Mieczek, 64 ans

Dans la nuit du dimanche 9 avril, Jan B. est décédé au 5 avenue Courteline à l’âge de soixante-quatre ans. On l’appelait aussi parfois Mieczek ; c’est sous ce nom que nous l’avons entendu appelé, quand nous sommes allés, deux affiches portant le nom Jan B. à la main, sur les lieux de sa mort.

Au 5 avenue Courteline, nous avons trouvé une pile d’objets abandonnés, ainsi qu’un vieux matelas replié sur lui-même.

Nous ne nous sommes pas arrêtés tout de suite. Nous voulions avant de commencer à fixer les affiches, chercher des fleurs, des roses rouges ou roses, pour rendre hommage à Mieczek. Il y avait certes un fleuriste au 5 avenue Courteline, mais il n’était pas encore ouvert.

Nous avons beaucoup marché le long de l’avenue, franchissant la ligne de tramway, sous les ombres des arbres qui bordaient le trottoir, devant les petites cours cachées derrière de grands grillages couverts de lierre, hérissés de haies épaisses, de massifs bourgeonnants, et nous disions à chaque pas : « Quel endroit  calme ! », laissant le 5 avenue Courteline loin derrière nous, tout en levant les yeux pour regarder les immeubles aux balcons décorés de fleurs.

L’avenue Courteline était paisible ; les portes des petits jardins étaient closes. De l’autre côté des rails du tramway qui se dirige vers Porte de Vincennes, il y avait une telle abondance de végétation que les immeubles semblaient couverts d’un grand rideau vert.

Après avoir donné quelques euros au fleuriste au bout de la rue Courteline, nous sommes revenus deux roses à la main, dans la direction du 5, et marchant à vive allure pour mettre les affiches, nous nous mettions l’un derrière l’autre sur le trottoir, car nous avions peur en nous bousculant, de faire tomber nos fleurs ou de les tordre contre un pare-brise, ou de les effriter. Elles étaient de couleur rouge foncé.

Au 5 avenue Courteline, le fleuriste était encore fermé.

Nous ne sommes pas allés directement accrocher les affiches. Pendant notre pause-déjeuner, je me suis rendue chez le maraîcher qui se trouve en face du 5, lequel m’a dit à propos de Mieczek :

« Je ne sais pas comment s’appelait cet homme. Non, je n’ai jamais discuté avec lui, parce qu’il était polonais… Il avait un ami, un ami aux jambes cassées, polonais aussi, qui était toujours avec lui et qu’il aidait à avancer, en le poussant… Son ami était en fauteuil roulant. Et dimanche soir, ils sont partis tous les deux à l’hôpital : l’un des deux était malade, l’autre, l’autre qui était peut-être celui dont vous me parlez, mademoiselle, est mort dans la nuit. »

Le maraîcher m’a également recommandé de me rendre dans une épicerie de la rue que disait-il, Mieczek et son ami fréquentaient souvent, puis il a ajouté : « C’était un problème du cœur… L’ambulance l’a emmené, quand il faisait nuit déjà, le dimanche soir, vers un hôpital… Lequel ? je ne sais pas… On ne l’a pas revu ensuite… C’était un problème du cœur, un arrêt cardiaque qui l’a fait mourir… »

Le maraîcher m’a indiqué l’épicerie dont il m’avait parlé d’un geste abstrait de la main, désignant un lieu hors de mon champ de vision, en pointant du doigt l’un des murs de sa boutique comme si mon regard avait pu passer au travers ; nous n’avons pas trouvé l’épicerie en question.

*

*      *

Choix2

A mon retour, mon binôme m’a dit avoir reçu sur son téléphone portable, un message de notre responsable qui nous indiquait que cet homme que nous avions appelé Jan B. sur nos affiches – Jan B, sans domicile fixe de 64 ans est décédé le 9 avril dernier, au 5 avenue Courteline -, portait aussi le nom de Mieczek.

Nous avons voulu rectifier les inscriptions que nous avions mises sur nos affiches en ajoutant au stylo ou peut-être au crayon à papier dans un coin, près du nom imprimé, en lettres majuscules, Mieczek ou un Aussi appelé Mieczek écrit rondement, avec application ; mais nous n’y avons pas pensé ce jour-là, et les deux affiches où était inscrit le nom Jan B. sont restées vierges.

« Souviens-toi quand nous serons devant les commerçants, de son véritable nom : il s’appelait aussi Mieczek. »

*

*      *

Dans l’avenue Courteline, il y avait aussi une opticienne, non loin de la boutique du fleuriste, que nous sommes allés voir, après être restés longtemps assis devant l’une des affiches que nous avions accrochées, sans en être tout à fait proches. Nous apercevions de temps à autre quelques personnes venues de part et d’autre de la rue qui s’arrêtaient pendant quelques instants, pour la lire, et qui reprenaient leur route silencieusement, d’un pas vif, et qui ne nous adressaient pas la parole.

A peine sommes-nous entrés dans la boutique de l’opticienne que le fleuriste qui devait bientôt ouvrir son magasin, à trois heures et demi de l’après-midi, est passé dans la rue.

Nous avons tourné la tête dans sa direction.

L’opticienne l’a appelé souriant largement : « Est-ce que tu te souviens de l’homme que l’ambulance a emmené dimanche soir ? » et le fleuriste sursautant, s’est arrêté sur le seuil de la boutique pour lui répondre.

L’opticienne et le fleuriste connaissaient eux aussi Mieczek, de vue seulement. Ils l’avaient aperçu accompagné de deux amis, toujours au même endroit, de deux amis dont l’un était en fauteuil roulant ; et comme ces trois amis discutaient toujours en polonais entre eux, il était impossible de savoir si Mieczek parlait correctement français ou non.

Le fleuriste et l’opticienne nous ont raconté aussi qu’un épicier apportait souvent à manger à Mieczek, que des travailleurs du SAMU social lui rendait chaque fois qu’ils passaient près d’eux, une petite visite, mais que pour le reste, les Polonais restaient entre eux à discuter l’après-midi, le soir, dans leur langue natale, et qu’il n’y avait personne pour les approcher.

Un jour, un artiste est venu pour prendre le matelas de Mieczek. Il l’a recouvert de graffitis. L’opticienne nous a dit qu’elle s’était emportée contre cet artiste ce jour-là.

« Et pour dimanche soir ? a-t-on demandé – Je n’ai presque rien vu, nous a répondu le fleuriste. Son cœur a lâché, les secours sont venus pour lui masser la poitrine et le ranimer, comme ils le pouvaient. Les secours sont venus, oui, mais il n’y avait plus rien à faire ; et ils l’ont emporté. J’ai revu ses amis venir ici depuis, pas lui… non pas lui, mais je ne sais rien de plus, a-t-il ajouté, sur les circonstances précises de son décès. Si vous vous rendez au SAMU social qui est juste à une cinquantaine de mètres d’ici, vous rencontrerez les travailleurs sociaux qui le saluaient et qui le connaissaient bien. – Oui, a repris l’opticienne, allez au SAMU social, le bâtiment au bout de la rue très imposant, très grand, qui ressemble à un château. Les gens de là-bas le connaissaient bien. – Ce gars-là était quelqu’un d’assez isolé, qui parlait peu, excepté à ses deux amis. – Il était très souvent ici, avec ses amis, mais nous ne leur parlions pas… Nous ne pouvons pas vous en dire plus. »

*

*      *

Choix3

Quelques mètres plus loin, de l’autre côté du périphérique, nous avons trouvé le SAMU Social : un ancien hospice, caché derrière des murs de pierre grise, ébréchée, abîmée, avec quelques inscriptions entaillées de long en large brouillonnement, aux portes closes et cerné d’un parc.

Nous nous sommes approchés d’une des portes latérales, nous avons hésité pendant un instant et nous nous sommes présentés à l’interphone : « Qui êtes-vous ? … Le Collectif Les Morts de la Rue ? … Je suis le directeur du SAMU Social… Oui, oui, vous pouvez entrer… Ce n’est pas cette porte-là, non, mais celle de gauche… Il n’y a pas qu’une seule entrée. »

L’interphone s’est arrêté. Un grand silence s’est fait, encore une fois, un long silence, tout autour du centre ; nous avons regardé à droite, à gauche pour chercher l’autre entrée et nous étions si désorientés qu’il a fallu attendre qu’une passante voyant notre embarras, nous indiquât d’un geste de la main ce que nous cherchions :

« C’est ici, regardez. », a-t-elle dit avant de s’éloigner en direction du pont qui surplombait le périphérique, du côté du pont duquel Mieczek était mort.

« J’ai peur qu’on nous trouve indiscrets si nous essayons de pénétrer dans la vie de cet homme, comme ça… D’ailleurs, m’a dit mon binôme, j’ai trouvé que tu ne parlais pas d’un ton assez professionnel dans l’interphone. – Je ne crois pas qu’il n’y ait qu’une seule manière de procéder, lui ai-je répondu, pour aborder un tel sujet. – Peut-être, a murmuré mon binôme, peut-être… Il y a plusieurs manières de parler de la mort », a-t-il conclu quand nous nous approchions de l’entrée.

C’était une petite porte en métal, revêtue de peinture verte et terne. Aussitôt, on nous a ouvert ; une tête d’homme s’est glissée dans l’embrasure de la porte, qui s’est entrebâillée doucement, avec un demi-sourire, la lèvre inférieure séparée de la lèvre supérieure, en suspens toutes deux, comme s’il était étonné de nous voir et s’il s’apprêtait à nous poser une question importante.

Puis, tandis que la porte s’ouvrait, le parc du SAMU Social s’est découvert à nos yeux, grand, ensoleillé, ses allées blanches, ses arbres espacés les uns des autres à l’ombre desquels plusieurs hommes assis mollement dans des chaises, se reposaient, avec tout au fond, le fronton du bâtiment où était écrit : Hospice Saint-Michel, et des travailleurs sociaux en gilet bleu qui discutaient entre eux.

« Nous sommes Le Collectif Les Morts de la Rue, a dit mon binôme, nous venons ici rencontrer le directeur à propos d’un homme qui avait l’habitude de venir ici : Jan. Ou plus précisément, il s’appelait Jan B. Il avait une cinquantaine d’années, a-t-il poursuivi. Peut-être que vous le connaissez aussi sous le nom de Mieczek. »

Après nous avoir regardés de haut en bas et s’être tous retournés dans notre direction, les travailleurs sociaux ont hoché la tête, en se dévisageant les uns les autres, un gobelet de café en plastique à la main :

« Mieczek… Mieczek, nous l’avons connu, oui ; il ne vient plus maintenant. – C’est que depuis dimanche dernier, a-t-on répondu, il est mort. Il est décédé. »

Et nous avons ajouté :

« Vous le saviez déjà ? que Mieczek était mort ? … ou non ? »

Pendant quelques instants, les travailleurs sociaux ont tous répété le même prénom féminin : « X. » sans avoir l’air de s’adresser à nous.

« Oui, mais il ne venait déjà plus depuis longtemps », a dit l’un d’entre eux.

Un autre travailleur social : « C’était cela oui, que nous voulions dire, a-t-il ajouté, qu’il ne venait plus ici depuis longtemps. Je ne l’ai pas revu ici depuis quand ? combien de temps ? quatre mois peut-être, depuis l’hiver dernier. On le croisait bien sûr, parfois, presque tous les jours, au même emplacement. Il ne venait plus ici, plus dans le centre, mais il était encore dehors, sur l’avenue Courteline, avant dimanche dernier… Je veux dire qu’avant dimanche dernier, on le voyait l’après-midi, le soir sur son matelas, au bord de la route. Il restait là de longues heures, avec ses deux amis. »

Plusieurs des personnes qui se trouvaient autour de nous, majoritairement des hommes d’âge mûr, avaient interrompu leur conversation pour nous regarder, depuis leur chaise, d’un air étonné, certains pour s’approcher de nous ; l’un d’entre eux nous a serré la main avant de s’éloigner et d’autres, d’autres se contentaient depuis l’endroit où ils étaient indolemment installés, de nous sourire ; le travailleur social a poursuivi :

« Au début de l’hiver, Mieczek venait encore ici : il y avait de la tristesse sur son visage et il ne parlait presque plus. C’était quelqu’un d’assez solitaire. Moi, je ne le connaissais pas très bien ; personne ici ne le connaissait comme le connaissait X., qui était chargée de le suivre et de l’aider dans ses démarches. Mais à un moment, à un moment donné, oui, on ne le voyait même plus du tout, ni à l’intérieur du SAMU social ni avenue Courteline… C’était qu’on lui avait trouvé un logement, il n’y est pas resté longtemps. – Un logement ? a-t-on demandé. – Au début de l’hiver, il s’était dégoté un logement. – Et il n’y est pas resté ? – Non, non, quelques semaines plus tard, il était de nouveau avenue Courteline», a soupiré le travailleur social en haussant les épaules et en contractant les lèvres (en contractant les lèvres comme on le fait habituellement pour sourire mais dans ce cas précis, il  contractait davantage sa bouche, ses joues qu’il ne souriait) d’un air impuissant.

Le directeur est arrivé ensuite et, après nous avoir invité à prendre un café, dans un petit local, obscur, où quelques hommes oisifs étaient assis autour de petites tables, un gobelet en plastique posé devant eux, il a voulu nous conduire dans le parc en direction de l’hospice. Avant de suivre le directeur :

« Merci, merci, mais vous ne savez rien d’autre, a-t-on demandé aux travailleurs sociaux, à propos de Mieczek ? –Non, non… Si, il avait une fille, une fille qui vit en France. – Une fille ? – Une fille adulte maintenant. X. en sait plus que nous tous concernant Mieczek : allez la voir. »

Choix7

*

*      *

L’hospice s’ouvrait de tous les côtés, sur une petite place blanche, dont une partie était plongée dans l’ombre, l’autre en plein soleil. Là, un homme faisait les cent pas ; des bancs étaient disposés de chaque côté ; au centre, un péristyle ainsi qu’une série de marches nous faisaient face :

« Suivez-moi », nous a dit le directeur.

Nous avons suivi d’un pas hésitant, le directeur, nous avons marché tête baissée, les bras raidis le long du corps jusqu’à parvenir par une porte latérale du grand bâtiment, dans une petite pièce ; il s’agissait d’une sorte d’antichambre : elle conduisait vers une autre pièce dont la porte était close.

« X. se trouve dans ce bureau, a ajouté le directeur. Elle est en rendez-vous avec quelqu’un. »

Le directeur s’était avancé en direction de la porte ; il a frappé trois coups :

« X. ? X. ? Excuse-moi, je ne veux pas t’interrompre…. Le Collectif les morts de la rue veut te parler… Le Collectif les morts de la rue. C’est à propos de Mieczek, tu le connaissais bien. »

Une faible voix s’est échappée de la porte entrouverte :

« Mieczek ? », a-t-elle dit (je n’ai pas entendu ce qu’elle a dit d’autre).

« Mieckzek, oui, a répondu le directeur. – Ne la dérangez pas… a dit mon binôme.  – Ne la dérangez pas surtout… ai-je murmuré à mon tour en esquissant vers l’extérieur, quelques pas, trois ou quatre, comme pour sortir.– Dis-leur d’attendre, d’attendre quelques minutes, d’attendre un peu, dix minutes, un quart d’heure ou un peu plus, je ne sais pas, et je serai à eux, a encore dit la voix féminine. – Oui, oui, ils vont t’attendre, a poursuivi le directeur qui ne nous regardait pas et nous tournait le dos, ils veulent te parler de Mieczek et te poser des questions sur lui. Je vais leur dire de t’attendre », et il a refermé la porte.

« Vous pouvez attendre dans cette pièce, nous a dit ensuite le directeur avec un large sourire, ou dehors. »

Nous nous sommes installés sur un banc dans l’ombre à l’extérieur, et nous avons attendu peut-être une heure.

Choix19

*

*      *

La rencontre avec la travailleuse sociale, X. a été brève. Nous avons appris que Mieczek avait mis comme mot de passe à sa session le prénom de sa fille.

Il se rasait le visage tous les matins, c’était la première chose, nous a dit X., qu’il faisait en arrivant au centre.

X. nous a aussi montré une photo de lui, je me souviens simplement qu’il avait les yeux bleus.

Pour le mot de passe, la fille de Mieczek a contacté Le Collectif quelques jours plus tard, disant qu’elle avait été émue que Mieczek ait mis son prénom en mot de passe.

Et nous nous sommes quittés, en disant des choses qu’il serait difficile de rapporter par les mots.

*

*      *

Sur le chemin du retour, nous avons croisé deux personnes, l’une en fauteuil roulant, à l’endroit où Mieczek était mort.

« Ce sont ses deux amis », ai-je dit à mon binôme.

Il ne m’a pas répondu et j’ai poursuivi :

« Est-ce qu’on devrait aller leur parler ? »

Je n’ai pas dit autre chose, il ne m’a pas répondu ; et nous sommes passés devant eux la tête baissée. Et quelques mètres plus loin, nous nous sommes quittés – c’était la fin de la journée -, sans presque rien nous dire d’autre qu’au revoir, pour rentrer chez nous.

*

*      *

Choix12

Une semaine plus tard, nous sommes revenus avenue Courteline.

Pendant que mon binôme surveillait l’affiche et l’endroit (l’endroit où se trouvait un matelas et de vieux objets) où Mieczek était mort, je me suis rendue au SAMU social :

« Savez-vous si les deux amis de Mieczek sont ici ? ai-je demandé là-bas, après m’être présentée. Ils sont bien là, m’a répondu un travailleur social. – Quel âge avez-vous ? – Vingt ans », ai-je répondu.

Nous nous sommes avancés dans le parc. Deux hommes se trouvaient là assis, qui parlaient polonais entre eux, deux dont l’un était en fauteuil roulant.

« Vous êtes jeune, je vais l’annoncer avec vous, m’a dit le travailleur social. – Ils ne le savent pas ? »

J’ai tourné le visage dans la direction des Polonais, tandis que le travailleur social entre eux et moi, lançait des regards d’un côté et de l’autre, tantôt vers eux, tantôt vers moi :

« Je suis du Collectif les morts de la rue… Je ne veux pas vous déranger… Mieczek était votre ami ? ai-je demandé. – Oui. »

Le travailleur social et moi nous sommes regardés :

« Peut-être ne savent-ils pas, m’a-t-il dit à voix haute, mais en penchant sa tête vers moi comme s’il avait voulu me dire une chose secrète, que Mieczek est mort. – Peut-être », ai-je répondu.

L’un des deux hommes plissait les yeux, comme s’il essayait de comprendre ce que nous disions en français. Il avait des yeux pensifs, levait le visage dans ma direction mais ne disait rien ; sa bouche vibrait, vibrait animée de petits frémissements aux coins de ses lèvres, mais ses yeux bleus étaient immobiles et je ne pouvais pas m’empêcher de rattacher mon regard au sien.

« Savez-vous que Mieczek est mort ? – Oui. – Oui. »

C’était le travailleur social qui avait posé la question.

Il avait fallu que l’un des deux amis traduisît à l’autre ce qu’avait dit le travailleur social en français pour qu’il répondît Oui à son tour. L’homme en fauteuil roulant était silencieux ; il regardait son compagnon, en hochant la tête, pendant que l’on essayait de parler en français avec son ami qui lui, gardait la même expression de gravité, et bien qu’il parût affecté, les traits de son visage, excepté à des endroits imperceptibles, qui me faisaient comprendre qu’en dessous de son expression morne, quelque chose, je ne sais quoi de violent s’agitait, les traits de son visage ne bougeaient pas.

« Voilà, voilà, je viens pour vous demander des choses sur Mieczek… Vous étiez ses amis ? – Oui. – Est-ce que vous avez quelques petites choses à nous raconter sur lui, dites : vous le connaissiez bien ? ai-je demandé encore. – Oui. – J’espère que je ne vous dérange pas, j’espère vraiment… ai-je ajouté et décidément, ne trouvant que des bribes de phrases inachevées à prononcer, j’ai ajouté encore :

« Est-ce que vous connaissiez certaines choses sur… »

Sans me répondre, le Polonais m’a regardée, sans me répondre non, sans bouger, avec ses yeux pâles et profonds ; seuls quelques petits plis bougeaient au coin de ses lèvres.

A mesure que j’essayais de rendre plus intelligible la conversation, elle ne cessait de s’embrouiller tant le zèle que je mettais à poser des questions était peu de choses en comparaison des mots que nous n’arrivions pas le Polonais et moi, à prononcer, et qui semblaient remuer sourdement dans l’air, sans que rien d’important ne fût dit.

« Sa fille… Sa fille… Vous pourrez parler avec sa fille, m’a dit, entre autres choses, le Polonais, sa fille A. – Elle vit près d’ici ? – Oui. »

Et voyant donc mon embarras, le Polonais a fait le geste avec sa main de quelqu’un qui veut téléphoner :

« Un numéro de téléphone ? ai-je demandé. Vous voulez un numéro de téléphone ? »

Comme je n’avais pas prévu de carte de visite, j’ai fouillé dans mon sac avec un tel empressement que plutôt que de le remettre bien en ordre comme je le désirais, je n’ai fait qu’agiter en tous sens les objets qui se trouvaient là, pour certains depuis longtemps, avec de grands efforts, sans rien en extraire.

Pendant que je m’escrimais ainsi, le travailleur social m’a fait savoir d’un signe discret qu’il devait partir : « Vous n’avez plus besoin de moi ? – Non. – Je vous laisse avec eux », et je continuais de chercher dans mon sac nerveusement en le posant au sol et en cherchant sous mon carnet de notes, sous mon Tupperware, sous d’autres choses semblables, les cartes de visite du Collectif Les Morts de la Rue et, faute de trouver celles-ci, bientôt, je n’ai fait que saisir un simple morceau de papier où écrire le numéro de téléphone du Collectif Les Morts de la Rue, avant de me rendre compte avec confusion que je ne le connaissais pas par cœur.

Tout cela, le Polonais l’a regardé avec une grande patience. J’ai noté tout ce que je connaissais pour joindre Le Collectif, l’adresse mail, rien d’autre.

Je lui ai tendu le papier.

« Comment vous appelez-vous ? » m’a-t-il demandé enfin.

Je lui ai répondu ; j’ai retenu les deux prénoms des deux amis de Mieczek avec qui j’ai parlé ce jour-là : Marcos et Franek. Je les ai notés sur mon petit cahier pour m’en souvenir à la rédaction de cet article.

Le Polonais m’a tendu la main, après cela. Je me souviens que nous nous sommes serrées vigoureusement la main, qu’à ce moment-là j’ai soutenu longtemps son regard, qui était brillant, ainsi que celui de son ami, assis à côté de lui, qui paraissait surpris, étranger, peut-être plus que l’autre, à ce qui se passait, comme une lucarne embuée : « Au revoir, ai-je dit. – Au revoir, m’ont-ils répondu. Merci, merci mademoiselle. – Merci à vous, je suis heureuse d’avoir parlé avec vous », et sans qu’il n’ait été rien dit d’autre d’important, je me suis dirigée vers la porte de sortie du SAMU social : mon binôme avait attendu devant l’endroit où Mieczek était mort, sans croiser personne.

Choix16

En face du 5 avenue Courteline, là où vivait Mieczek

 

 

 

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