Yussob, 51 ans

Yussob est décédé le 14 avril 2017, sous l’abri-taxis de l’angle de la rue de la Roquette et de la rue Saint-Maur. Il était alors âgé de 51 ans, et vivait depuis environ seize ans en France. Autrefois, il habitait au Sri Lanka, puis, après avoir quitté sa famille, il avait voyagé à travers l’Europe ; il s’est rendu en Russie et en Allemagne : Yussob était en effet, un grand voyageur mais selon ce qu’on nous a raconté, il n’avait plus bougé depuis son arrivée en France.

Il s’appelait Joseph, mais on le surnommait Yussob.

Il n’était dans le quartier, rue de la Roquette et rue Saint-Maur, que depuis un an, un an ou un peu plus, depuis l’hiver 2015-2016. C’est une passante qui nous l’a dit lorsque nous avons accroché une affiche à sa mémoire, sur un arbre ; il était très aimé du quartier et tout le monde le connaissait, quelques personnes dans la rue Léon Frot, lui apportaient à manger le soir, et parmi tous les commerçants que nous avons rencontrés, il n’y en a eu aucun, excepté un, qui nous ait dit : « Je ne le connais pas », car il avait déjà acquis  dans tout le quartier, une grande réputation, de telle sorte que le Collectif les Morts de la Rue suite à sa mort, a reçu plusieurs appels de plusieurs personnes différentes à son sujet, qui étaient très affectées.

On nous appelé, oui, plusieurs fois, au Collectif les Morts de la Rue. Une femme du nom de V., nous a notamment raconté au téléphone qu’alors qu’elle n’avait jamais parlé à Yussob, pendant un séjour qu’elle avait fait en province, elle avait rêvé de lui.

Or, chose étrange, à son retour, elle avait appris sa mort, la mort de Yussob – un sage selon son expression – et émue par une telle coïncidence, elle a voulu nous en faire part, par téléphone, connaître la date de ses obsèques, demander aussi des informations générales sur les personnes sans abri, et même, elle a proposé de devenir bénévole parmi nous.

Une autre femme, une certaine C., qui nous a laissé ses coordonnées, a appelé également, pour nous dire que Yussob avait eu des problèmes de dents, il y a quelques temps, et qu’elle avait tenté de l’aider pour les résoudre. Quelques détails se sont ajoutés à ce que nous savions déjà, ce problème de dents, le fait que Yussob avait toujours un plat à manger avec lui, sans doute grâce aux employés du Carrefour qui le connaissaient bien, selon l’hypothèse de cette femme… Or, nous avons appris comme je l’ai écrit plus haut, que ce n’était pas les gens du Carrefour mais ceux de la rue Léon Frot qui lui apportaient à manger (la boulangère de la rue de la Roquette nous a aussi confirmé cette information, elle qui avait voulu lui donner à manger et qui s’était heurtée à un refus, parce que les gens de la rue Léon Frot, nous a-t-elle dit, lui donnait déjà tout ce dont il avait besoin).

Une fois, toujours selon cette femme du nom de C., Yussob s’est absenté pendant plus d’un mois et a laissé ses affaires à un ami, c’était quasiment tout ce qu’elle savait.

Yussob avait les yeux qui brillaient, nous a dit une autre femme au téléphone. Et nous avons reçu un autre appel encore, celui d’une femme qui faisant partie d’un groupe de maraude, allait le voir pendant l’hiver.

Ainsi, Yussob était quelqu’un de très organisé, de très soigné, il avait les yeux qui brillaient ; il rangeait toujours son lit, et on le disait gentil et calme.

Au Carrefour de la rue Saint-Maur, nous avons appris que Yussob avait l’habitude de passer du temps dans le magasin, pour se réchauffer, et qu’il aidait de temps à autre, à ranger des packs de bière, çà et là. Il était un grand ami du chef du magasin, et souvent, il proposait aux employés de leur payer un café ; nous avons discuté avec une caissière, qui disait très bien le connaître et qui n’avait appris son décès, qu’à son retour de vacances.

Elle avait les larmes aux yeux pendant qu’elle parlait.

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Nous sommes allés rue de la Roquette ainsi que rue Saint-Maur trois fois pour y poser des affiches, le 16, le 23 et le 30 mai, et nous y sommes retournés encore pour y prendre des photos. La première fois, le 16 mai donc, nous sommes aussi allés voir le buraliste de la rue Saint-Maur, qui avait appris la mort de Yussob ; il était très ému, nous avons discuté longtemps avec lui.

« Il venait parfois déposer cinq ou dix euros ici, nous a-t-il dit, dans une banque, je veux dire dans une boîte que j’avais prévue pour lui et qui lui servait de banque, et au bout de deux ou trois semaines, il reprenait tout ; il envoyait tout au Sri Lanka, à sa famille. »

Il venait également charger son téléphone portable ou simplement demander au buraliste de le surveiller, régulièrement, si bien que lui et le buraliste se rencontraient assez souvent.

Et aussi, nous a-t-il dit, Yussob avait l’habitude de se reposer dans un escalier, qui se trouve non loin de la rue Saint-Maur mais que nous n’avons pas trouvé quand nous l’avons cherché, mon binôme en service civique et moi ; c’était là qu’il passait son temps, avant de s’absenter pendant environ deux mois, sans laisser aucune trace de lui et à son retour, malheureusement, quelqu’un avait pris sa place dans les escaliers. Il avait alors dû s’installer en face – sous l’abri-taxis.

Nous avons appris beaucoup de choses de la part du buraliste. C’était lui, parmi les gens à qui nous avons parlé, qui connaissait le mieux Yussob.

Yussob était quelqu’un de très organisé et de très généreux, nous a-t-il dit encore. Il ne parlait pas très bien le français, mais il se faisait comprendre ; il buvait peu, il ne se battait pas, il faisait parfois la manche mais il ne savait pas vraiment s’y prendre pour mendier, non, nous a confié le buraliste en souriant un peu.

Et les gens lui demandaient souvent des services, dans le quartier, il promenait le chien d’une femme, il prenait les tickets de loto de gens pour venir les lui donner à lui, le buraliste, pour que les gens qui les lui confiaient puissent toucher leur somme d’argent ; un jour, un employé du Carrefour avait gagné cent euros et c’était Yussob qui, nous a raconté le buraliste, avait été chargé de le lui annoncer. Il était d’une grande honnêteté. Une des femmes dont il promenait le chien, faisait partie de ces gens de la rue Léon Frot, qui lui donnaient à manger ; il était attaché à elle, il appelait même cette femme maman, et sans doute qu’elle aurait pu elle aussi, nous donner beaucoup d’informations à propos de Yussob, si nous l’avions rencontrée.

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C’était quelqu’un de bonne humeur, enfin. Il espérait depuis plusieurs mois déjà repartir au Sri Lanka quand au début de l’hiver, il avait annoncé au buraliste que c’était bon, que pour le 25 décembre, il pourrait repartir. Une association s’en chargeait et que le 25 décembre, il serait de retour au Sri Lanka ; mais le 25 décembre, il était encore là.

Son état s’était dégradé peu à peu, depuis le 25 décembre, et Yussob s’était mis à boire davantage ; il semblait abattu.

Quand nous sommes revenus le 30 mai pour annoncer la date des funérailles de Yussob, le buraliste qui ne pouvait pas venir le 13 juin – la date des obsèques -, nous a proposé d’allumer une bougie à sa mémoire. Chaque fois que nous sommes venus le voir, il nous a proposé de mettre une de nos affiches en hommage à Yussob dans son commerce en évidence, pour que tout le monde puisse la lire, quand on entrerait dans sa boutique.

Merci à lui, je pense à lui maintenant, qui attendait avec impatience que nous écrivions cet article.

Chaque fois que nous avons accroché des affiches, ou presque, des personnes se sont arrêtées pour nous parler de Yussob ; alors que dans bien d’autres cas, dans bien d’autres endroits de Paris où nous sommes allés, les gens passaient sans même lever les yeux vers nous ou promenaient sur notre travail un regard indifférent.

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Tandis que nous nouions une affiche autour d’un arbre, un homme aux bras tatoués est venu nous parler, pour nous raconter que Yussob avait quatre ou cinq enfants au Sri Lanka d’après ce que lui-même lui avait dit, et qu’il le connaissait, lui parlait de temps en temps, et qu’il promenait souvent  son chien, quand il le lui demandait  ; l’homme aux bras tatoués ne nous a pas dit grand-chose de plus, si ce n’est que les circonstances de la mort de Yussob lui semblaient douteuses et en cela, il n’a fait que relayer les bribes d’une rumeur dont nous avions déjà entendue parler, une rumeur difficile à dissiper, qui a beaucoup enflé depuis le 14 avril et s’est aussi déformée à mesure que les semaines ont passé, au sujet de la mort de Yussob ; et dans le café Chez Troquette, le garçon de café que nous avons rencontré nous a beaucoup interrogé au sujet de la mort de Yussob, sans que nous ne puissions lui répondre.

Il est fréquent en effet, qu’après le décès de quelqu’un, des bruits circulent, circulent jusqu’à atteindre leur paroxysme, et s’estompent ensuite peu à peu, basculant dans l’oubli progressivement, quand tout s’est apaisé.

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Et donc, le garçon de café de Chez Troquette, quand nous lui avons parlé, nous a conseillé de nous rendre une seconde fois, à Carrefour, car c’était là nous a-t-il dit, que Yussob passait tout son temps, il ne venait qu’occasionnellement prendre un café Chez Troquette ; nous sommes retournés dans le Carrefour.

Des employés nous ont appris que Yussob avait un fils qui s’était marié avec une Italienne. Il avait des photos de lui, sur son téléphone portable, des photos du mariage et il aurait bien aimé les montrer ; c’était quelques jours avant sa mort seulement, il n’avait pas pu le faire.

De la même manière, le buraliste avait encore gardé dans sa boîte trente euros de Yussob, il ne savait pas quoi en faire : personne ne s’était attendu à sa mort.

A la dernière affiche que nous avons accrochée, une passante, un foulard gris dans les cheveux, s’est arrêtée et a discuté avec nous, elle aussi :

« Yussob était quelqu’un de très connu ici… Mon fils le connaissait bien, il discutait souvent avec lui…Avant, avant, Yussob ne se trouvait pas dans l’abri-taxis mais devant le magasin Opel.. Ce n’est que depuis peu de temps qu’il a changé de lieu… », a-t-elle commencé. Et nous avons appris que Yussob avait selon ses propres dires, travaillé à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, mais qu’il ne gagnait pas suffisamment d’argent pour se payer un loyer.

Deux ou trois jours avant sa mort, il était plus soigné que d’habitude, il portait selon le vendeur du magasin Sono Light Club, une chemise blanche et un pantalon beige en chinon.

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Les funérailles de Yussob ont eu lieu à Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, parmi les nombreux paroissiens qui le connaissaient : c’était le 13 juin, un mois après sa mort, et nous ne sommes revenus qu’une seule fois dans le quartier depuis la fin de notre enquête, après une violente averse, pour nous souvenir encore une dernière fois de Yussob, dans l’allée vide de la rue Saint-Maur, quand la pluie s’est apaisée.

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