Yussob, 51 ans

Nous nous sommes rendus à l’angle de la rue Saint-Maur et de la rue de la Roquette trois fois. C’est là que Joseph, surtout connu sous le nom de Yussob est mort le 14 avril. Pour la date, nous ne l’avons apprise qu’après notre enquête : lorsque nous sommes allés sur les lieux pour la première fois, nous ne savions pas s’il s’agissait du 13 ou du 14 avril. Ce n’est que maintenant, en parcourant la base de données du Collectif les Morts de la Rue que je peux l’écrire avec certitude.

Le mardi 16 mai, la première fois que nous nous sommes rendus sur les lieux, nous savions que nous devrions rester longtemps ; Yussob était une personne connue du quartier, cela nous le savions avant même de venir rue de la Roquette, et nous avions prévu beaucoup d’affiches à coller aux arbres.

« Il n’y a plus de fil », m’a dit mon binôme quand nous nous sommes approchés d’un arbre pour y fixer la première affiche. C’était un arbre près d’un abribus (il s’agit plutôt d’un abri-taxi avons-nous appris par la suite), près duquel beaucoup de gens passaient sans s’arrêter, d’un pas rapide et regardant tout droit devant eux ; car nous étions alors à l’intersection de deux rues, près de deux passages piétons, et de voitures qui défilaient de plusieurs côtés différents, de bus aussi, si bien qu’il était pour chacun difficile de s’arrêter sans avoir immédiatement l’envie de marcher encore ; nous étions alors à un carrefour, avec une assez grande affluence, et les gens quand ils s’apprêtaient à traverser la route, ne regardaient pas derrière eux.

Mon binôme a ouvert le sac du Collectif.

« Il n’y a plus de fil », a-t-il repris.

Je me suis rendue dans le Carrefour Market, qui se trouvait là pour y acheter ce dont nous avions besoin.

« Pourquoi voulez-vous du fil ? – Je ne peux pas l’expliquer, ai-je répondu au vendeur qui s’était penché dans les rayons, avec des mots simples. – Vous voulez coudre quelque chose ? – Non, non, ce n’est pas du fil à coudre que je cherche ; j’aimerais… – Vous aimeriez accrocher quelque chose ? – Oui, oui, cela serait difficile avec du fil à coudre. – Mais nous n’avons pas autre chose. »

J’ai regardé à mon tour les rayons.

« Allez en face, en face, il y a un bazar où vous trouverez peut-être, a poursuivi le vendeur, ce que vous cherchez. – Merci, c’est pour un usage particulier que j’ai besoin de ce fil, ai-je répondu : il faut qu’il soit solide. Dites-moi, je ne suis pas venue en vérité, que pour vous demander du fil ; je fais partie d’une association, le Collectif Les Morts de la Rue. – Oh… oh… je ne comprends pas très bien ce que vous dites, mademoiselle. Excusez-moi. – Je fais partie d’une association, le Collectif Les Morts de la Rue, ai-je repris. Je fais partie du Collectif Les Morts de la Rue, et je me renseigne sur une personne qui avait l’habitude d’être près d’ici : il était sans domicile fixe, il s’appelait Yussob, et il est mort à quelques mètres de là. Vous l’avez peut-être connu. »

Le vendeur qui avait le regard perdu avait esquissé pendant que je parlais, plusieurs gestes pour m’interrompre, à plusieurs reprises, plusieurs gestes pour me dire qu’il ne comprenait pas ce que je disais, fronçant les sourcils, secouant la main droite devant son visage comme on fait quand on se protège du soleil quand il nous éblouit brusquement, et regardant parfois de côté, et se mordant les lèvres en silence ; je me suis arrêtée :

« Vous ne le connaissiez pas ? – Non. »

Nous nous sommes dirigés vers la caisse, où aucun client n’attendait, et où j’ai pu directement m’adresser à la caissière, lui disant à peu près les mêmes mots qu’à son collègue, tandis que le vendeur me quittait.

« Yussob, je le connaissais, m’a répondu la caissière, oui. – Vous le connaissiez ? – Oui, m’a répondu la caissière, bien sûr. Il venait très souvent ici. »

Les yeux de la caissière sont devenus brillants :

« Oui, je le connaissais. Tout le monde le connaissait ici. Oui, oui, bien sûr, je le connaissais. Il venait ici très souvent. C’était quelqu’un de généreux. »

Enfin, j’ai réussi à interroger la caissière en lui demandant quelques détails sur Yussob. Je ne sais pas si « interroger » est le mot exact en vérité, car il ne m’a suffi que de quelques mots pour qu’elle parlât beaucoup.

« Je ne sais pas, je ne sais pas ce que vous voulez savoir, moi… Oh non, je n’ai rien à dire. Parfois, il venait là, quand il faisait froid, pour se réchauffer ; il nous aidait aussi à ranger, ranger, ranger, ranger. C’était un monsieur très gentil. Parfois, les packs de bière ne sont pas en ordre : il les prend… il les prenait et il les remettait bien à leur place, dans les rayons. Il payait aussi un café à tous les gens du magasin, comme ça ; il ne demandait rien pour lui.– Vous le connaissiez bien, alors ; désolée si je vous ai parlé un peu brusquement, ai-je répondu. – Oui, oui, je le connaissais bien. Et le chef du magasin, le chef du magasin lui aussi le connaissait très bien, même mieux que moi. Ils étaient amis tous les deux. – Il était très connu ici ? – Il était connu je crois, de tous les employés, a dit la caissière toujours en plongeant son regard dans le mien et en hochant la tête, hochant la tête dans le vide et le rose aux joues. Dans tout le quartier, dans tout le quartier, oui, il avait une certaine réputation. Les gens d’en face par exemple, lui apportaient tous les soirs à manger. Je me souviens qu’une fois, pour un problème qu’il avait eu, je ne sais plus trop lequel, ils l’ont emmené, accompagné à l’hôpital qui se trouve près d’ici. C’était des gens de la rue Léon Frot. »

La caissière a fait une pause pendant quelques instants :

« Quand je suis revenue des vacances, j’ai appris qu’il était mort, il y a un mois environ. Vous imaginez, quand j’ai appris cela, vous imaginez bien que cela a été difficile pour moi. J’ai appris qu’il était mort, seulement à mon retour des vacances : voilà tout ce que je peux vous dire.  – Vous êtes encore émue. – C’est vrai. »

J’ai regardé autour de moi pour voir si un client ne se présentait et voyant que tout le supermarché était désert, j’ai relevé la tête.

« Je ne sais pas quoi vous dire d’autre, a poursuivi la caissière. Allez interroger les gens d’en face, ils le connaissaient bien. Interrogez aussi le chef du magasin, un jour. »

Nous ne sommes pas restées plus longtemps ensemble. Mon binôme avait attendu devant l’arbre et pris quelques photos entre-temps, pendant que je m’étais absentée : un tag multicolore, qui se trouvait près de l’endroit où Yussob était mort, une souche d’arbre trouée de trois trous, dont l’un formait comme une grande bouche et les deux autres, deux yeux écarquillés.

1

Nous sommes allés ensemble dans le bazar dans lequel m’avait recommandé de me rendre l’employé du Carrefour, pour y trouver du fil, mais si nous avons pu acheter ce que nous cherchions, nous n’avons obtenu aucune information de la part du vendeur, à propos de Yussob, là-bas : il ne le connaissait pas.

*

*      *

 

« Il y a beaucoup de commerces où nous pourrions encore demander. La boulangerie qui se trouve en face de l’endroit où Yussob est mort. – Peut-être. – Le café qui se trouve aussi en face de l’endroit où… – Peut-être aussi. – Il y a d’autres endroits encore. – Nous ne pourrons pas aller partout. – Il y a d’autres endroits. Et aussi, les immeubles où certains habitants du quartier vivent, qui lui apportaient, à ce qu’il paraît, à manger le soir. »

Je m’étais arrêtée pendant quelques instants pour prendre des notes à propos de ce que la caissière du Carrefour m’avait dit ; j’ai discuté avec mon binôme et nous nous sommes dit à peu près ce que je viens d’écrire, puis, nous nous sommes approchés de la boulangerie.

« Excusez-moi de vous déranger, a dit mon binôme à la boulangère, en s’approchant comme moi, avec embarras du comptoir, après que nous avons tous les deux, l’un après l’autre, poussé la porte et que nous avons hésité sur le seuil, pendant un moment, hésitant pour désigner qui allait prendre le premier la parole. Nous sommes du Collectif les Morts de la Rue, a repris mon binôme, et nous enquêtons sur un homme qui est décédé ici il y a peu de temps : il s’appelait Yussob, mais on l’appelait aussi parfois Joseph. Il avait environ cinquante ans. C’était une personne sans domicile fixe qui apparemment, était connue des gens d’ici. Vous l’avez peut-être déjà vu. – Oui, oui, Yussob, Yussob… Je le connaissais, je le connaissais ; parce que je le voyais, je connaissais Yussob, mais peu. Il venait ici tous les matins pour prendre un café. Il ne venait ici que pour prendre le café, parce qu’il n’avait pas besoin de payer de la nourriture : des gens lui apportaient à manger. – Et vous le connaissiez un peu ? – Un peu seulement ; je lui proposais parfois à manger, mais il n’en avait pas besoin. – Ecoutez, vous pourrez peut-être nous dire quelque chose. Voilà, nous sommes d’une association qui a pour but de rendre hommage aux personnes sans domicile fixe, de toutes les personnes sans abri, quand elles décèdent. Nous ne savons pour le moment, quasiment rien à propos de Yussob. – Oh, je ne pourrai pas vous aider, moi ; je ne pourrai pas vous aider. Je ne le connaissais pas très bien, non. C’était quelqu’un que je ne voyais pas beaucoup. – Vous pourrez peut-être nous dire quelque chose. Nous ne savons même pas à quoi il ressemblait. »

La boulangère a pris une pose songeuse pendant un instant, sans rien nous répondre d’autre que « Je ne sais pas ». Puis, elle a ajouté :

« C’était un homme petit et très maigre »

Et elle a dit encore :

« C’était un homme très gentil… Je ne sais rien de plus. »

Et nous nous sommes quittés.

Nous ne savions pas exactement où poser nos affiches. Des arbres et des arbres étaient plantés le long de la rue Saint-Maur, de nombreux arbres, dont l’un n’était plus réduit qu’à une souche, un autre marqué au couteau, d’une croix, en face d’un grand parc, et d’autres arbres encore.

2

Nous avions imprimé beaucoup d’affiches, mais nous ne savions pas où les mettre ; car quand nous sommes allés en face, sur le trottoir d’en face, certes il y avait aussi des arbres mais ils n’appartenaient pas à la rue, non, ils faisaient partie d’une résidence, d’une cour, ils n’étaient pas sur le trottoir, ils étaient en retrait, ils n’étaient sans doute à personne – d’autant plus que la cour était ouverte : s’agissait-il d’une cour ?

Ils n’appartenaient peut-être pas à la résidence, ils n’appartenaient peut-être à personne, mais nous n’avons rien osé y mettre, aucune affiche, de peur que quelqu’un de la résidence voulant laisser les arbres nus et ne voulant pas lire « Joseph, dit Yussob, etc», devant l’entrée de sa résidence en passant par-là, ne l’arrachât.

*

*      *

Nous sommes aussi allés voir le buraliste de la rue Saint-Maur, qui avait appris la mort de Yussob ; il était très ému, nous avons discuté longtemps avec lui.

« Il venait parfois déposer cinq ou dix euros ici, nous a-t-il dit, dans une banque, je veux dire dans une boîte que j’avais prévue pour lui et qui lui servait de banque, et au bout de deux ou trois semaines, il reprenait tout ; il envoyait tout au Sri Lanka, à sa famille. »

Il venait également charger son téléphone portable ou simplement demander au buraliste de le surveiller, régulièrement, si bien que lui et le buraliste se rencontraient assez souvent.

Et aussi, nous a-t-il dit, Yussob avait l’habitude de se reposer dans un escalier, qui se trouve non loin de la rue Saint-Maur mais que nous n’avons pas trouvé quand nous l’avons cherché, mon binôme en service civique et moi ; c’était là qu’il passait son temps, avant de s’absenter pendant environ deux mois, sans laisser aucune trace de lui et à son retour, malheureusement, quelqu’un avait pris sa place dans les escaliers. Il avait alors dû s’installer en face – sous l’abri-taxis.

Nous avons appris beaucoup de choses de la part du buraliste. C’était lui, parmi les gens à qui nous avons parlé, qui connaissait le mieux Yussob.

Yussob était quelqu’un de très organisé et de très généreux, nous a-t-il dit encore. Il ne parlait pas très bien le français, mais il se faisait comprendre ; il buvait peu, il ne se battait pas, il faisait parfois la manche mais il ne savait pas vraiment s’y prendre pour mendier, non, nous a confié le buraliste en souriant un peu.

Et les gens lui demandaient souvent des services, dans le quartier, il promenait le chien d’une femme, il prenait les tickets de loto de gens pour venir les lui donner à lui, le buraliste, pour que les gens qui les lui confiaient puissent toucher leur somme d’argent ; un jour, un employé du Carrefour avait gagné cent euros et c’était Yussob qui, nous a raconté le buraliste, avait été chargé de le lui annoncer. Il était d’une grande honnêteté. Une des femmes dont il promenait le chien, faisait partie de ces gens de la rue Léon Frot, qui lui donnaient à manger ; il était attaché à elle, il appelait même cette femme maman, et sans doute qu’elle aurait pu elle aussi, nous donner beaucoup d’informations à propos de Yussob, si nous l’avions rencontrée.

C’était quelqu’un de bonne humeur, enfin. Il espérait depuis plusieurs mois déjà repartir au Sri Lanka quand au début de l’hiver, il avait annoncé au buraliste que c’était bon, que pour le 25 décembre, il pourrait repartir. Une association s’en chargeait et que le 25 décembre, il serait de retour au Sri Lanka ; mais le 25 décembre, il était encore là.

Son état s’était dégradé peu à peu, depuis le 25 décembre, et Yussob s’était mis à boire davantage ; il semblait abattu.

*

*      *

Nous avons bientôt quitté le buraliste.

Il a fallu nous rendre sur le trottoir d’en face pour y poser la dernière affiche. Là, nous avons croisé un homme aux bras couverts de tatouages qui s’est arrêté intrigué, devant l’arbre que nous avions choisi pour poser la dernière affiche. Nous avons aussi fixé la rose, une partie du fil tombait dans la poussière, que nous avons coupée ; alors, l’homme nous a dit :

« Je connaissais Yussob. »

Nous nous sommes interrompus pour le regarder.

 

« Je connaissais Yussob, c’était un homme que tout le monde appréciait ici. Et il m’arrivait parfois de discuter avec lui. J’ai un chien, vous savez : c’est lui qui le gardait. Il le promenait de temps en temps, quand je le lui demandais…. Il m’a aussi appris qu’il avait quatre ou cinq enfants au Sri Lanka… Beaucoup de rumeurs circulent à propos de sa mort : savez-vous comment il est mort ? – Non, nous ne le savons pas. – On dit des choses douteuses à ce sujet. – Ce sont des choses confidentielles, que la police ne nous communique pas : notre association est prévenue : Un tel est mort nous dit-on, au téléphone ; Il avait  tel âge et Son prénom est… – On ne vous dit pas les causes du décès ? – On nous les dit parfois, pas toujours, ai-je répondu. Pour Yussob, on ne les connaît pas. C’est la police qui nous prévient, parfois une association, parfois quelqu’un d’autre, quelqu’un comme vous et moi : Il avait tel âge, nous dit-on et Il est né dans tel pays. On nous donne d’autres informations de ce genre. Pour les causes du décès, souvent, nous ne les connaissons pas »

L’homme aux bras tatoués nous a fait part de ce qu’il savait à propos de la mort de Yussob, de ce qu’il croyait savoir, puis, il nous a laissés près de l’arbre ; nous avions gardé le fil en suspens, pendant qu’il parlait, et quand il est parti, nous avons terminé de boucler le nœud.

*

*      *

Le mardi 23 mai, nous sommes revenus sur les lieux. Il y a un magasin du nom de Son et Lumière, qui se trouve à l’angle de la rue de la Roquette et de la Rue Saint-Maur, qui la dernière fois que nous étions venus, était fermé, et nous voulions y interroger le vendeur.

En chemin, nous avons vu que l’une de nos affiches avait été arrachée. La dernière affiche que nous avions accrochée, le 16 mai, n’était plus là : les fils pendaient encore, seuls, entourant l’arbre mais ils ne retenaient plus rien.

La rose était tombée. Et pour l’affiche que nous avions accrochée près de l’abri-taxi, elle était toute couverte de pluie ; elle était tordue, se repliait sur elle-même.

Nous l’avons enlevée, nous en avons mise une autre à sa place. Et pour l’affiche qui avait été enlevée, nous avons pris les ciseaux et nous avons coupés les fils, qui pendaient encore.

On voyait des morceaux de l’affiche encore accrochés aux anciens fils, comme si quelqu’un avait arraché sauvagement cette dernière, avec ses ongles, dans un moment de dépit : « Je me demande, m’a dit mon binôme, quel genre de personne peut faire ça. J’aimerais bien voir à quoi ressemble ces personnes, une fois. Nous ne savons pas ce qui se passe, pendant que nous laissons ces affiches, là, à cet endroit : il y a quelque chose que j’aimerais voir et que nous ne pourrons jamais voir, ces personnes qui passent devant les affiches, qui y ajoutent des fleurs ou qui les déchirent », et nous avons enlevé les fils qui pendaient encore, pour mettre à leur place un fil neuf avec une autre affiche.

Seulement, quelques instants après, une vieille dame est passée. Nous nous étions écartés de l’affiche : une vieille dame est passée, j’ai vu sa silhouette de loin ; elle a tendu la main vers l’affiche que nous venions d’accrocher, elle s’est ravisée ; elle avait la silhouette courbée – mais j’étais trop loin pour voir son visage -, une jupe, la tête couverte de cheveux blancs.

Je me suis approchée parce que je pensais que cette femme connaissait Yussob. Mais après quelques secondes pendant lesquelles elle s’est tenue immobile devant l’affiche, elle a fait demi-tour ; je l’ai vue se tourner, avancer dans ma direction, et me lancer de côté, un regard violent, qui à cause de ses yeux assez troubles, comme le sont les yeux d’un myope, semblait viser beaucoup plus loin que moi-même.

Elle remuait les lèvres, grommelait des mots que l’on voyait agiter les traits de son visage sans les entendre.

« C’est elle sans doute qui a enlevé l’affiche la dernière fois, ai-je dit à mon binôme. – Elle est folle. – Elle est partie sur le trottoir d’en face. La mort suscite parfois de vives réactions chez les gens. – Elle est folle. – Elle avait l’air de vouloir l’arracher une seconde fois, de vouloir enlever l’affiche, ai-je répondu. Je n’ai pas osé lui parler. – Je ne crois pas qu’il fallait lui parler. – C’est vrai, mais j’ai ouvert la bouche, j’ai commencé à faire quelques pas dans sa direction ; je pensais que cette dame connaissait Yussob et j’ai dévié de mon chemin, pour aller à sa rencontre. Après, je me suis aperçue que cette femme me regardait haineusement, qu’elle ne voulait pas m’entendre et que même si ses lèvres bougeaient dans le vide, pour elle-même, elle ne voulait pas parler. Nous devons laisser l’affiche là, mais elle repassera sans doute. »

L’affiche était fixée là, fragilement, et de simples courants d’air qu’il y avait ce jour-là la faisaient aller vers l’avant, tandis que les fils la retenaient comme une sorte de voile tendue vers un pays lointain, mais qui doit rester immobile sur son axe.

Nous sommes ensuite allés dans le magasin Son et Lumière.

Le vendeur là-bas, ne connaissait pas très bien Yussob. Mais il savait de qui il s’agissait, « chemise blanche, pantalon beige en chinon, nous a-t-il dit. C’étaient les derniers vêtements qu’il portait avant sa mort. Il les portait deux ou trois jours avant… avant… C’est étrange mais avant de mourir, il était plus soigné que d’habitude. Cela donnait envie d’aller lui parler. »

Nous sommes repartis du magasin, sans apprendre rien d’autre, puisque le vendeur, nous a-t-il dit lui-même, ne parlait pas très souvent à Yussob. « Il était très propre sur lui. Je ne l’avais jamais vu habillé de cette manière-là, auparavant. J’aurais bien aimé lui parler, avant sa mort. Bon courage à vous », nous a-t-il dit aussi, au milieu de son magasin ; c’était un magasin de lumières – « Merci pour ce que vous nous avez dit » -, un magasin de lumières et de son.

Il y a eu un silence quand nous sommes sortis.

3

Les tables du café de l’angle de la Roquette et de la rue Saint-Maur étaient quasiment toutes vides, car nous étions en fin d’après-midi ; j’ai oublié de raconter que nous avions voulu y aller le 16 mai, au café Chez Troquette, mais il y avait un tel monde à l’intérieur que le gérant du café nous avait dit : « Pas maintenant », avec un profond soupir, avec un air attristé, et nous frayant un chemin au milieu de la foule, nous avions dû partir : « Pas maintenant. Je ne peux pas aujourd’hui », nous avait-il dit en nous montrant la foule nombreuse, bruyante qui remplissait toute la salle de rires, et débordait à tel point dans les allées que l’on avait l’impression d’être enterrés vivants, par les rires et les sourires, et les visages illuminés, et que l’on avait peine à se faire entendre quand on disait :  « Nous sommes Le Collectif Les Morts… », et caetera ; nous avions laissé le café, derrière nous, c’était peut-être la dernière chose que nous avions faite le mardi 16 mai.

« Que voulez-vous ? nous a demandé un garçon de café, ce jour-là, quand nous y sommes retournés, le mardi 23 mai. Yussob était un très gentil monsieur. C’était un très gentil monsieur, a-t-il repris, quelqu’un d’une gentillesse rare, et que tout le monde aimait. Il venait prendre ici son café souvent. On raconte beaucoup… on raconte beaucoup de choses à son sujet, depuis qu’il est mort. Comment Yussob est-il mort ? vous le savez ? – Non, nous ne le savons pas. – Il a peut-être été agressé. – Cela, nous ne le savons pas. Ce n’est pas la première fois que nous entendons des rumeurs sur sa mort. »

En effet, nous avons appris beaucoup de choses au sujet de la mort de Yussob, que je n’ai pas pris la peine de réécrire ici : « Il a peut-être été agressé », « Il est mort d’un arrêt cardiaque », « Un tel sait que… Un tel a disparu depuis… Un tel a fait ceci, cela… », par le téléphone du Collectif et aussi avec l’homme aux bras tatoués.

Nous avons appris beaucoup de choses ; une femme a téléphoné au Collectif les Morts de la Rue, un jour, elle avait rêvé de Yussob pendant ses vacances et à son retour, elle avait appris sa mort.

Nous avons reçu plusieurs appels des riverains, une femme qui nous a dit qu’elle venait le voir pendant les temps de froid. Une autre racontait qu’elle avait voulu aider Yussob pour des problèmes de dents qu’il avait, qu’il s’était absenté pendant un mois et qu’il avait laissé ses affaires à un ami, qu’il avait souvent un plat à manger, avec lui, peut-être grâce à Carrefour, qu’il était très propre, très soigné, vraiment, qu’il rangeait toujours son lit.

Qu’il voulait retourner au Sri Lanka.

Tout cela, nous ne l’avons pas appris sur place mais par le téléphone du Collectif les Morts de la Rue.

Une autre a appelé, elle a dit au téléphone du Collectif Les Morts de la Rue, que Yussob avait les yeux qui brillaient.

*

*      *

Mais je me disperse dans mon sujet ; et comme je ne veux m’en tenir qu’à ce que nous avons appris sur le terrain, rue de la Roquette et rue Saint-Maur, je reviens à la conversation que nous avons eue dans le café :

« Des rumeurs ? a donc demandé le garçon de café. Je n’affirme rien de ce que je dis, et bien entendu, il s’agit peut-être d’une rumeur. Je ne peux pas le savoir. D’autres savent mieux que moi, c’est certain : si vous allez dans le Carrefour, vous rencontrerez des gens qui le connaissaient bien. Il passait toute sa vie dans le Carrefour, oui ; nous, nous le voyions pas si souvent que cela ici. Après, concernant sa mort, on dit telle chose, telle chose… Est-ce que vous savez, vous ? – Non, nous ne faisons pas une enquête, a répondu mon binôme. Nous ne sommes là que pour lui rendre hommage. C’est le travail de la police d’en savoir plus. Nous ne voulons que lui rendre hommage ; ce n’est donc pas sur sa mort que nous voulons apprendre des choses, mais sur ce qu’il était… – Quand il vivait, oui, a dit le garçon de café. Allez dans le Carrefour », ce que nous avons fait.

La caissière que j’avais rencontrée le mardi 16 mai n’était plus là.

Les rayons étaient vides, la caisse était déserte. Nous avons marché pendant quelques instants, d’un endroit à l’autre, de l’avant du magasin au fond, de droite à gauche, en cherchant quelqu’un.

Bientôt, notre regard a buté sur un employé qui au croisement de deux rayons, sur les étagères qui bordent les allées transversales aux rayons, était occupé à remplir, remplir une étagère vide :

« Bonjour, lui a-t-on dit, nous sommes Le Collectif les Morts de la Rue… Nous faisons notre service civique… Nous enquêtons sur une personne du nom de Yussob. – Oui, je le connaissais. – Vous savez des choses sur lui ? – Oui, oui… Non, non, pas grand-chose… »

L’employé en question nous a appris que la fille de Yussob vivait en Italie, mais cette information s’est rapidement trouvée contredite par un second employé, vers lequel voyant notre intérêt pour Yussob, nous a renvoyé le premier.

« Vous voulez connaître des informations à propos de Yussob ? », a-t-il demandé.

Le second employé a interrompu pendant quelques instants, la tâche qu’il était en train de faire, pour nous parler. Il a posé ses bras sur le rebord d’un compartiment, qu’il a commencé à refermer d’un geste lent.

« Il y a un grand vide dans ma tête… Il faut que mes idées s’organisent, parce que je ne me souviens pas de tout, nous a dit l’employé. Yussob venait souvent ici pour se réchauffer, pour prendre à manger… Tout cela me revient… Tout cela me revient… C’était peu de temps avant sa mort, son fils s’est marié avec une Italienne. Il en était fier. Il voulait me montrer des photos du mariage, sur son téléphone portable. J’avais voulu les voir, mais peu de temps après, comme je l’ai dit, il est mort. »

Il a refermé le compartiment d’un coup sec.

« Il est mort, et je n’ai pas pu savoir si cette histoire avec cette Italienne était vraie ou non. Il en parlait beaucoup avant sa mort. C’était quelqu’un de très gentil. Je ne sais pas beaucoup plus, ce n’est pas à moi qu’il faudrait demander pour obtenir des informations très claires, très précises, sur Yussob. Je suis déçu de ne pas avoir pu les photos du mariage en Italie, que son fils lui a envoyées. Allez dans l’église Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours : là-bas, il était peut-être connu. C’était l’église qu’il fréquentait. »

4

Nous sommes sortis du Carrefour.

*

*      *

Une semaine plus tard, nous sommes revenues rue Saint-Maur mon binôme et moi, pour y poser de nouvelles affiches, annonçant le jour des funérailles de Yussob, le 13 juin ; nous y sommes retournés plusieurs fois depuis. Un jour, nous y sommes retournés sous la pluie, alors qu’une averse très forte avait dessiné de grandes flaques d’eau dans la rue.

Nous y sommes retournés plusieurs fois, parce que la rue de la Roquette et la rue Saint-Maur ne sont pas très éloignés du Collectif les Morts de la Rue, où nous travaillons ; nous ne savions pas ce que nous venions chercher sur ces lieux.

Un jour, le 30 mai, nous avons rencontré une femme, les cheveux couverts d’un voile gris pâle, qui disait connaître Yussob. Elle avait de grands yeux tristes, et que l’on ne pouvait pas s’empêcher de regarder, d’autant plus qu’elle semblait fatiguée et qu’ils étaient bordés de gros cernes noirs, si bien que je me suis arrêtée d’accrocher l’affiche que nous étions en train d’accrocher, pour discuter avec elle ; mon binôme continuait d’essayer de prendre le fil de mes mains, alors que j’étais devenue immobile et que ne voulant pas laisser échapper quoi que ce soit de ce que nous disait la passante, je le tenais fermement dans mon poing.

« Je connaissais Yussob, a dit la femme au voile gris, en croisant les bras un peu au-dessus de son ventre. Mon fils lui donnait parfois à manger. Moi aussi, de temps à autre, je lui apportais à manger, du pain ou un plat. Mon fils le connaissait mieux que moi. – Votre fils le connaissait ? – Il lui parlait souvent, beaucoup plus qu’à moi. Yussob a raconté à mon fils qu’il travaillait à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, mais qu’il ne gagnait pas assez d’argent pour se payer un loyer. »

Elle s’est approchée de l’affiche pour la regarder de plus près :

« Moi aussi, j’aimerais bien venir en aide aux personnes à la rue. J’ai déjà proposé mon aide à une association, mais elle m’a demandé un CV… Elle m’a demandé un CV, alors que je lui proposais généreusement mon aide. C’était pendant les temps de grand froid. – Souvent, ai-je répondu, les associations n’ont pas le temps de recruter de nouvelles personnes, alors qu’elles en ont besoin. Il faut un peu forcer la porte pour que cela se fasse… Nous sommes venus ici poser des affiches à la mémoire de Yussob, pour annoncer ses funérailles. – Quand sera-t-il inhumé ? – Le 13 juin. »

La dame au voile gris a regardé dans le vide, en direction du trottoir qui se trouvait en face de nous. Elle se balançait d’une jambe sur l’autre, pendant qu’elle parlait, comme si elle avait voulu partir, gênée, comme si elle était sur le point de partir mais aussi comme si des liens invisibles la retenaient ; l’affiche claquait dans le vent, pas encore tout à fait nouée, et mon binôme gardait les bras ouverts autour du tronc d’arbre puissant, en attendant que la conversation se termine, et les feuillages faisaient un bruit léger. La femme a poursuivi :

« Je m’en souviens, je me souviens qu’il venait souvent devant le magasin Opel, avant de venir sous l’abri-taxi. Il y a d’autres gens qui font la manche, ici, un Français et un Antillais. Le Français revient encore de temps en temps. – Et ils parlaient à Yussob ? – Non, non, ils ne se parlaient pas. Je ne connais pas grand-chose à propos de Yussob. Je le voyais ici depuis longtemps. – Savez-vous depuis combien de temps il était dans le quartier ? ai-je demandé tandis que l’affiche continuait de se débattre entre mes mains, de pivoter autour du tronc, comme pour partir. On m’a dit que Yussob voulait rentrer au Sri Lanka ; et on m’a dit aussi qu’il était en France depuis seize ans. – Il était là, dans le quartier, depuis l’hiver d’il y a un an, entre 2015 et 2016, a répondu la femme en continuant de se balancer sur ses jambes. – Vous devriez essayer encore de joindre des associations, si cela vous tient à cœur. – Vous savez, notre pays me dégoûte. Cela me dégoûte qu’on laisse les gens crever comme ça, comme des chiens. »

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La dame au voile gris s’est tue pendant un certain temps. On a discuté avec elle, pendant un quart d’heure environ, de beaucoup de choses, de sa jeunesse à Montmartre, de notre époque, de notre époque qui selon elle, est bien différente et moins généreuse que celle d’autrefois ; il a fallu ensuite que nous nous quittions. Et nous sommes allés une dernière fois dans le bureau de tabac, dont j’ai parlé précédemment, pour y rencontrer le buraliste qui ne pouvant pas venir le 13 juin, aux funérailles, parce que son commerce ouvrait ce jour-là, nous a dit qu’il mettrait dans le quartier, le 13 juin, une bougie.

« Une bougie, a-t-il dit, pendant le temps de recueillement, que j’allumerai à sa mémoire, le 13 juin, à la mémoire de Yussob. »

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