Lati, 37 ans

Le 1er janvier 2019, alors que la plupart des parisiens se remettaient de leur soirée de fête et de leur courte nuit, s’éteignait Lati dans une jolie rue du Xème arrondissement de Paris.

Il était âgé de tout juste 37 ans. 37 ans. Cet âge résonne dans ma tête. C’est si jeune 37 ans, vraiment trop jeune. 37 ans, Lati, tout juste 37 ans.

8 janvier 2019

img_4248Armés d’affiches signalant le décès et appelant à témoigner et d’un bouquet de fleurs blanches, nous nous rendons rue Alexandre Parodi où Lati a vécu ses derniers instants. Dans l’agitation du Xème arrondissement, entre le bruit assourdissant de travaux et autres klaxons, nous décidons d’accrocher notre première affiche sur un arbre de la rue du Faubourg Saint Martin. Des passants s’arrêtent, lisent le petit texte et passent leur chemin. Une dame nous interpelle, vêtue tout en couleur et les yeux malicieux. Elle pense savoir de qui il s’agissait, bien qu’elle nous confie être souvent en contact avec les personnes de la rue mais ne pas en connaitre beaucoup sur leurs vies. Un sourire échangé, un café partagé, et quelques discussions. Une relation cordiale entre voisins, somme toute.

Nous tentons d’interroger les commerçants, peu sont ouverts à l’échange, et ceux qui nous accueillent en souriant n’ont pas beaucoup d’informations.

Puis, à l’adresse où les pompiers sont intervenus pour tenter de sauver Lati, où nous avions accroché une seconde affiche, nous apercevons deux hommes discutant une cannette de bière à la main. Nous savions que Lati avait des amis dans le quartier, et les abordons en espérant qu’il s’agisse d’eux.

On se présente et on échange quelques banalités, puis commence le récit de leur amitié.

Ils présentent Lati comme un homme au grand cœur, au caractère discret, voire renfermé, mais toujours gentil, profondément bon. Leur récit ne peut que faire écho aux autres que nous avons eu l’occasion d’entendre, à propos d’autres personnes décédées à la rue. Avant tout, Lati, comme les autres, était quelqu’un de bien. Un des deux hommes, Patrice, le connaissait bien, depuis environ 1 an et demi. Ensemble, ils avaient partagé moments de galère et fous rires. Ils ne parlaient pourtant pas la même langue. Lati était slovaque et ne parlait pas français. On n’a pas besoin de parler beaucoup, finalement, pour tisser des liens solides. Encore moins à la rue, peut-être. Ses yeux s’embrument, il peine à nous parler, répète que Lati avait un grand cœur et qu’il l’aimait beaucoup. La discussion se poursuit, on parle d’eux aussi, et de leur quotidien. Lati n’est plus là mais leur vie ne change pas. Avant ils étaient trois à cet endroit, ils y reviennent à deux et ont peur de l’avenir. Mais la fraternité est visible, ils nous suggèrent d’aller voir un autre de leurs amis, qui s’installe souvent devant le Franprix du boulevard. Nous les quittons donc, leur disant qu’on repasserait si l’envie de discuter plus leur venait, et nous partons en direction du Franprix.

Un jeune homme y est en effet installé. Il s’appelle Jens, et aimait beaucoup Lati. Il nous dit lui aussi que c’était un homme au grand cœur, mais peu loquace. Il le connaissait depuis environ 6 mois, et nous raconte qu’ils discutaient souvent autour d’une bière, parlant tout deux anglais.

Les trois hommes rencontrés ne connaissent pas grand-chose du parcours de Lati, qui lui appartient et qu’il ne souhaitait visiblement pas leur raconter. Il partageait d’autres choses avec eux, des rires et du réconfort autour d’un verre ou d’un repas, des galères aussi.

 

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Bobo, 46 ans

Le 25 décembre dernier, le collectif Les Morts de la Rue a appris le décès d’un homme surnommé Bobo. On nous dit de lui qu’il était une figure du Xème arrondissement, malgré un handicap pouvant rendre difficiles les rencontres : il était sourd muet. Ali Dierere de son prénom était âgé de 46 ans et originaire de Djibouti.

Nous nous sommes rendus là où il vivait, en face d’un Monoprix sur la place Franz Liszt. Après avoir accroché une première affiche et des fleurs, sur un arbre devant une affiche d’association, un groupe de messieurs installés près d’un banc en face nous fait signe. Ce sont des hommes, tous âgés, à première vue, d’une cinquantaine d’années. Tout de suite, nous savons mutuellement pourquoi nous sommes ici : pour Bobo.

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Bobo est décédé, et des associations luttent pour sauver d’autres personnes à la rue.

Tous les quatre le connaissaient. Le début de la conversation est un peu brouillé, on parle tous en même temps, certains en polonais, d’autres en anglais, ou en franglais. Puis très vite le ton change, devient sérieux voire solennel. Pavel, qui parle un meilleur français que les autres, nous explique qu’il le connaissait depuis une quinzaine d’années. Il nous répète « c’était un bon gars, un bon gars ». Il nous dit aussi que c’est dur pour lui, qu’il a perdu deux amis pour les fêtes. Bobo, le jour de Noël, et un certain Damian, au jour de l’an. Avant de venir ici, nous étions partis sur les traces d’un homme, dont on ne connaissait rien, à part son âge : 38 ans, sa date et son lieu de décès : le 1er janvier, proche de la place de la République. On réalise que tout concorde, Pavel serait-il en train de nous aider à en savoir plus sur une autre personne ?

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Guy, 64 ans

Il y a quelques semaines, une femme a contacté le collectif, inquiète, pour signaler que Guy, un homme qu’elle connaissait et qui vivait à la rue près de chez elle avait disparu. A la même période, la police nous contacte également pour nous signaler le décès d’un homme non identifié. Le collectif fait le lien entre les deux grâce à l’adresse où se réfugiait Guy, l’endroit où les secours ont trouvé l’homme et la description physique. Par la suite la police enquête avec les informations fournies par cette riveraine et nous permet de penser sérieusement que l’identité donnée était la bonne. Cependant, l’identification n’étant pas formelle, nous nous contentions de penser que ces deux hommes ne faisaient qu’un, sans pouvoir l’affirmer.

Le décès signalé par la police était donc celui d’un homme âgé de 64 ans, survenu le 23 septembre à l’hôpital à la suite d’un malaise en face des arcades de l’Odéon à Paris. On ne savait pas grand-chose de lui. Une brève description physique le présentant comme pas très grand, amaigri et, d’après la riveraine, avec des yeux d’un bleu éblouissant. Nous savions aussi que s’il s’agissait bien de Guy, il était originaire de la Somme et avait grandi dans l’Oise.

Dans le très chic quartier d’Odéon, où l’Apple Store fait face à la Soupe Populaire, où le Sénat et le jardin du Luxembourg reflètent en ce matin glacé, toute la beauté de Paris, nous nous rendons à l’endroit qui nous a été indiqué comme celui des derniers instants de Guy.

Nous remarquons rapidement une fromagerie, un bar et le majestueux théâtre, sous les arcades duquel la misère, puis la mort, ont frappé.

Nous commençons notre enquête dans le bar mais sans succès. Les serveurs sont là depuis peu de temps et bien qu’ils confirment voir régulièrement des personnes installées dehors, sous les arcades, ils ne peuvent pas nous indiquer formellement connaître Guy.

Nous choisissons de placer une affiche sur une grille de l’Odéon en espérant qu’elle ne soit pas retirée. C’est un moment solennel. Rapidement, un riverain s’approche pour la lire. Spontanément il nous dit « Ah c’est Guy ». Nous lui demandons donc s’il le connaissait, il nous explique qu’il avait peu de contacts avec lui, mais le voyait régulièrement depuis environ 8 ans, précisant qu’il était souvent alcoolisé mais toujours poli, qu’il était rebelle et refusait de partir avec le 115. Il devait être malade, il toussait beaucoup, nous dit-il. Il termine par « il a été mis avec les indigents, même mes chiens je les enterre ». Cet homme, en apparence révolté, semblait en fait profondément ému. Sa manière à lui d’exprimer sa tristesse était donc la colère.

Nous dirigeant vers la fromagerie nous apercevons un serveur qui n’a pas encore pris son service, nous lui demandons s’il le connaissait. Il nous indique que cet homme mendiait au métro Luxembourg et qu’il le voyait souvent avec du pain mais qu’il ne parlait pas, ou peu, et ne demandait presque jamais d’aide. Il précise lui aussi qu’il était toujours poli, bien que parfois énervé par l’alcool et « bougon ».

Nous poursuivons notre enquête à la fromagerie mais sans grand succès. Nous nous dirigeons donc vers le théâtre de L’Odéon pour savoir s’ils ont des informations. On nous met en contact avec un membre de l’administration qui nous informe que les régisseurs devaient le connaître mais qu’ils sont peu disponibles. Après avoir attendu devant les portes de service plusieurs jours de suite sans croiser personne, nous rentrons bredouille avec l’idée de revenir, dans l’espoir de croiser quelqu’un qui pourrait nous en dire plus sur qui Guy était.

Les quelques témoignages recueillis nous permettent de définir Guy comme un homme discret, abîmé par de nombreuses années dans la rue mais toujours poli, voulant rester digne et indépendant.

Sans pour autant le réduire à ces quelques informations, nous souhaitons lui rendre hommage et poursuivrons notre enquête en espérant en savoir plus sur qui il était.

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Parallèlement à nos enquêtes de voisinage, les investigations concernant l’identité de l’homme se sont poursuivies, et près de 4 mois après sont décès, Guy a formellement été identifié.

Nous pouvons donc aujourd’hui lui rendre hommage à lui, Guy, qui vivait depuis des années à la rue, dans ce chic et emblématique quartier de Paris, et qui a été emporté à l’âge de 64 ans, usé par la vie dans la rue, mais qui restera dans les mémoires comme il a été décrit : un homme digne, indépendant et bon.

 

Inhumation de Guy, 25 février 2019.

J’arrive au cimetière Parisien de Thiais de bonne heure, la nature s’éveille. Le soleil s’oppose encore à la lune. J’attends l’arrivée de Guy. Il est amené, avec 3 compagnons de voyage. Des personnes de la ville ouvrent, avec une étrange machine, son nouveau domicile. Les 4 hommes chargés de porter le cercueil le plongent et le saluent avec un grand respect. Ils nous laissent ensuite nous recueillir. Les personnes présente débutent leurs hommages. Un accompagnateur du collectif commence un discours retraçant la vie difficile de cet homme. La jeune femme qui nous avait signalé la disparition de Guy nous parle de sa rencontre avec cet homme cultivé avec qui elle conversait quotidiennement. Elle juge son discours maladroit sans réaliser que c’est grâce à elle que cet homme de 64 ans a été identifié. Elle évoque des souvenirs : il ne voulait pas qu’on l’appel SDF mais préférait SDC (Sans Domicile Connu), il était généreux, il voulait même lui donner de l’argent pour qu’elle prenne un café. Il lui a beaucoup appris. Elle conclut que ses magnifiques yeux bleus vont lui manquer. Le pasteur présent adapte son discours sur les informations qu’il vient d’entendre. Il personnalise l’hommage de façon stupéfiante et évoque le voyage de Guy.

Le soleil, puissant, face à Guy reflète sa lumière sur son cercueil d’un bois clair et sa plaque blanche. Les larmes ne coulent pas comme si ce rebelle nous en empêchait.

Pour ma part, ce fut ma première inhumation et la première personne que j’ai suivi lors de mon service civique. Malgré ma faible expérience je me permets de penser que l’inhumation de Guy est une des plus calmes et plus belles que nous puissions rêver.

Bon voyage Guy.

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La dame du boulevard

Une femme d’environ 60 ans a été retrouvée morte le 2 décembre au 6 boulevard de Reims dans le 17ème arrondissement de Paris. Son identité n’est pas connue et sa description sommaire : environ 1m65, les cheveux mi-longs châtains grisonnants, voilà les informations dont je dispose quand je me rends sur place pour lui rendre hommage grâce à des affiches et des fleurs, et surtout pour tenter d’en apprendre plus.

Arrivée à l’adresse indiquée, devant un centre des finances publiques et à côté du périphérique, sous un ciel grisonnant, je vois un banc. Je ne peux m’empêcher de me dire que c’est certainement là que le Samu a retrouvé le corps sans vie de cette dame deux jours plus tôt. Autour de moi des barres d’immeubles, peu de passage et le bruit assourdissant des klaxons et des moteurs. Un homme s’arrête en me voyant accrocher une affiche à un arbre « Ah oui dis donc, morte ici, quel dommage ». Il ne la connaissait pas, il trouve simplement ça dommage.

Sur le chemin, j’avais aperçu un chapiteau et des petites cabanes. Je tente ma chance et décide d’aller voir si quelqu’un connaissait cette dame. L’endroit est un espace culturel accueillant des personnes atteintes d’autisme, et après discussion avec le gérant de l’établissement, il décide de garder l’affiche et nos coordonnées, mais de ne pas la diffuser à la vue des bénéficiaires du centre qui, me dit-il, ont des difficultés à gérer le sujet de la mort et risqueraient d’être perturbés.

En repartant, un employé m’interpelle. Il me dit qu’il voyait régulièrement une dame passer devant le centre, poussant un caddie et se dirigeant vers le métro Pereire. Il me conseille d’aller voir les jardiniers entretenant un espace vert voisin, qui sont présents tous les jours depuis des années.

J’y vais donc, et j’y rencontre trois personnes, dont un homme employé ici depuis 20 ans.

« Il y avait bien une dame, qui passait de temps en temps, et qui ramassait les chiffons pour les mettre à la poubelle » dit-il en riant. Lui aussi m’indique que cette dame était souvent vers l’arrêt de métro Pereire.

Je décide donc de m’y rendre, pour y accrocher ma dernière affiche et la tulipe qu’il me reste de mon bouquet.

Après avoir interrogé quelques commerçants qui m’avaient tous répondu qu’ils ne la connaissaient pas, je placarde donc sur un arbre devant un café chic cette feuille jaune mentionnant « Une femme sans domicile fixe d’environ 60 ans est décédée le 2 décembre au 6 boulevard de Reims ». Le serveur, sceptique, s’approche de l’affiche avec un air d’abord renfrogné, puis intrigué. Je l’interpelle. Lui aussi trouve ça « dommage », et promet de demander autour de lui et d’appeler s’il apprend quelque chose.

Je repars donc, sans beaucoup d’informations.

Est-ce que la femme au caddie est la même que la femme aux chiffons ? Et si oui, est-elle celle qui s’est éteinte ce dimanche de décembre sur un boulevard désert ?

Je voudrais des réponses mais rien ne garantit que j’en aurai, peut-être que je ne connaîtrai jamais son histoire, son parcours de vie et qui elle était, à qui elle manquait, manque ou manquera.

Petit Bouddha

« Petit Bouddha » est mort  rue Baudricourt, après plusieurs dizaines d’années de vie à la rue. Le quartier est en deuil.
Bonjour,
Voici l’illustration des témoignages de sympathie pour celui qui se faisait appeler « Petit Bouddha ».
C’était un homme d’origine chinoise et vietnamienne ou cambodgienne, divorcé, ayant peut-être un fils. Il a travaillé en France dans la restauration, touchait une retraite.
Ce qu’il faut retenir de lui, d’après les riverains, c’est qu’il avait fait le choix de vivre dans la rue ; Il ne supportait pas d’être « enfermé ». A plusieurs reprises il avait bénéficié d’un hébergement et n’y était pas resté, il disait qu’il étouffait et que sa vie était dans la rue. C’est vrai qu’il connaissait un  nombre incroyable de personnes dans le quartier, enfants, adolescents, adultes, de toutes nationalités ; un grands nombre d’entre eux s’arrêtait régulièrement pour discuter avec lui. Une grande solidarité s’était développée pour lui fournir nourriture et habits. Il avait une propension à récupérer beaucoup de choses, à essayer de restaurer et redonner à ceux à qui ça pourrait faire plaisir.
Les services de la mairie passaient régulièrement pour « faire le ménage » sur son emplacement, mais même dans les cas où il ne lui restait plus rien, le jour même il avait à nouveau de quoi manger, dormir et se mettre au chaud. Depuis plus d’un an, il s’affaiblissait et nous, les riverains, avions déjà des craintes pour lui l’hiver dernier.
Les maraudes, le samu social et la mairie passaient aussi pour lui régulièrement;
C’était un homme cultivé, généreux, sage et attentif aux autres.
Il faisait vraiment partie de la vie du quartier et il laisse un grand vide; il faisait partir des belles personnes que l’on n’a pas envie d’oublier.
Nous ne l’oublierons pas.
Et quelques jours après, le même riverain :
Je suis scandalisée ;
La jolie peinture dédiée à notre ami, située à son emplacement de prédilection (l’entrée de notre parking) vient d’être effacée.
Je m’insurge, et ne dois pas être la seule : cet acte inqualifiable correspond, pour moi, à une profanation de sépulture.
Honte à celui ou celle qui a refusé l’hommage à un homme sage qui ne voulait du mal à personne…
Quelle tristesse !
Notre arrondissement se targue d’être celui qui promeut le « street art »…peut-on mobiliser notre maire ?
(Un Riverain)

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« Petit Bouddha » est décédé sous un porche d’un parking rue Baudricourt dans le treizième arrondissement de Paris.

Je me rend rue Baudricourt, quartier asiatique, je me décide premièrement de prendre un café dans un bar français, assez rare ici.

Derrière le comptoir une femme résolument espagnole. je converse avec elle sur le cas de « Petit Bouddha », sachant qu’il était connu du quartier.

Essuyant des verres elle me dit qu’un autel a été édifié pour lui sous un parking non loin d’ici en me montrant la direction d’un hochement de tête.

Je m’y dépêche, je ne vois pas de parking mais un sous terrain.

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Un homme enlève des bandes de sécurité, a droite, un lieu de culte bouddhiste.

J’interpelle l’homme, il est polonais et parle que vaguement anglais, je lui fais comprendre que je cherche l’autel de « Petit Bouddha ».

Il me fais attendre qu’il ait fini de jeter les bandes de sécurité à la poubelle.

–  » follow me « .

Il marche d’un pas décidé, je le suis jusqu’à l’association L’arche d’avenir, où il me présente a la personne de l’accueil et s’en va.

Je me présente, et « Petit Bouddha » avec, elle m’assure que la psychologue le connaissait, mais qu’elle n’est pas là.

Je suis directement présenté au directeur qui me demande de confirmer si « Bouddha » est bien décédé, il était domicilié a cette association, mais n’était pas connu des travailleurs sociaux.

Je retourne dans le souterrain, a la recherche de l’autel, ou je rencontre deux hommes, avec qui je sympathise et qui me font visiter le lieu de culte bouddhiste.

Je retourne au bar français, pour prendre un énième café, où je rencontre cette fois-ci le mari de la femme avec qui j’avais discuté quelques heures plus tôt.

Il me dit qu’il n’est de toutes façon pas trop curieux sur la vie des gens, mais qu’il regrette ce qui s’est passé, l’alcool l’avait mal façonné.

Odeurs de bar, bruits de vaisselles, une dame accompagné de son petit chien vient discuter avec les habitués.

Je sors pour rentrer au collectif, me croyant bredouille.

A peine la porte d’ouverte, dépité, j’aperçois l’autel dans la rue, juste en face.

Il y a deux filles a peine plus âgées que moi devant, une se mordille les ongles en demandant a sa copine « il est mort ? ».

Deux autres filles qui ne se connaissaient pas ont pris leur place pour discuter , en se demandant respectivement comment elles connaissaient « Bouddha », en me prenant dans la conversation.

Elles mentionnent toutes deux un choc, mais ne connaissant pas « Petit Bouddha » vraiment, il faisait partie du quotidien des passants de cette rue.

La femme avec son chien, que j’ai aperçue dans le bar, vient dans mon dos et me ressasse.

« Je suis passée tôt le matin, je lui ai dit bonjour pour vérifier s’il est endormi. Quelques heures plus tard, il m’avait l’air de l’être toujours, plus tard dans la journée inquiéte, je suis venue le voir, mais il était décédé, assis. »

Puis se met a mon niveau et déplore:

« J’ai appelé les pompiers, quelques jours avant ça il était a l’hôpital, mais il s’en est enfui. »

Elle regrette le manque de solidarité et sa chute vers l’alcoolisme chronique, la mairie lui prenait régulièrement ses affaires.

Un riverain du quartier passa a ce moment même pour nous dire, qu’ironiquement un jour il lui aura demandé une bouteille de whisky.

Elle me tendra les bougies éteintes par la journée pour que je les ravive.

En guise de cadeaux, quelques mots, des bouquets de fleurs, une statuette de Bouddha ainsi qu’une petit bouteille de vin avec des inscriptions chinoise.

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J’ai par la suite trouvé une photo de Google Maps, ou l’ont voit ‘Petit Bouddha’

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OLIVIER, 38 ANS

Metro : Direction pour gare de l’est pour l’avenue de Verdun, dans ces rues qui me sont connues depuis autant de temps que je prends les transports

Les citoyens se bousculent pour pouvoir avoir une place assise dans leurs trains, les cheminots eux, se retrouvent dans le hall, sous gilet jaune et bannière CGT pour chanter et danser en scandant « rejoignez-nous »

J’avais l’impression d’être avec des ultras parisien, d’ailleurs après un match du PSG et des festivités qui ont durée après 4 heures, j’ai siesté sur un banc avenue de Verdun, attendant les premiers trains.

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J’interpelle un homme qui allait partir en scooter, il me parle du quartier, de ses vagabonds et de ses habitants

Dans celui-ci les SDF sont courants, il avoue ne pas s’arrêter souvent, mais qu’il n’est pas gêné, mais que la plupart ne sont que de passage, un camion croix rouge venant le soir sur cette avenue, c’est un point de rendez-vous journalier

Cela complique la mission, Olivier était peut-être de passage sur cette avenue

J’appréhende une jeune femme qui sort d’un bâtiment, touchée par la cause, ne connaissant pas Olivier, mais se plaignant des actions contre les SDF, les barrières tout autour des porches a la façon d’une prison, mais a contrario, ou on ne peut pas y rentrer

Pressée elle me quitte.

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Les témoignages s’enchaînent et j’ai l’impression de rabattre comme un recruteur de donateur, toujours avec ce sac en bandoulière qui me rebondi sur la cuisse à chaque pas.

Un homme qui sortait tout juste son chien nous détaille un peu plus la vie communautaire.

Les toilettes publiques sont de vrais problèmes, dans le quartier il n’y en a pas d’opérationnelle et récemment il y en a eu une d’enlevé.

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Tout en caressant le chien, il ressasse la fois ou des riverains avaient persécuté des Hommes de la rue, pour une affaire d’hygiène.

« Je ne sais pas ce qu’ils ont ? c’est du dédain ? du mépris ? En fait je pense que c’est de l’ignorance »

Le chien tire sur la laisse, pressé de se dégourdir les pattes. Il prend le nom de l’association dans le doute, et s’en va assouvir son chien

D’ailleurs, j’y arrive, je ne sais pas par ou commencé, des SDF allongées sur un canapé sous un porche et personne d’autre.

Je m’avance furtivement pour m’assurer qu’ils ne me dorment pas.

Ils dormaient, mais je n’ai pas été assez discret, je les ai réveillés.

« b.b..onjours v..vous connaissez quelqu’un qui s’appelle Oliver, il trainait dans la quartier».

Gêné d’avoir cassé leurs sommeils.

Le répétant en espagnol, ils ne parlent pas français, tout fraîchement arrivé en France, ils ne le connaissent pas.

J’ai déjà vu le camion de la croix rouge plusieurs fois, toujours la nuit.

Quand la maraude commence, il y a énormément de sans domicile fixe qui viennent se réchauffer, le quartier change d’un coup, et n’en devient pas plus désagréable

Après s’être ravitaillés, beaucoup vont au  parc derrière, là ou le camion est garé, se retrouver hebdomadairement.

C’était peut-être le cas d’Olivier, nous ne saurons pas si il était présent occasionnellement pour la maraude, ou que, plus tristement qu’il dormait dans cette avenue.

Il a été retrouvé sur le parking dans cette avenue.

Je ne sais pas a quoi il ressemble, je n’ai pas réussi a parler a une personne qui savait a quoi il ressemblait.

malgré tout cela, je lui rend hommage.

 

Didier 54 ans, le matinal

Didier est décédé dans un garage de train à pont Cardinet, retrouvé par un employé un matin

Je suis arrivé une première fois sur le terrain, seul, dans la rue Fort de Vaux qui est également entrée pour le périphérique.

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Le pont ferroviaire en face de moi abritait des tentes inoccupées faites avec des draps à motifs pour enfants, traversé, je discute avec le seul employé de la SNCF, qui prend à peine ma requête en compte, obnubilé apparemment par la démangeaison du soleil qui lui faisait faire des grimaces, il n’a eu aucune nouvelles du décès.

Je tente de prendre le chemin du terrain vague.

Une porte ouverte dans un local, sous le pont, minuscule, on ne peut qu’y tenir debout. Quelques pas de là, deux grands tunnels passent sous le pont et au-delà, très obscurs, ayant des machines de travaux publique juste devant, me font faire marche arrière.

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Un autre chemin est possible, mais il mène directement aux employés du présumé chantier.

Mauvais plan, c’est un terrain privé, je fais demi-tour et placarde tout de même des affiches dans le boulevard dans l’optique de recevoir des appels des habitants.

Je n’en aurai aucun.

Thomas est un journaliste, qui s’intéresse aux morts de la rue, il a fait l’enterrement de Didier, il a souhaité relancer l’enquête avec moi.

C’est reparti pour un tour, il met un point d’honneur à me laisser la liberté de faire comme bon me semble.

Je le guide jusqu’au no man’s land, je lui fais faire le tour de ce que j’ai vu, et prend vite plus les devants que moi, et veut directement demander au chef du secteur dans le présumé chantier.

Deux personnes dans un utilitaire de la SNCF nous croisent, et nous ignorent, comme si notre présence était banale, on avait des looks d’électriciens, surtout moi avec mon sac à fermeture ventrale, après tout ils ne nous connaissent pas, je m’attendais quand même a être interpellé.

Personnellement j’ai de sérieux doutes sur le lieu du décès de Didier.

Le paysage est broussailleux, il allie fougère, locaux et rails de trains, c’est typiquement ce qu’on voit dans les petites gares de province. Thomas ouvrit un local au culot, on surprend deux hommes en trains de manger dans un réfectoire d’une capacité d’une quinzaine de couverts.

Ils sont tous deux Bangladais et souriants, proches de la retraite, en tant que laveurs d’intérieur de train pour un prestataire de service, et oui, Didier est bien décédé ici, dans les sanitaires à quelques mètres de là, ils nous font prendre la direction pour parler à son chef.

On parle un peu, ils ont le sourire, nous mettent en confiance, nous sommes bien accueillis.

Nous les remercions, je ne m’attendais pas à ce déroulement des évènements.

On passe ensuite sous un tunnel et on y croisa un employé, ressortis, on était clairement sur les rails de la gare, moi marchant de planches en planches comme un enfant, un homme qui promenait un sac entier de déchet sur une épaule nous confirma la direction.

Des trains sont garés dans ce lieu atypique, en fait non, il n’est pas si inconnu que ça, j’y passe tous les jours en transport pour rentrer chez moi, je retrouve même le nom de la station ; Pont Cardinet.

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Après pas mal de relais qui nous aiguillent de personnes en personnes, on parle au responsable qui appelle les hommes les plus concernés par cette affaire, nous sommes en rond, comme une sorte de réunion au delà du contexte du travail, il n’y avait pas un indice d’impatience de leur part.

Les travailleurs, tous différents de leurs origines et par  leurs âges, d’ailleurs j’ai été étonné de voir une personne de mon âge y travailler, je ne sais pas pourquoi, je ne m’y attendais pas.

Tous étaient très calme, avec un air très pacifique et sincère.

Ironisant qu’il aurait fallu porter un gilet jaune, ils répondaient à toutes les questions que Thomas leur posait, moi un peu en recul, écoutais.

A vrai dire, il faisait très bien son travail de journaliste, posait les bonnes questions.

C’est un de leurs collègues qui a découvert le corps de Didier, au début de la matinée dans les sanitaires, qui est actuellement en arrêt maladie pour cette raison.

Didier venait apparemment pas mal de fois par semaines depuis quelques mois, ou il dormait dans le sanitaire qui était tout le temps ouvert.

Chauffage, eau chaude et toilette, surement mieux par rapport à sa situation initiale.

Il s’en allait par des escaliers très raides avec son vélo qu’il ne quittait pas, menant en bas du pont quand les nettoyeurs de trains arrivaient,

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Aux travailleurs qu’il croisait, il disait bonjour, sa présence était tolérée, même par le vigile qui tournait la nuit. D’après des théories il serait licencié pour cette raison, au moment ou nous étions sur le terrain, il n’y avait plus de sécurité nocturne.

Une des personnes qui était proche de l’affaire et de la personne qui a découvert Didier nous a bien mis l’accent sur sa politesse, mais rien de plus, il évitait au plus les salariés pour ne pas être créateur de débats.

Celui-ci nous accompagne dans les sanitaires, avec la clé, maintenant ouvertes que sur demande du responsable.

L’espace au sol était assez étroit, mais assez pour y allonger son matelas, et y mettre son vélo à l’horizontal.

L’homme qui nous accompagne a été touché également selon moi, l’inévitable mort qui nous guette tous, plaignant également son collègue vraisemblablement encore choqué.

Nous le laissons, avec pour ma part de l’empathie, pour enquêter sur le voisinage.

Thomas me propose d’aller dans la société d’en face , je suis un peu réticent, mais je le suis.

On rentre à l’accueil, un vigile est posté, et des personnes plutôt bien habillées, fument leurs cigarettes de l’autre coté de la baie vitrée.

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un plafond de 4 ou 5 mètres est au dessus de nous, les deux secrétaires derrière leurs bureaux qui se fond dans le décor n’ont pas l’air très occupées sur le moment.

On se lance avec notre requête.

Ils appellent les pompiers, qui étaient dans le bâtiment. Ils nous affirment que vers 7 heures du matin presque quotidiennement, une personne à vélo à partir de la rue, regardait les actualités diffusées sur la télé du poste d’accueil, par la baie vitrée.

Dans l’épicerie, en bas du long escalier étroit que le SDF prenait pour s’en aller, un salarié nous affirme également l’avoir rencontré il y a environ deux mois.

Notre mission s’arrêtera ici, on ne connaitra pas la vie de ce monsieur excepté ses habitudes matinales, ni même ce qu’il faisait la journée, ni même où il était . On sait juste ou il est décédé.

Quentin dit Mack, la cinquantaine

Parti du collectif avec Adrien, qui se porte volontaire pour m’accompagner, on fait un plan de route, ce n’est pas mon habitude.

On va au Louvre à proximité du défunt Mack, on achète de la ficelle au Monoprix pour pouvoir y fixer attacher nos affiches, je me prends également une casquette, c’est le cagnard au soleil.

Arrivé sur un lieu où il y a eu un décès sous cette chaleur étouffante, a la paroisse Saint-Philippe-du-Roule. On hésite à passer la cour, on y voit un interphone avec des nom et des titres religieux

 

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Une porte ouverte mène à l’église, on y rentre. L’église est presque vide, une personne de l’endroit y est occupée à faire des choses dont je ne me rappelle pas, j’hésite à lui parler, il a l’air occupé, Adrien s’en charge et prend les devants, c’est le sacristain, qui s’occupe de l’entretien.

Occupé, il nous fait patienter, nous reçois dans un local, puis on lui parle de Mack, il nous parle de lui comme une évidence, il l’a vu quelques heures avant que les pompiers arrivent dans la cour de l’église le jour de sa mort.

Son teint jaune, ses bouts de pieds nécrosés, son accent d’anglophone, les médicaments qu’il donnait régulièrement.

D’après le sacristain il était natif d’Ecosse, et était dans le quartier depuis des années.

Il demandera au curé s’il est possible de mettre une affiche devant, 1 semaine plus tard, elle y sera.

On partira acheter des fleurs pour les deposer dans le quartier, et y joindra une affiche

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Pas mal de curieux se sont avancés pour regarder, prendre des photos et lire notre affiche

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On ira dans les commerces de proximité pour avoir des détails sur Mack, on repartira bredouille.

À la suite des affiches, je rencontre Olivier, ancien paroissien de Saint-Philippe-du-Roule, on se rencontrera dans une cour, toujours en plein cagnard.

Assis autour d’une table, il commence à me parler de Mack, d’après lui il était Etats-Unien, d’Arizona, il en avait l’accent, ça lui semblait évident.

Il ne buvait pas et n’avait pas de vices particuliers, les riverains lui donnaient des vêtements de bonne manufacture, pour toutes les saisons, il avait à manger régulièrement, une riveraine prenait soin de Mack.

Olivier lavait les pieds de Mack vers la fin de vie avec d’autre maraudeurs, je crois.

La gangrène lui avait complètement rendu les bouts des pieds morts, aux urgences, ils ont voulu l’amputer, il aura fui de l’hôpital prétextant vouloir fumer une cigarette.

Olivier l’aura rattrapé pendant sa fuite, mais force est de constater qu’il ne pouvait en rien le contraindre

Être sans-abri c’est dur, mais infirme ça l’est encore plus

Je rencontre, quelques jours plus tard, Michel qui est diacre, curieux de la définition de ce dernier mot, je lui en demande le sens.

Il participe à la maraude, avec les jeunes dont anciennement Olivier.

Il mettra directement un mot d’honneur sur les lavements de pieds presque quotidiens d’olivier et de ses coéquipiers. Michel en parlera comme un acte vertueux.

C’était le plus ancien SDF du quartier, il avait d’abord été au champs Elysées, ou les forces de l’ordre l’auraient persécuté pour le faire partir.

Il tenait beaucoup à ses affaires, à ses valises et leur contenu, d’après ce que j’ai entendu de tout le monde.

Il m’a donné aussi des détails sur son infection, et de son décès suite à son refus d’amputation.

Vers la fin, il ne se fera plus laver les pieds, mais il aura été le plus ouvert socialement que depuis 10 ans.

« Ça me laisse perplexe, souffrait-il ? » me dit alors Michel

La police, après son décès et la fouille de ses valises, aura trouvé le numéro d’Olivier, puis le contactera.

On ne connaitra pas sa vie vraiment, même sa nationalité n’a été que spéculative, mais les personnes qu’il l’ont entouré le connaissaient, lui.

La femme qui lui donnait manger presque tous les soirs m’a appelé pour me parler de son étonnement et de sa tristesse sur le décès de Mack, enfaite je pense qu’elle avait l’affiche sous les yeux, et qu’elle venait juste de l’apprendre.

A vrai dire il est toujours à l’IML, dans l’espoir de trouver sa nationalité et son identité afin qu’une famille puisse être retrouvée. Si ce n’était pas le cas, le Collectif serait informé de la date des funérailles, et pourra prévenir ses amis pour qu’ils puissent être présents.

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Tarak, dit Tarek 59 ans

Je rencontre Xavier, trésorier de l’association à son travail, il me guide sur la place ou Tarak était quotidiennement.  Constituée de cafés terrasses, d’un kiosque et de bancs individuels, sur lesquels une femme est assise, et deux autres, devant elle, sont accroupis.

Xavier me présente à la première, c’est Marise, la compagne de route de Tarak, les deux autres font parties du Samu social, elles étaient tout justement en train de discuter d’un hébergement avec Marise, celle-ci habituée à la rue, ne semble pas enthousiaste

Avant de partir elles nous parlent un peu, sensation d’un tour de garde, j’apprécie peu.

Xavier après quelques mots échangés avec Marise, part à son tour, pour faciliter l’échange, je m’assois devant elle, confortablement, dans l’idée que j’y resterai longtemps.

Marise me parle de tout, et quand j’essaie de dévier la discussion vers Tarak, elle me rétorque qu’ils ne se connaissaient  juste de vue, parlant vaguement de son enfance rebondissant sur des choses hors-sujet, elle n’est et ne sera pas réceptive à mes requêtes, je préfère la laisser.

Au kiosque, juste devant, je demande à la kiosquière si dans le doute, il existait un lien entre Marise et Tarak, elle acquiesça, sans aucun doutes.

Autant d’années qu’elle travaillait là, qu’elle le voyait. Qu’alcoolisé il aimait affirmer le contraire.

« Y’a quoi, 2 semaines, totalement ivre il a tenté de s’asseoir sur un des bancs. Il est tombé à côté » me raconte avec un amusement communicatif en déviant le regard, devant elle « Il était toujours poli ! toujours au revoir, bonjour »

Le kiosque étant orienté vers les bancs, le duo Tarak et Marise faisait partie de son quotidien « s’il n’était pas là, c’est qu’il était sur une bouche d’air chaud pas loin d’ici, qu’il pleuve où qu’il neige »

Je retourne avec Xavier, il me ressasse les fois ou il lui donnait des cadeaux pour qu’il les donne à ses enfants.

Avant de me quitter il me redirige à la pharmacie, quelques pas à faire, et m’y voici, devant celle-ci, il y a une bouche d’air, un homme y est assis , je passe devant plusieurs fois en hésitant à le questionner,

« Bon… j’y vais »

Souriant, il parle un peu l’anglais, peu le français, je lui tends une affiche pour qu’il y voit le prénom du défunt, la mâchoire serrée quelques secondes, il me fait comprendre par gestuelle qu’il était généralement sur la bouche d’air ou il se tient actuellement et m’encourage à rentrer dans la pharmacie, impliqué et plein de bonne attention.

J’y rentre, de jolies couleurs roses pastels étalent les murs, une souriante femme derrière le comptoir s’occupe des clients, et moi j’attends mon tour. Son sourire s’altéra soudainement après ma requête.

Un lien étroit s’était établi avec la pharmacienne et Tarak, du paracétamol lui était régulièrement donné pour calmer le manque, la veille elle avait retrouvé par internet son frère pour lui annoncer son décès au téléphone.

Il n’était pas au courant 5 jours après le décès de son frère , il viendra en France pour le rapatrier.

Sa famille avait apparemment proposé plusieurs fois de renouer, il refusera toujours.

J’en apprends sur Taraq, il était électrotechnicien sur Paris et Nanterre , avait une femme, a divorcé, avait une maison mais elle a été incendiée. La pharmacienne avait qualifié ça de « cursus classique »

Je lui propose une affiche devant la boutique, elle accepte, une semaine plus tard, elle y sera encore.

Le russophone étant parti, je vois la bouche d’air chaud, ou un homme dormait, ou un autre a pris sa place.

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Après quelques jours, je me décide d’appeler Isabelle elle donnait des cours de dessins libres à Tarak et Marise.

Au début accueilli avec plaisir par le MacDonald’s des Tuileries pendant 5 ans, migreront a Emmaüs puis Épi d’or, il restera très fidèle au rendez vous.

Dix ans qu’elle est dans le quartier, autant de temps qu’ils se connaissaient.

Il aimait peindre librement, sans prendre de conseils, faire ses propres couleurs. Être indépendant comptait pour lui et au-delà de ses peintures, quand il avait du mal à se lever, il n’était pas friand d’aides extérieures.

La nostalgie de Tarak pour la Tunisie se retranscrit sur ses dessins, il dessinera souvent des paysages orientaux avec des palmiers, des bateaux.

Je lui propose de la rencontrer, elle acceptera, on se retrouvera chez elle juste devant la place, une demi-heure plus tard, ou j’y croisa marise, sur exactement le même banc qu’au jour ou je l’ai rencontré.

Isabelle en amatrice d’art me décrypte les peintures et note que sa santé s’est dégradée proportionnellement que ses couleurs se sont assombries.

Je lui demande s’il aurait voulu que ça soit publique, elle rétorque, que de toutes façons, il n’est plus là pour s’y opposer

 

 

 

 

 

 

Charles, 62 ans

Charles, comme on l’appelait, on ne connaissait pas son vrai nom, natif de Hongrie il est décédé a 62 ans le 26 avril 2018, il passait la plupart de son temps dans le quartier de l’Europe dans le 8ème, là où il mendiait, où il vivait.

A l’angle du boulevard Malesherbes et de la rue Monceau, devant un bâtiment désaffecté, c’est là où il mendiait, mais aussi qu’il aidait.

Un employé d’en face, à la poste le décrivait comme serviable. Ayant eu vent de son décès, celui-ci nous affiche un air hagard, une autre association l’ayant déjà contacté auparavant, pour avoir des renseignements sur le défunt.

Les clients l’appréciaient, il faisait des brins de nettoyages pour le bien commun des alentours, il intégrait le paysage du quartier.

Le salarié le saluait, au loin, autant de matins qu’il le voyait.

D’après lui-même, il ne parlait pas beaucoup, mais correctement le français. Il restait dans le sas d’entrée pendant les périodes de froid, avec la bonne volonté des employés, pour qu’il puisse reprendre des forces.

Nous accrochions à la barrière devant la Poste, une affiche lui rendant hommage, force est de constater que, juste après notre départ, une personne âgée la regardait attentivement, mais nous, nous l’avons regardé partir.

Notre seconde escale se déroulait quelques rues plus loin devant un supermarché de quartier, c’était son second lieu de manche, rues étroites et sens unique de circulation.

Nous y entrions, sans savoir à qui parler, nous nous présentions au gérant qui alimentait les rayons, confus de notre requête mais bien attentionné, il nous propose de parler directement à une employée de caisse, qui affectionnait le plus Charles dans les locaux.

« Oui, je vois ! Charles il venait acheter des flasques de vodka avec son ami Laszlo » le tout en brandissant un sourire.

Il était « Franchement sympa », les clients du magasin lui donnaient à manger, c’était un habitué qui venait souvent.

Et d’un entrain de souvenir elle nous enjoint à aller dans un restaurant casher, au coin de la rue ou Charles avait ses habitudes. Le manager en retrait et à l’écoute nous propose de nous y emmener, je lui propose, en retour, d’accrocher une affiche devant son magasin, il acquiesce.

Nous arrivons à la bonne rue, elle est comblée de restaurants ! aucun voile d’ombrage ne désigne un restaurant casher, dans le doute, on se dirige vers le plus proche.

On se présente à une femme qui travaille, accoudée pour nous écouter, elle nous rétorque, qu’elle le connaissait, mais ne voyait pas comment nous aider. Apercevant une requête spéciale, le patron s’approche, curieux et demande de la reformuler pour lui.

D’un coup d’émotion, il nous relate « je ne peux rien pour vous, j’étais là pour l’aider et ça depuis 20 ans, nous lui avons tout donné, des doudounes, un coin pour se réchauffer, nous avons assez donné pour lui, ma mission s’est terminée quand il s’est noyé, mais on s’est noyé en même temps que lui, j’ai fait ce que j’ai pu ».

Une pensée alors, me traverse l’esprit, celle de lui rétorquer que nous allons faire ce que l’ont peut, je me suis senti un peu ridicule. Il nous accompagne à la sortie, nous le remercions, il en fait de même.

Soucieux de savoir ou mettre l’affiche, et en admettant que les restaurateurs en avaient déjà fait assez, nous remarquons que dans ce quartier en travaux, rien n’est bien optimal pour accueillir notre affiche, la rue étant en travaux, et la plupart des édifices étant trop éphémères pour nous faire penser qu’une affiche ne soit pas vite disparue.

Résolus à aller une rue plus loin pour chercher un endroit idéal pour finaliser la mission, se baladant, on surprend un homme occupé à manger, assis sur une marche unique qui mène à un local minuscule.

Après une requête pour avoir des informations sur Charles, exposant un air interrogatif, il répondit avec un fort accent d’Europe de l’Est qu’il le connaissait, il nous date son décès en levant une main avec un air certain, comme si c’était ressassé.

« Charles ne mangeait pas, ne buvait pas, ne se soignait pas » tout en nous montrant son auriculaire pour nous le représenter.

Dur de se faire comprendre, tentant de lui demander s’il pouvait nous emmener voir Laszlo, l’ami fidèle de Charles, avec qui il achetait des flasques de vodka, pour avoir un témoignage. Il hoche la tête formellement, lâche sa fourchette, se lève, claque la porte de son local derrière lui.

« On y va ».

Laissant sa barquette de nourriture par terre, devant la marche

D’un pas assuré, il nous amène présumément a Laszlo, on le suit un peu hésitant,

« Ou va t’on ? C’est loin ? » se dit-on, pas le courage de lui demander, ça serait impoli, comme lors d’un départ en vacances véhiculé ou le cadet de la famille répète « c’est quand qu’on arrive? »  alors qu’on marchait depuis a peine 3 minutes.

Une riveraine s’approche de notre guide « Bonjour Laszlo, je suis très émue de ce qui vous est arrivé, je pense fort à vous ».

Effarés ! la personne qu’on cherchait depuis le supermarché était avec nous. Dans un souci de barrière linguistique, il y a eu incompréhension.

On ne cherchait plus Laszlo, mais celui-ci allait nous donner le témoignage demandé et nous oriente sous un porche, quelques cartons entreposés avec des bouteilles d’eau.

C’est là que Charles dormait.

Il nous parle très rapidement de ses 16 ans d’amitié, et autant de vagabondages avec lui, il se sera arrêté là, partant, nous laisse seuls face à ce porche.

En finalité, ceux qui le connaissaient le mieux, en parlaient le moins.

Nous avions mission de fixer la dernière affiche à place du marché, nous avons préféré la mettre sous ce porche à quelques pas du restaurant, et à quelques minutes de Laszlo.

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