Mahie

Mae, Mahie, Maïk… Autant de noms qu’utilisait cette personne décédée dans le XIVe arrondissement de Paris, le 17 mai 2015. En rupture avec un passé difficile, elle ne déclinait plus sa véritable identité… En recevant la nouvelle de sa disparition, nous avons appris qu’elle était une femme courageuse, en proie à la rigueur de la rue depuis de nombreuses années. Elle avait, semble-t-il, tissé des liens avec les commerçants du quartier dans lequel elle s’était installé. Dès lors, notre enquête s’annonçait aisée.

Mardi 2 juin 2015

Nous arrivons à la station Denfert-Rochereau. Nous nous extirpons de la moiteur des transports parisiens pour nous diriger vers la rue de la Tombe Issoire, où Mahie a vécu un long moment.

Arrivés sur place, nous découvrons un quartier plein de contrastes, dans lequel des immeubles cossus côtoient une installation de fortune sous un pont – durable malgré son évidente vétusté. Nous plongeons un regard indiscret entre les morceaux de toile et les bouts de carton qui composent ce cabanon urbain : un homme dort. Conscient des difficultés qu’éprouvent certaines personnes de la rue pour trouver le sommeil, nous décidons de ne pas l’importuner (d’aucuns diraient qu’en toute circonstance, le repos est sacré).

Nous remarquons une affiche collée par des riverains à proximité : elle rend hommage à « [leur] voisine, Mae ». Au pied du pilier sur lequel est fixée cette première marque de respect – qui indique la date des funérailles – des fleurs ont été posées.

Nous nous éloignons de ce pont, qui fut certainement l’« adresse » de Mahie pendant ses longues années de rue. Nous rencontrons une commerçante des environs, qui nous décrit une personnalité complexe, tourmentée, mais capable de douceur. Elle nous retient un instant, déplore la condition des personnes de la rue, puis souligne le vide créé par la disparition d’ « une figure familière du quartier ». Nous la remercions avant de nous diriger à nouveau vers le pont ; le dormeur ne s’est pas réveillé.

Il se fait tard. Nous repartons, bien décidés à revenir.

Jeudi 18 juin 2015

Nous arrivons à la station Alesia. Nous nous extirpons de la moiteur des transports parisiens pour nous diriger vers la rue de la Tombe Issoire, où Mahie avait tissé de nombreux liens.

Nous profitons de la fraîcheur matinale pour observer les environs sous un œil nouveau. Le quartier s’éveille, tout comme le dormeur sous le pont.

Nous passons chez un fleuriste pour déposer à notre tour un bouquet pour Mae.

En revenant vers le pont, nous ne retrouvons plus le tenant des lieux ; nous décidons de nous diriger vers une librairie à proximité. L’accueil est très chaleureux. La libraire connaissait bien Mahie, qui venait souvent prendre un thé, recharger son portable, ou simplement lui rendre visite dans sa boutique. En deux heures, tout en recevant ses clients, cette charmante commerçante nous dresse un portrait extrêmement détaillée de son ancienne voisine. Elle nous tend des photos prises lors des funérailles (nous reconnaissons l’homme du pont, Mouloud, sur l’un des clichés), puis nous explique qu’une collecte a été menée – avec succès – pour fleurir sa tombe.

Nous l’écoutons avec attention. En dépit des circonstances, nous sommes heureux de vérifier la véracité des liens qui nous avaient été rapportés. Nous en apprenons plus sur la personnalité de Mahie.

Caractérielle, sa franchise aussi brusque qu’appréciable suscitait beaucoup de sympathie. Si elle était parfois capable de débordements, elle savait reconnaître ses erreurs et recherchait le pardon des personnes à qui elle tenait.

C… relate des anecdotes, des expériences de vie… Peu à peu, le portrait de Mahie se précise dans nos esprits. Nous imaginons une femme intimidante, extrêmement dynamique et d’une dignité qui force le respect. Les faits qui nous sont exposés ne font qu’affirmer cette description : face à la rue, Mae était parfaitement autonome et très bien organisée ; elle prenait soin de rester propre, bien habillée, et refusait une grande partie des aides qui lui étaient apportées. Elle avait su établir, avec les commerçants du quartier, des connexions qui lui permettaient de répondre à ses besoins. Malgré son caractère asocial, elle s’était liée, au fil des années, avec différentes personnes à qui elle attribuait un diminutif affectueux. Intuitive, son franc-parler était la preuve – au-delà du respect des conventions sociales – d’une humanité profonde et hautement appréciable. Elle rêvait d’une vie en communauté sous un chapiteau avec tous ceux qu’elle estimait ; il lui semblait inimaginable de se détacher de sa liberté.
Alors que nous discutons, de nombreux riverains pénètrent dans la boutique. Certains étaient présents lors des funérailles de Mae. Tous ressentent un immense sentiment de vide depuis sa disparition…

Maïk n’était ni une sainte, ni un monstre.

Ceux qui l’ont connue la décrivent comme une personne plurielle. Comme chacun, elle était douée de qualités et percluse de défauts… mais malgré son humeur fluctuante et ses accès de violence, elle avait su nouer des liens et se faire aimer. Mouloud, que nous avons pu rencontrer plus tard, regrette sa présence et sa robustesse….

Mahie a trouvé la mort après 56 années d’une vie tourmentée. Nous ne l’avons pas connue, mais à l’heure de la rédaction de ces quelques lignes, nos pensées sont dirigées vers elle.

Tu as connu des moments difficiles, et ton existence fut grevée de peines… Malgré tout, sache que de nombreuses personnes t’estimaient et tenaient à toi.

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Une réflexion sur “Mahie

  1. florentine Deraime dit :

    je viens de lire votre envoi , c’est très fort , vous rendez un hommage à cette personne en lui donnant une vie qu’on pourrait croire perdue puisqu’elle n’est plus là ,un vrai morceau d’humanité .. entre elle et ses voisins,sa libraire ,et ce bouquet de fleurs que VOUS apportez à votre tour ,vous impliquant tout simplement aussi ,preuve qu’elle existe toujours dans ses amis .. Rien d’un « monument aux morts « plutot un clin d’oeil aux vivants ,dont elle puisque c’est elle qui fait réunion .. Merci … et Continuez …

    Florentine

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