M., 41 ans

Le 30 décembre 2016, M., un sans-abri, décédait aux Champs-Elysées. Il avait 41 ans.

Il y a des lieux où poser des affiches se révèle plus troublant que d’autres. Les Champs-Elysées sont de ceux-ci. Tomber dans l’opposition bête et méchante est vain, en plus d’être stupide. Difficile, pourtant, de ne pas céder à cette facilité tant le contraste avec cet étalage de richesse est criant. Désespérant même, lorsqu’après quatre affiches, personne n’a encore pris la peine de s’arrêter. On est le 3 janvier, la nuit est tombée très rapidement et il pleut. La magie de Noël ne perdure plus que pour les touristes. Les passants, eux, ont cet air morose des lendemains de fête arrivés sans crier gare.

En bas de l’avenue, c’est le branle-bas de combat : on démonte le village de Noël. Sur le côté, un arbre idéalement placé pour la cinquième affiche. Le temps de la nouer, me voilà face-à-face avec un grand soldat de bois oublié dans la pagaille du déménagement. C’est le premier à s’arrêter – le seul. Ses grands yeux noirs lisent et relisent sans concession : « Un homme, sans domicile fixe, est décédé le 30 décembre… » Une dame – de chair et d’os, elle – s’approche. Lit l’affiche. Son visage ne réagit pas. « Ça ne me concerne pas ! », lance-t-elle. Il s’éclaire par contre à la vue du soldat de bois. Elle l’entoure d’un bras, sourit en grand, et fait un selfie. Si elle avait utilisé l’autre objectif de son téléphone, c’est l’affiche qui serait apparue sur son écran. Satisfaite, elle reprend sa route en contemplant sa photo. Le soldat reste. Son regard implacable brûlerait presque. « C’est ça, être humain ? »

photo-facebook

Seuls deux témoignages arriveront jusqu’au Collectif. Celui d’une riveraine, qui avait tenté de l’aider mais le connaissait très peu. Et celui d’une jeune femme. A., son amie depuis 7 ans. De ce qu’elle raconte, M. semble avoir eu une vie tissée de drames. « Il était très malheureux. J’ai essayé de l’aider comme j’ai pu, parce que je l’adorais, explique-t-elle. Il me défendait. C’était un cœur, un ange. Il défendait tout le monde mais ne savait pas se protéger lui-même. » Jusqu’au bout, A. aura essayé de le sauver.

À l’endroit où M. s’est donné la mort, un autel improvisé : sa casquette et deux magnifiques bouquets de fleurs – des roses rouges. Il les avaient offertes à son amie le 30 décembre.

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