’adresse au responsable, qui nous répète qu’il n’a aucune connaissance concernant la vie de Mircea.

« Et… vous savez de quelle couleur étaient ses yeux ? »

« Verts ».

Sur ce point, notre interlocuteur a répondu sans la moindre hésitation.

*

Notre hommage devait se terminer ici.

Il doit pourtant reprendre, car dans les semaines qui ont suivi sa rédaction, la mort de Mircea a éveillé d’autres souvenirs et d’autres récits. Il nous fallait alors les joindre aux mots d’Adam, à ceux des travailleurs sociaux du Centre Ridder, des commerçants et des voisins.

A mesure que le temps passe, des personnes dont les vies étaient liées, de diverses manières, à celle de Mircea, se mettent à parler.

Ainsi, Mircea avait plusieurs frères. L’un d’entre eux a appris la disparition de son aîné en lisant une de nos affiches. Il est reçu, accompagné de sa femme et de son cousin, au Collectif les Morts de la rue. Au même moment (étrange et heureux hasard !), deux personnes qui avaient l’habitude de passer du temps avec Mircea au cours de leurs maraudes et qui ont cherché à l’aider, étaient également présentes.

Mircea n’était donc pas tout à fait seul, même s’il semble évident que le soutenir n’avait rien de facile. Cela n’empêche pas d’échanger des histoires. La famille et les maraudeurs ne se connaissent pas mais parfois, leurs souvenirs se croisent.

Souvenir, par exemple, de la personnalité bavarde de Mircea. Il parlait, parlait, « comme un canard », s’amuse son frère, « même quand il était sobre ! ». Et, apparemment, c’était un beau parleur.

Souvenir d’Adam aussi, connu à la fois par la famille et par les maraudeurs. Mircea et Adam faisaient souvent la paire, et ce depuis des années. Avant le 14e, ils se fréquentaient déjà à la Gare de l’Est. Le temps et les mots donnés par Adam, alors, prennent toute leur importance.

L’alcool, qui pour la famille, a compliqué les choses. « Il était droit », pourtant. Ce mot revient dans la bouche du frère et de sa femme.

Son âge, enfin, que jusqu’alors nous ne connaissions pas : il est mort à 44 ans.

*

L’histoire qui reste, alors, si elle est fragmentée, n’en est pas moins collective. Le temps de quelques semaines, un petit groupe s’est formé – pour parler de Mircea.

 

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Adémi, dit « Paolo »

Nous écrivons pour faire vivre la mémoire des morts de la rue. Mais Adémi, dit « Paolo », mort où il dormait rue du faubourg St-Denis, à 54 ans, n’a pas vraiment besoin de nous. Sa mémoire vit déjà, semble-t-il, dans les têtes du quartier.

Tous ceux que nous avons rencontrés, qu’ils soient commerçants, clients ou habitants de la rue, le connaissaient et répondaient largement à nos questions. Ils répondaient même souvent avant nos questions, c’est vous dire.

Selon eux, Adémi habitait rue du Faubourg Saint-Denis depuis environ cinq ans. A son sujet, tous évoquaient la gentillesse, la politesse, et un manque d’information sur sa vie passée. Un unique point semblait connu de tous, la Macédoine était son pays d’origine.

*

On entend parfois dire que les personnes qui vivent dans la rue sont invisibles. Adémi, lui, n’était pas invisible, ça non. Il ne se laissait pas l’être je crois. La nuit, et jusqu’au matin, il s’époumonait à crier en italien, souvent  à propos d’un « dottore » et de « bambini » nous dit-on. De bons mots que la bienséance, et c’est dommage, m’oblige à taire. Je dis « c’est dommage » parce que l’apostrophe sonne rudement bien en italien, croyez-moi.

Donc, au grand dam des riverains, pour qui le sommeil compte plus que le bel accent des langues méditerranéennes, Adémi criait la nuit.  A ce propos, la personne qui prévint du décès, nous fit un aveu touchant : à cause du bruit, elle ne pouvait dormir la fenêtre ouverte, et elle avait trop chaud en été. Adémi l’énervait quoi ! Comme quelqu’un qui dérange sans raison. Mais maintenant que plus personne ne crie la nuit, elle pleure sans savoir pourquoi. Surprenante, parfois, la manière dont on s’attache.

Le jour en revanche, il ne s’imposait pas.  Il ne demandait rien, mais les gens lui donnaient des clopes et de la nourriture. « J’ai jamais vu quelqu’un demander si peu et recevoir autant. […] Dans ce quartier on s’entraide tous. […] C’est l’un des quartiers de Paris où on peut encore avoir une ardoise. ». On ne le voyait manger que rarement cependant. Il picolait de la bière (« qu’il n’a jamais volée ! toujours payée !», insistait un vendeur du supermarché), et faisait des va et viens comme ça, sur le trottoir.

Un  employé de café nous racontait ça, quand un type au comptoir reconnut le portrait. Il nous renseigna sur un ami qu’Adémi aurait eu et qui pourrait nous en parler. L’ami, nous n’avions à la vérité aucun moyen de le retrouver, mais là n’est pas l’important : l’homme au comptoir s’intéressait à l’histoire d’Adémi et avait son mot à dire.

Nous nous réjouissions du fait que tout le monde veuille répondre et sache de qui nous parlions. Mais maintenant que je l’écris, je trouve qu’il est triste de s’en réjouir. Comme s’il n’était pas normal de savoir qui habite en face de chez soi. Dans le même registre et pour ne plus en parler, nous avons été surpris qu’après une disparition temporaire d’Adémi, les gens du quartier aient échangés des nouvelles : « Non il n’est pas mort, il est à République. ». Nous avons été surpris. Mais de quoi ? C’est normal non ? Ce que nous entendions ne collait pas avec notre idée des rapports sociaux dans un quartier de Paris. Je dis « nos » en pensant « mes ». Ce sont mes états d’âme ici. Un jour nous n’aurons plus à nous réjouir de trouver de la convivialité dans l’ensemble des liens sociaux. Enfin bref.

Donc, tout le monde connaissait Adémi et sa disparition ne passe pas inaperçue dans le quartier.

Voici, par exemple, le travail d’un(e) artiste, dont nous ignorons l’identité, autour de la mort d’Adémi (Paolo) :

 

 

Voici, également une lettre ouverte affichée à la vitrine d’un magasin, celui devant lequel dormait Adémi :

 

Paolo (11)

 

Nous avons tenté de la retranscrire :

« De la part de C.

Paolo,

Je t’ai vu débarquer dans le quartier.

Tu étais assis dans la rue et tu observais autant que je t’ai vu.

Tu m’as vu chaque dimanche seule et tu m’as dit : « Ca va Madame ? »

Paolo, depuis ce jour où tu m’as dit ça je t’ai aimé (à ma façon) et respecté.

Dans ma solitude le dimanche, je me suis dit : il n’a rien, vit dans la rue, ne parle pas très bien le français mais s’est préoccupé de moi. J’ai été séduite.

Paolo, j’étais là quand les pompiers sont venus. Et puis les artistes ont écrit ton nom.

Paolo.

Repose après-en en paix.

C. qui ne t’oubliera pas. »

 

Voilà, tout le monde le connaissait. Mais pour sûr, pas aussi bien que le barman du café d’en face. Il nous raconta beaucoup, tout en servant les gens à droite à gauche ; tout ce petit monde ne manquant pas une occasion de participer.

C’est lui par exemple, qui nous appris que Paolo se prénommait Adémi. Tout le monde l’appelait Paolo parce qu’il parlait italien, et peut être aussi un peu, selon moi, parce que tout le monde l’appelait Paolo.

Il nous expliqua sans certitude, qu’Adémi aurait travaillé en Italie et qu’il aurait été séparé de sa famille par l’une ou l’autre des frontières entre Macédoine, France et Italie. Et poursuivit, plus assuré, qu’à la fin de sa vie il n’était pas très compréhensible dans ses propos. Il n’en avait pourtant pas toujours été ainsi.

En effet, trois ans plus tôt, pour une foule de raisons plus ou moins plausibles évoqués dans le café, Adémi perdit un oeil.  Il perdit aussi, et c’est probablement là le plus important, son ami B., « un mauricien ».  B. et Adémi étaient très proches. Ils s’engueulaient souvent, et refoulaient ensemble la plupart des travailleurs sociaux venus apporter leur aide. Depuis sa mort, discuter avec Adémi était de plus en plus difficile.

Notre interlocuteur ne tarissait pourtant pas d’anecdotes sur Adémi qui était : « Oui. Bruyant … mais odorant aussi. En été. »

Mais il ne valait mieux pas s’y attaquer : un homme, à plusieurs reprises, jeta des seaux d’eau sur Adémi allongé. « De la violence gratuite ». Notre ami l’apprit, et le pressa assez activement de cesser ce genre d’activité. Enfin vous voyez.

Il nous donna aussi les coordonnées de « Jim », un artiste qui, réalisant un reportage sur le quartier, noua des liens avec Adémi. Décidément on ne pouvait pas le louper : « Dans le quartier, c’était un mur », parait-il.

En sortant, et après avoir échangé au revoir, merci et tout ça avec notre barman, il nous lâcha triste et souriant,  qu’on lui avait pourri sa fin de journée.

Dehors donc, et avant de partir, nous avons rencontré Z.. Un émigré d’ex-Yougoslavie que nous redoutions d’aborder, probablement à cause de son teint rougi ou de son regard rugueux. Rien à redouter cependant, hormis peut-être les craintes inutiles. L’homme était très attentionné, et triste qu’Adémi soit mort de ne pas avoir écouté ses bons conseils de santé. Nous l’avons quitté en quittant le quartier, lui il allait au soleil, nous, nous allions métro Bonne Nouvelle.

*

Bonne nouvelle, d’ailleurs ! Au moment d’écrire ces mots, Jim nous rappelle. Voilà ce que nous apprenons : il s’appelle en réalité Jean-Marc Dupuy, habite le quartier du faubourg Saint-Denis, et connait effectivement bien Adémi. Ou connaissait. Enfin comme vous voulez, il le voyait pratiquement tous les jours quoi.

Ainsi il remarqua, dix jours avant sa mort, que son visage s’était « défait de manière radicale » et qu’Adémi était « décrépit ». Le mot est fort n’est ce pas ? Celui qui l’emploie en est resté « troublé ».  Quand il apprit la mort d’un homme à la rue, il comprit tout de suite. Jean-Marc raconte sans qu’on lui pose de question.

Il souhaite nous dire tout ce qu’il sait d’Adémi, bien que celui-ci, précise Jean-Marc, « communiquait de manière très succincte »  et ne répondait pas vraiment aux questions qu’on lui posait. La communication était difficile du fait des troubles d’Adémi et de son alcoolisme. Il valait donc mieux, se souvient Jean-Marc, lui parler tôt le matin.

De cette manière, il put apprendre qu’Adémi  avait plusieurs frères et soeurs, peut-être six ou sept, qu’il faisait partie de la communauté des gens du voyage, qu’il avait parcouru de nombreux pays d’Europe, et passé du temps en Italie.

Mais  Adémi parlait peu de sa vie, hormis certains évènements qu’il ne cessait de raconter : sa victoire au loto par exemple. Le ticket gagnant placé dans sa bouche pour le protéger de la police, et l’impardonnable erreur de la déglutition. Ses mésaventures avec le fameux « dottore » aussi, souvenez vous.

Enfin voila, nous avons regroupé quelques morceaux de souvenirs, mais la mémoire d’Adémi s’est déjà installée chez ceux qui le connaissaient. Ceux que nous avons rencontrés à Paris, et tous les autres sans doute.

 

Paolo (8)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un homme rue Blanche

Un homme est mort rue Blanche dont nous ne connaissons pas l’identité. Depuis le 19 avril 2017, jour de son décès, nous n’avons rien appris à son sujet ; nous ne savons même pas son âge. Nous avons réalisé ce court-métrage pour lui rendre hommage une dernière fois.

Vincent, 56 ans

Le 14 mai 2017, un homme du nom de Vincent est décédé à l’angle de la rue Alésia et de la rue Didot, il s’agissait d’un homme sans domicile fixe. Là, il y avait un petit espace vide, non pas un espace vide, mais un angle de trottoir très large où plusieurs arbres étaient plantés ; c’était l’angle de la rue Alésia et de la rue Didot. Tout autour, des banques, surtout des banques : nous n’avons pas voulu dans un premier temps, y entrer pour poser des questions à propos de Vincent, comme nous avons l’habitude de le faire avec les riverains, parce qu’en vérité, nous pensions que les gens qui travaillent dans les banques sont bien les dernières personnes au monde à remarquer un homme comme Vincent, mais sans doute (et cela s’est confirmé plus tard), nous nous trompions.

Un employé de la banque BNP Paribas en effet, et c’est bien l’une des seules informations que nous ayons recueillies susceptibles de se rapporter à Vincent, connaissait de vue un homme d’un mètre quatre-vingts, assez fort. Il le connaissait, il l’avait déjà aperçu… Peut-être s’agissait-il de Vincent. Cela, nous ne l’avons appris que la deuxième fois où nous nous sommes rendus sur les lieux, après une certaine série d’échecs et de déceptions, d’échecs d’autant plus cuisants que dans ce cas précis, pour cette enquête-là, on avait cru fermement que nous finirions par obtenir quelque chose.

Car dès notre première rencontre, le mardi 23 mai, la boulangère – c’est dans une boulangerie que nous avons commencé par nous rendre -, nous a laissé entendre que nous obtiendrons des informations précises en allant voir les gens du Picard, à propos de quelqu’un qu’elle avait aperçu. En plus, alors que nous accrochions les affiches que nous mettons chaque fois, comme cela est mentionné dans d’autres articles, sur les arbres, pour informer les gens du décès de la personne sur laquelle nous enquêtons, nous avons rencontré une passante qui nous a dit à peu près les mêmes choses.

C’était une si belle coïncidence que nous obtenions dans la même heure, deux informations concordantes que, même si rien ne nous le disait, nous nous imaginions qu’à coup sûr, elles concorderaient aussi avec l’objet de notre enquête ; et comme le Picard se trouvait assez éloigné de nous, je m’en souviens, nous avons préféré laisser durer l’attente, je veux dire que nous sommes allés dans un Franprix qui se trouvait plus proche de nous, près de l’endroit où Vincent était supposé être mort, avant d’aller dans le Picard. Mais là, impossible de me souvenir exactement de ce qu’on nous a dit, ni qui précisément nous avons rencontré ; toujours est-il que nous n’y avons rien appris, que nous en sommes repartis bredouilles.

Ensuite, devant le Picard, nous avons aperçu une tente bleue et des débris, tout un bric-à-brac ; la tente en question était abandonnée.

Tant de faits concordants nous laissaient penser que cette tente était bel et bien celle de Vincent, que si elle était vide (elle était vide, oui, mais qui nous disait qu’elle était abandonnée ?), c’était qu’il était mort et que depuis, on ne l’avait pas enlevée : elle était là, pensions-nous, depuis le 14 mai.

Alors, quand nous nous en sommes approchés, nous avions un certain respect, une certaine peur et nous l’avons regardée sans presque rien nous dire… mais pas de curiosité dans notre regard. A l’intérieur du Picard, tout était blanc et propre ; la vendeuse nous a dit qu’il y avait souvent un homme sans domicile fixe devant le magasin, qui habitait la tente.

« Mais quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? » lui a-t-on alors demandé. Et déjà en le demandant, nous pressentions que nous n’obtiendrions pas la réponse que nous voulions.

« Quand ? a-t-elle répondu. Ce matin, ce matin, il était encore là. »

Nous sommes sortis du Picard puis, nous avons erré un peu à droite à gauche, il me semble, et je me souviens surtout que ce même jour, le mardi 23 mai – était-ce avant ou après notre discussion dans le Picard ? – nous avons pendant que nous accrochions l’une de nos affiches, rencontré une petite dame qui portait un sac de courses à la main. Je m’en souviens bien parce que la discussion que nous avons eue avec elle était peu commune, c’était une petite dame âgée d’une cinquantaine d’années ; elle s’est approchée de nous, une flamme dans les yeux :

« Savez-vous, nous a-t-elle dit, que l’esprit humain est infini ? oui, nous pouvons tout imaginer, tout penser, rêver d’absolument tout, de tout et n’importe quoi… Pour ce pauvre homme, c’est malheureux ; mais enfin, l’esprit humain n’a pas de limite, c’est tout de même une chose étonnante. – Vous m’apprenez quelque chose, madame, ai-je répondu, je ne le savais pas. – Cela est prouvé, scientifiquement prouvé. Les possibilités de notre cerveau sont infinies, a-t-elle repris ; nous avons tous cet infini en nous. Et c’est pour cela qu’en ce qui concerne la mort… – Je vois où vous voulez en venir », ai-je répondu.

Et entre autres propos, je me souviens que la dame a également dit :

« Pour cet homme, je ne le connaissais pas, c’est triste, c’est triste… Ah, ce n’est pas évident un sujet comme le vôtre. Vous devez souvent vous poser beaucoup de questions ; moi, je m’en pose beaucoup, vous savez, des questions. »

Nous n’avons pas parlé beaucoup plus, car si nous n’avions pas interrompu la conversation mon binôme et moi, nous serions restées longtemps avec elle : « Bon courage à vous, jeunes gens », a-t-elle conclu d’un air compatissant. Après quoi elle est repartie, tout à fait comme elle était venue, sans montrer le moindre signe de déception du fait que nous ne l’ayons pas écoutée jusqu’au bout. Quant à mon binôme, qui s’était tu pendant toute la conversation, il s’est un peu moqué de moi, de tout le sérieux que j’avais mis à écouter cette dame…

Ce dont je me souviens aussi, c’est que nous sommes allées dans un square, un tout petit square rue Didot. C’était une heure où les squares, les petits squares de quartier comme ceux-là sont déserts, il y avait de la grisaille ce jour-là.

Et là, nous avons posé une affiche juste à côté de l’entrée, pour que quand les gens entreraient, ce soit la première chose qu’ils voient. Enfin, enfin, elle n’était pas tournée du côté de l’entrée mais sur un arbre tout maigre, elle était visible pour tous ceux qui sortaient du square ; on la voyait quand on partait.

Elle était près d’une table de ping-pong ; sans doute, les enfants la verraient en jouant, en se renvoyant la balle d’un côté et de l’autre… Quelle chose étrange, une telle affiche dans un endroit pour les enfants ! plus tard quand j’y suis retournée, bien plus tard, à la fin du mois d’août 2017, elle était encore là.

Et avant d’y retourner en août, nous avons persévéré mon binôme et moi, nous y sommes retournés une ou deux semaines plus tard pendant le mois de mai… Rien. Rien, nous n’avons rien appris ; nous avons rencontré, comme je l’ai dit plus haut, un employé de banque qui disait avoir aperçu de temps à autre un grand homme, imposant, c’est tout. Nous sommes aussi allés dans une agence immobilière, où deux femmes nous ont reçu pour prendre un café ; elles étaient affectées par ce que nous leur racontions, mais elles non plus, elles ne connaissaient pas Vincent.

Elles nous ont dit néanmoins que beaucoup de personnes sans abri fréquentaient l’angle de la rue Alésia et de la rue Didot.

Plus tard, donc, à la fin du mois d’août, je suis revenue sur les lieux, le jeudi 24 août. Cela a été l’occasion pour moi de prendre quelques photos, celles du début d’automne, et je n’ai pas fait grand-chose de plus ; l’ombre commençait à recouvrir les trottoirs, mais il y avait de faibles rais de soleil, c’était le soir, l’automne, et les affiches – deux d’entre elles seulement – même si elles étaient en mauvaise état, même si elles étaient toute froissées, étaient là.

Les roses aussi étaient restées, personne ne les avait arrachées.

Aujourd’hui, je sais que les funérailles de Vincent ont eu lieu le 2 juin, au Père Lachaise. Sa sœur a été retrouvée, on n’en sait pas beaucoup plus ; et pour le reste, si on l’avait connu dans le quartier, s’il y avait vécu, nous ne le savons pas.