Alain, 53 ans

Alain occupait depuis de nombreuses années un abri de fortune place Jules-Hénaffe dans le 14e arrondissement de Paris. Il est mort à l’hôpital le 21 octobre 2016. Il avait 53 ans.

La  galère et sa maison de bâches, Alain les partageait avec Nana depuis des années. Impensable de poser des affiches en sa mémoire si elle n’est pas en accord avec la démarche. La rencontre se fait en présence d’associations qui les connaissaient bien : pour Action Froid, Laurent et pour les Enfants du Canal, Clément et Robert. Décrite par tous comme une femme de caractère, c’est d’abord l’abattement qui se lit sur son visage en ce matin d’octobre. Le regard, lui, reste combattif et ne s’en laisse pas conter. Nana lit le texte, lève les yeux et nous regarde. Le relit une seconde fois, marque un temps de pause et accepte d’un hochement de tête. La première affiche sera pour ce bel arbre qui se dresse près de leur abri de fortune et du terminus du bus 88. Il faut être deux pour y nouer les rubans. Robert se propose tandis que Nana surveille du coin de l’oeil si la pose de l’affiche se fait bien dans le respect d’Alain. Elle a l’air satisfaite, c’est tout ce qui importe. Six autres affiches accrochées ce jour-là, et pas d’autres rencontres.

C’est d’abord Micheline qui fait sonner le téléphone du Collectif. La voix est joyeuse et le souvenir aussi. Avec ses collègues conducteurs du bus 88, elle connaissait Alain depuis 10 ans. « On passait tous du temps avec Nana et lui, on rigolait bien. On ne veut pas le laisser partir comme ça. Je peux emmener Nana aux obsèques en voiture ; je prendrai ma journée si la date le permet. » Nana choisira finalement de ne pas y assister, mais reste très entourée par les gens du quartier. Les conducteurs du bus 88 la soutiennent aussi dans son deuil et gardent toujours un œil sur ses affaires.

Les témoignages d’hommage nous parviennent en nombre. Christelle, qui a habité le quartier, se rappelle : « Les premiers temps, on se disait juste bonjour. Puis après, nos conversations pouvaient durer jusqu’à une ou deux heures. On parlait de tout, et même de choses vraiment intimes. Il était très souvent de bonne humeur malgré la grande difficulté de sa situation, c’était frappant. Il cherchait l’échange avec les gens. » Alain évoquait son école, son enfance, sa maman qui lui préparait des plats. « Ma maman m’a appris à être propre », aimait-il à dire. Ses pêchés mignons ? «Les éclairs au chocolat et les crêpes !, se souvient une voisine. Quand j’en faisais, je lui en apportais. » Il suivait l’actualité de près, lisait son journal tous les jours et écoutait assidûment la radio. Lors de son hospitalisation, une habitante était venue lui apporter un poste car ça lui manquait. Isabelle, qui l’avait connu et aidé il y a une petite dizaine d’années, se souvient « d’un petit « coquin » sachant écouter, assimiler, rire et partager ». Elle ajoute : « L’alcool lui jouait des tours de colère mais Nana le calmait. C’était une équipe improbable et très agréable. Ils avaient toujours le mot, la parole, le sourire pour échanger. » Alain ne mendiait pas et ne demandait pas le RSA. Il avait entre autres travaillé dans la mécanique et était resté très bon mécanicien. Avec sa caisse à outils, il réparait les vélos des gens du quartier.

Christelle nous envoie deux portraits de lui. Il a de grands sourcils noirs. Dans son regard, de la résignation, dénuée de ressentiment. Ainsi qu’une candeur qui tranche étrangement avec le contexte. Les traits de son visage marquent un étonnement à focaliser l’attention de l’objectif. Et surtout, trahissent son épuisement. Un habitant du quartier explique qu’Alain se savait très malade et n’avait plus goût à rien ces derniers temps : « Il m’a dit qu’il se laissait mourir. »

Une semaine après, certaines affiches ont été décorées de fleurs par des anonymes. Devant l’asile de bâches d’Alain et Nana, un beau bouquet. A quelques mètres de là, rien ne semble pouvoir troubler les gigantesques travaux en cours rue de la Tombe Issoire. On y construit un campus pour l’ENS et l’Ecole d’Economie de Paris.


Les obsèques d’Alain se sont déroulées le 8 novembre dernier. Pas de famille présente mais des habitants du quartier et des bénévoles des Enfants du Canal, de la Croix Rouge, de la Protection civile et d’Action Froid. C’est une personne du quartier qui a pris la parole pour lui rendre hommage. Tous ont ensuite partagé les souvenirs qu’ils garderont de lui.

N’ayant pas pu se libérer le jour même, Micheline et ses collègues de la ligne 88 se sont rendus ensemble une semaine après au cimetière parisien de Thiais. Ils y ont déposé une splendide gerbe de fleurs à la mémoire de celui qui, pendant des années, a égayé leur pause café entre deux nouveaux départs de bus.

hommage-alain_ligne-88_2

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3 réflexions sur “Alain, 53 ans

  1. Il y a de nombreuses années que je connais Alain. Nous passions régulièrement chez lui durant nos tournées de nuit avec le Secours Catholique.
    Il était sensible et demandeur d’écoute, recherchant la simple chaleur des conversations, assis sur le trottoir. Il aimait parler de son passé mais sans trop l’approfondir, probablement par pudeur. Commenter l’actualité lui plaisait et il n’hésitait pas à avoir des opinions tranchées qu’il terminaient par un grand éclat de rire, souvent chargé d’indignation.
    Nana, au début, n’était qu’une voix qui sortait de leur abri de fortune, puis elle s’était laissée apprivoisée. C’est une forte personnalité digne qui avait une bonne influence sur lui. Il suivait ses avis tout en la rabrouant vertement.
    La dernière fois que je l’ai rencontré devait être en octobre. Son apparence avait continué à se dégrader et nous étions très inquiets en le quittant, supposant sa fin proche. Il semblait résigné.
    Je suis très ému d’apprendre son décès. Les relations avec lui étaient attachantes par leur simplicité teintée de naïveté. On sentait qu’il était heureux que nous passions converser avec lui.
    Christian

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  2. J’ai vu hier votre pancarte Vincent à l’angle Didot Alésia mais je ne le connaissais pas. Je suis venu sur votre site par curiosité et j’apprécie votre démarche. Paris 14 encore.
    Edgarr

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