Antony, 47 ans

Le 14 octobre dernier, un homme sans-abri de 47 ans est mort devant le 5 rue Simart, dans le 18e arrondissement à Paris. Il s’appelait Antony.


Aux alentours du 5 rue Simart, quasiment aucun arbre ; les affiches seront peu nombreuses. Bien qu’elle risque de ne pas faire long feu, il faut en mettre une à la gouttière qui longe le porche du numéro 5 – éphémère sans doute, mais symbolique. À quelques dizaines de mètres, un arbre de la placette à l’entrée de la rue Marcadet servira de point d’ancrage à la deuxième. Et puis il y a cet énorme chêne sur le boulevard Barbès, juste au croisement de la rue Simart. S’il y a bien un endroit où elle sera vue, c’est ici. Emplacement idéal s’il en est, impossible malgré tout de l’attacher seule : mes bras devraient être au moins deux fois plus longs pour entourer le  tronc.

Au feu, une femme et un homme avec une poussette discutent. Ce dernier accepte tout de suite d’aider à la manœuvre ; c’est au moment où il plaque fermement l’affiche sur l’arbre qu’il en découvre le contenu. Le regard qu’il lance hésite entre incompréhension et solennité : ce n’est plus un petit coup de main anodin. Idem pour les passants pressés qui ont stoppé leur course le temps d’un instant, intrigués par notre drôle d’entreprise. Que croyaient-ils découvrir en s’arrêtant ? Sûrement pas ça. Un à un, les visages arborent une brusque gravité à mesure qu’ils comprennent. Personne ne semble connaître Antony. Mais personne, non plus, n’ose vraiment reprendre son chemin une fois la lecture finie. Tous marquent un temps de pause. Une réponse face à l’impuissance ?

Rencontrer Antony

Aucune information aujourd’hui. Il faut laisser les affiches faire leur travail. De retour sur place trois jours après, c’est d’abord le découragement. Boulevard Barbès et rue Simart, les affiches ont été arrachées. Seuls restent les rubans bleus et marrons, toujours solidement noués, et une tige dépouillée de sa rose orange. L’espoir renaît contre toute attente à l’approche de la rue Marcadet. On peut apercevoir au loin que l’affiche est toujours là… accompagnée d’une autre. Pas de certitude car le texte est rédigé en tamoul, mais cela ressemble à un faire-part de décès, avec, au centre de la page colorée, la photo d’un  homme, cerclée d’un médaillon. Seules informations accessibles immédiatement : deux dates, 08/08/1969-14/10/2016. Et soudain, le réflexe absurde de vouloir répondre à un portrait de papier : « Bonjour, nous nous rencontrons enfin. » C’était donc lui, Antony ?

photo-antony

D’après des voisins, il y aurait un groupe de sans-abri tamouls qui dorment souvent à deux pas, devant le siège social de Médecins du Monde. Nous espérons les rencontrer et, qui sait, en apprendre plus sur Antony. Mais impossible de les trouver. À défaut d’obtenir des informations le concernant, nous trouvons une aide très précieuse. En effet, une salariée de l’association nous propose d’envoyer la photo de l’affiche à des traducteurs travaillant pour eux.

Traduction de rue

De retour dehors, nous tombons sur un nouveau faire-part, en tamoul aussi, mais qui indique un numéro de téléphone portable français. C’est là que nous faisons la connaissance d’une passante qui connaissait très bien Antony. Elle parle tamoul et commence à nous le traduire. Devant se rendre sur son lieu de travail, elle écourte notre conversation mais nous laisse tout de même ses coordonnées afin de continuer la traduction ultérieurement.

C’est lors d’un entretien téléphonique qu’elle nous raconte qu’Antony était en contact avec des proches qui lui venaient quelques fois en aide. Elle nous explique qu’elle lui fournissait de quoi se nourrir, se couvrir, mais aussi une oreille attentive à qui parler. Elle nous le décrit comme étant une personne assez sympathique et très réservée au premier abord. Mais gentil et assez prévenant. D’après elle, il avait un groupe d’amis avec qui il se déplaçait assez souvent. Ils avaient réussi à dénicher un canapé clic-clac sur lequel ils dormaient tous ensemble la plupart du temps. Récemment, il leur avait été dérobé et ils s’étaient depuis établis devant Médecins du Monde. Grâce à ce témoignage, nous commençons peu à peu à reconstituer une partie du puzzle.

Ensuite, nous décidons de retourner au 5 rue Simart pour récolter quelques témoignages sur les lieux du décès d’Antony. Nous faisons la rencontre d’une employée du pressing qui nous fait le récit de sa triste découverte. C’est à la fin de sa journée de travail qu’elle a vu Antony allongé sur le trottoir. Inquiète, elle a tout de suite prévenu son mari, venu la récupérer ce jour-là. Ils ont essayé de le réveiller puis de le réanimer. Face à l’échec de leur tentative, ils ont prévenu les secours. Une fois sur les lieux, eux non plus n’ont rien pu faire.

Après ce difficile témoignage nous décidons de rentrer au Collectif. Notre collègue réussit à joindre le numéro relevé sur l’affiche. C’est bien la famille qui s’occupera de ses funérailles.

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