Pierre D.

Nous n’avons pour le moment presque aucune information concernant cet homme d’une cinquantaine d’années, décédé le 3 avril 2017 au 14 rue Jacques Kellner, avec un bracelet d’hôpital au poignet.

Mercredi 05/04

Le 5 avril, nous nous sommes rendus au 14 rue Jacques Kellner, mon binôme et moi, pour y poser deux affiches à sa mémoire. Au milieu de la rue, une petite allée de promenade nous a prêté un arbre pour y déposer l’affiche, ainsi qu’une rose de couleur rouge.

Le quartier était presque vide.

Alors, un homme avec un chapeau s’est arrêté, lui aussi semblait-il, à la rue, qui avait ses affaires posées sur un banc à quelques mètres de là. Nous avons un peu causé, il ne connaissait pas de Pierre. Il est resté devant l’arbre cependant, tandis qu’un ouvrier en gilet orange, qui se tenait les yeux béants, à une légère distance de nous, s’arrêtait à son tour. Il était silencieux, regardait l’affiche fixement et puis, il est reparti ; et nous ne l’avons pas revu ensuite.

L’homme au chapeau a essayé de parler avec nous. « Avez-vous des ciseaux, monsieur ? », lui a-t-on demandé, timides, embarrassés, avec un fil blanc qui n’en finissait pas. C’était que nous souhaitions nous servir de ce dernier pour fixer l’affiche et que, pour notre première journée, nous avions oublié de prendre de quoi faire.

L’homme au chapeau nous a tendu son briquet : « Quoi ? un briquet ? – Monsieur, vous ne comprenez pas. » Il continuait le même geste, s’obstinait, et d’ailleurs, il faisait mine d’allumer un briquet invisible, dans le vide tandis que nous mimions quant à nous des ciseaux, en fendant le vent, pour nous faire comprendre : « Non, il n’a pas ce que nous cherchons. »

Le fil s’empêtrait, tout tordu, la conversation était balbutiante, de telle sorte que l’on avait l’impression que le monsieur n’avait pas tout à fait compris ce que nous lui demandions ; il faisait encore de petits gestes ostentatoires comme pour allumer une flamme invisible, tantôt avec son véritable briquet, tantôt avec quelque chose qui n’existait pas.

Et nous, nous continuions de démêler le fil, nous le tirions même, chacun d’un côté, mais il n’y avait pas moyen, pour fixer l’affiche, de le couper entièrement.

Après quelques bredouillements confus, l’homme au chapeau s’est éloigné. Nous nous sommes approchés d’un banc, et nous cherchions toujours une solution pour prendre un peu de fil sans lame de ciseau. « Allons demander dans le Franprix. – Ce sont des commerçants, ils ne voudront pas. » Nous nous sommes tus pendant un instant.

« Le feu d’un briquet, m’a dit mon binôme, pourrait servir à couper. Oui, le monsieur savait de quoi il parlait. »

Le vent soufflait fort cette après-midi-là, et la flamme de notre briquet ne cessait de s’éteindre, après avoir tenu toute droite, en tremblant, pendant quelques secondes. Nous avons enclenché le briquet plusieurs fois, la flamme s’éteignait ; l’une de nos roses, que nous avions posée sur le blanc, était tombée, à cause du vent, dans la poussière du chemin de promenade.

Enfin, la flamme a jailli, une petite trace marronnâtre est apparue sur le fil blanc.

« Ce n’est qu’une trace, il ne s’est pas coupé. »

Il a fallu un dernier effort, tirer des deux côtés pour que le fil se coupe.

Et nous avons fixé l’affiche.

004

Après quoi l’homme au chapeau qui depuis quelques minutes tournait en rond d’un pas hésitant, non loin de là, est revenu vers nous :

« Quand ? … quand cela aura-t-il lieu ? » nous a-t-il demandé tout à coup tandis que nous accrochions la rose entre les fils.

Et là, un nouveau dialogue a commencé, pendant lequel l’homme au chapeau psalmodiait avec insistance le mot quand. Mon binôme et moi répétions des formules de politesse, les mêmes Oui, oui, parfois nous tournant de trois quarts l’un vers l’autre pour échanger quelques mots à demi-voix : « Que veut-il dire ?  – Pourquoi est-ce qu’il répète toujours le mot quand ? – Il demande la date des obsèques. » Et nous tournant vers le monsieur : « Vous demandez n’est-ce pas, quand auront lieu les funérailles ?… les obsèques, n’est-ce pas ?… les funérailles ? »

« Et demain ? et demain ? », a demandé l’homme au chapeau en réarticulant plusieurs fois la même question, sans se soucier de la nôtre.

« En vérité, monsieur, il n’y a pas de demain, a dit l’un d’entre nous, puisque cet homme est mort, je ne comprends pas très bien… En fait, vous demandez la date de l’enterrement ? »

Après avoir dit un simple « oui », l’homme au chapeau est resté planté sur ses deux pieds devant l’arbre. Il y a eu un silence, pendant lequel il n’a pas bougé de sa place. Mon binôme et moi, nous tremblions de froid, nous remuions les pieds ; nous regardions sur le côté, nous esquissions des gestes tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche, cherchant un moyen de nous dégager de la conversation. Nous avions terminé de fixer la rose.

«Nous n’avons pas, monsieur, cette information-là malheureusement. »

L’homme au chapeau a baissé la tête, en haussant les épaules ; son regard s’est noyé dans le vide.

029

Avec ses mêmes grands yeux fixes, il  nous a recommandé avant que nous partions de nous rendre au Franprix, puis d’une démarche nonchalante, il s’est dirigé vers le banc où étaient posées ses affaires, pour continuer d’errer en traînant des pieds tout autour, comme un spectre, et la tête lourdement penchée en avant.

Nous nous sommes rendus dans le magasin.

Le caissier était sur le point de s’occuper d’une cliente. Dès que ce dernier nous a aperçus, nous avons formulé notre question encore une fois.

Nous avons montré du doigt la rue vide, la façade grise et nue du 14 rue Jacques Kellner : « Le connaissiez-vous, ce Pierre ? – Non, je suis désolé, je n’ai jamais vu personne. »

La cliente, une femme trentenaire aux cheveux châtains, avait écouté toute notre conversation en hochant pensivement la tête. « Moi non plus, a-t-elle dit, je n’ai jamais vu personne. Et pourtant, je passe ici tous les jours. – Personne ? – Non, personne qui soit habitué à dormir là. Après, j’imagine bien que ces gens-là se déplacent beaucoup, je veux dire qu’ils ne sont pas toujours au même endroit… quand ils dorment dehors. »

Tous les quatre, nous étions tournés dans la même direction et l’on apercevait à travers la grande baie vitrée du magasin, l’extérieur. L’après-midi avançait et le ciel était si nuageux que l’ensemble du quartier était plongé dans une ombre froide.

«Il était peut-être de passage, a poursuivi la cliente. Il n’était peut-être ici que pour la nuit et pour mourir… Je ne l’avais jamais vu auparavant. »

012

*

*              *

Nous avons appris également de la part du caissier qu’un homme, avait dormi dans le quartier pendant quelques temps, mais était parti au début de l’hiver, qu’on n’en avait pas revu la trace depuis trois ou quatre mois.

Mais nous n’avons rencontré personne d’autre en fixant la seconde affiche à la mémoire de cet homme qui s’appelait peut-être Pierre.

Mercredi 19/04

Je suis revenue seule le mercredi 19 avril pour prendre quelques photos des lieux, ayant oublié d’en faire, excepté trois ou quatre, par formalité, lorsque j’étais avec mon binôme. Je ne savais pas comment rendre hommage à cet homme que par raccourci, j’appelais parfois lui-même Jacques Kellner.

Le mercredi 19 avril, le temps n’était pas semblable à celui qui est décrit dans mon texte, mais ensoleillé et les rues alentours étaient devenues un peu plus remplies d’habitants du quartier désœuvrés, débraillés, marchant d’un pas lent, le regard perdu ou discutant entre eux ; j’ai essayé de prendre quelques photographies pendant environ un quart d’heure, çà et là, avec l’écran noir de l’appareil photo du Collectif à la main sur lequel le soleil de l’après-midi imprimait des reflets violents – ils me faisaient prendre mes photos sans en deviner tout à fait la couleur exacte.

Au bout d’un quart d’heure, je me suis décidée à prendre mon smartphone ; et la rue s’est offerte à mes yeux, ses pigeons qui faisaient des va-et-vient en balançant la nuque, entre ciel et terre, son chantier pour le gaz de France, ses barrières, ses grilles verticales, ses innombrables débris, ses tuyaux enchevêtrés les uns dans les autre, ses tessons de bouteille, ses grandes bâches blanches posées sur les gravats entassés, cachés en-dessous, comme sous de lourds linceuls pâles, et ses pétales de cerisier tourbillonnant dans le vent, avec des plumes sales venues d’on ne sait où dans la poussière du chantier en cours, dont les ouvriers étaient absents.

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J’ai parcouru la rue Jacques Kellner, je me suis arrêtée au numéro 14, près du panneau St Ange ; je ne suis pas restée longtemps sur le seuil. Je me suis promenée dans le square qui se trouvait au milieu de la rue, et tournant les yeux de part et d’autre, j’y ai vu des enfants jouer avec de grands cris ; les arbres étaient en fleurs, les mères, un sourire dessiné sur leur visage endormi, étaient tranquillement assises sur les bancs.

A la sortie du square, j’ai rencontré une poubelle remplie de feuilles mortes et privée de son sac plastique, toute penchée, dépouillée, comme une cage thoracique.

Puis, je suis repartie en direction du 14 rue Jacques Kellner. Les arbres inscrivaient de grandes ombres grises sur la bande de verdure – celle qui scinde en deux la rue Jacques Kellner -, où nous avions fixé l’affiche ; au moment où je suis revenue près de celle-ci, tous les oiseaux étaient partis.

Dans les rais de soleil qui striaient la poussière et le béton, par intervalles, on voyait leurs silhouettes noires déployer leurs ailes.

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Je suis retournée près du 14 rue Jacques Kellner. A l’extérieur de l’immeuble, j’ai remarqué une porte noire, sur le côté, que je n’avais pas aperçue auparavant, avec les inscriptions suivantes dessinées à la craie : « ALONE MEATBOY ». Près de moi, une colonne et devant moi, le panneau tendu vers le ciel : «Vers St Ange » :

« Est-ce là que Pierre… » me suis-je demandée à moi-même, tandis qu’un homme d’une quarantaine d’années s’approchait de moi.

Il portait un lourd trousseau de clefs suspendu lâchement autour de son cou.

« Bonjour monsieur, vous êtes le concierge de l’immeuble ? – Non, mademoiselle. – Je l’ai cru en voyant vos clefs… lui ai-je répondu. C’est là que Pierre… – C’est là que Pierre, dites-vous ? m’a demandé l’homme au trousseau de clefs. Que cherchez-vous, mademoiselle ? – Je cherche à rendre hommage à Pierre, ou peut-être qu’il ne s’appelle pas Pierre, lui ai-je répondu. Je suis du Collectif les Morts de la rue, je suis volontaire en service civique ; je photographie les lieux pour rendre hommage à un homme qui est mort au 14 rue Jacques Kellner. – C’est là que j’habite, m’a répondu l’homme au trousseau de clefs. J’habite au 14 rue Jacques Kellner », puis il m’a montrée la porte noire :

« Un homme est mort ici. »

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Il a voulu pousser la porte pour me faire entrer :

« Ce n’est pas nécessaire, monsieur. – Vous êtes sûre que vous ne voulez pas entrer ? il s’agit du local à poubelles. »

La porte était verrouillée, refermée sur le local à poubelles, quelques instants après n’ayant plus rien à nous dire l’homme au trousseau et moi, nous nous quittions.

Je n’ai pas voulu prendre de photo supplémentaire après celle de la porte du local, que vous trouverez ici parmi les autres. Mais sur le chemin du retour, alors que je regardais rêveusement le chemin St Ange, plongé dans l’ombre, et étroitement blotti entre les immeubles – ce qui explique pourquoi je ne l’avais pas vu lors de mes précédents allées-venues – j’ai manqué de marcher sur un oiseau mort ; j’ai attendu avant de prendre ma dernière photographie et de monter dans le métro en direction de Saint-Lazare qu’un enfant de cinq ans qui riait bruyamment, enjambât le corps sans vie, pour quitter le champ de mon appareil.

Nous n’avons pas appris davantage sur cet homme de la rue Jacques Kellner pour le moment.

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Lundi 24/04

L’identité de Pierre âgé de cinquante-quatre ans a été confirmée par l’une de nos sources.

Si vous pensez connaître Pierre, n’hésitez pas à contacter le Collectif.

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