Abdullah

« En tailleur sur la bouche du métro

A chercher le chaud

Bien gentiment il me sourit

    En me saluant » *

Vendredi 26 juin 2015

Nous apprenons la mort d’un homme originaire de Turquie : il s’appelait Abdullah  et était âgé de 59 ans.

Nous ne disposons que de peu d’informations, mais un détail retient notre attention : Abdullah a maintenu sa présence à proximité de la place Léon Blum (Paris XIème) pendant de nombreuses années… Il avait noué des liens avec les habitants des environs.

Comme Marco, Mahie, ou tant d’autres sédentaires de la rue avant lui, il était une figure familière de « son » quartier.

Nous préparons notre expédition sur les lieux : nous imprimons nos sempiternelles affiches d’appel aux témoignages et prévoyons de quoi les installer.

Nous sommes, comme toujours, impatients de vérifier l’authenticité des relations susmentionnées.

Un bus bringuebalant nous achemine jusqu’à la place Léon Blum. Nous descendons, puis explorons les lieux. De nombreux habitants de la rue sont installés sur les bancs qui jonchent les alentours de la mairie du XIème… Certains profitent du soleil, d’autres se retrouvent pour boire, pour tuer le temps. Nous hésitons à troubler leur quiétude.

Ils l’ont peut-être connu / Il n’est peut-être pas judicieux de leur rappeler, en vain, l’inclémence de leur situation.

Nous nous dirigeons vers l’endroit précis où la vie a quitté le corps d’Abdullah. Nous posons une première affiche. Puis une autre.

Si la première n’attire que quelques regards curieux, la seconde suscite deux interventions. Un passant intrigué nous guide vers une enseigne Picard à proximité ; la description lui semble familière. Nous nous aventurons dans la fraîcheur (bienvenue) du magasin avant d’interroger deux employés.
Ils pensent reconnaître Abdullah, et nous relatent quelques anecdotes. Les deux jeunes gens nous dressent le portrait d’un homme agréable et souriant, avec qui ils partageaient un café pendant leurs pauses. Nous adressant un sourire contrit, vacillant entre une légère affliction et un sentiment d’impuissance, ils regrettent de ne pas l’avoir mieux connu et proposent de contribuer financièrement aux funérailles. Nous les remercions pour leur gentillesse – et leur accueil – avant de prendre la direction du Monoprix de l’avenue Ledru Rollin, où Abdullah passait, selon eux, le plus clair de son temps (il ne s’installait devant le Picard que le dimanche).

Continuant notre épopée simili-commissionnaire, nous arpentons les étals et autres rayons du Monop’ afin de recueillir des témoignages d’employés qui ont éventuellement connu notre mort de la rue. Nous tombons sur une jeune responsable qui appelle une équipière du magasin visiblement troublée par la nouvelle de la disparition d’Abdullah. Émue jusqu’aux larmes, elle nous raconte comment il avait soutenu le personnel durant un mouvement de grève en 2012. Elle décrit à son tour un homme gentil, poli et bienveillant, présent dans le quartier depuis au moins 20 ans.

Selon elle, Abdullah était un amateur de tiercé. Il aurait gagné une assez forte somme en jouant, il y a quelques années de cela (cette potentielle légende urbaine sera relayée par de nombreux riverains).

Nous posons une dernière affiche sur un arbre aux alentours. Deux passantes la remarquent, puis nous parlent, sans plus de précision, du gentil monsieur turc qui était tout le temps assis à proximité…

Nous vagabondons dans le quartier, tentant, çà et là, de recueillir de nouveaux témoignages. Si tout le monde s’accorde sur l’amabilité d’Abdullah, rares sont ceux qui connaissent son nom. Certains nous offrent une description physique – un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux noirs et au teint mat, constamment vêtu d’un manteau – d’autres soulignent sa jovialité et sa sympathie à l’égard des enfants.

Nous prenons le chemin du retour, confiants. Nous savons que nos affiches attireront l’attention de ceux qui l’ont connu.

Nous ne tarderons pas à avoir de nouveaux renseignements.

Lundi 20 juillet 2015

Les jours passent, la température estivale devient harassante et les témoignages concernant Abdullah se succèdent. Nombreux sont ceux qui apprennent son décès par le biais de notre affichage : il lui arrivait de s’absenter ; désormais, il ne reviendra plus.

Abdullah était, de toute évidence, très apprécié par les riverains. La multitude de messages que nous recevons évoquent la vive émotion causée par la nouvelle de sa mort…
Certains avaient noué une petite amitié avec lui. Il gratifiait parents et enfants d’un sourire plein de gentillesse et les saluait d’un güle güle amical lorsqu’ils repartaient.

Abdullah s’exprimait dans un français correct, avec un accent prononcé. Ses relations avec les passants se limitaient le plus souvent à ces quelques politesses – fugaces, mais néanmoins appréciables.
Il avait aussi établi des liens plus conséquents, notamment avec un habitant du quartier qui lui avait remis un double de clefs du parking de son immeuble et qui l’assistait dans ses démarches administratives. Une autre riveraine l’accompagnait, quant à elle, depuis près de trente ans. Touchée par la disparition d’Abdullah, elle a déposé une fleur sur le lieu de son décès… Ce ne sera pas la dernière marque d’affection à son égard.

Abdullah était l’une des figures de la place Léon Blum. Son passé demeure un mystère, mais il laissera derrière lui l’image d’un homme d’une profonde sympathie.
Son sourire a rythmé le quotidien des habitants d’un quartier protéiforme. Les témoignages que nous avons reçus en sont la preuve : de la musicienne engagée à la dame d’un âge vénérable, en passant par une myriade de jeunes parents, tous ont souhaité nous faire part de leur tristesse.

Il était fier que sa présence soit tolérée.

Le corps d’Abdullah a été rapatrié à la demande de sa famille. Il repose en Turquie, mais il restera dans la mémoire de ceux qui l’ont côtoyé, ne serait-ce qu’un instant, durant ses longues années de rue.

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Lundi 05 octobre 2015

Sur Place du Père Chaillet, juste en face du Monoprix où Abdullah passait beaucoup de temps, un quarantaine de personnes se sont retrouvées à la nuit tombée et sous la pluie pour lui rendre un dernier hommage.Hommage à Abdullah Place Chaillet

Hommage à Abdullah

Après quelques prises de paroles en sa mémoire de la part des riverains, du maire du 11e arrondissement et du Collectif Les Morts de la rue, la petite procession s’est ensuite dirigée vers le Monoprix où un autel en la mémoire d’Abdullah a été improvisé.

Autel d'Abdullah

 * extrait du morceau « Sans toit ni moi », de Marc Perrone et Marie-Odile Chantran (disque « Les Petites Chansons de Marc Perrone », éditions Rue Bleue / l’Autre Distribution)

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