Marco

Marc. Ou Marc-François, peut-être.

Les riverains l’appelaient Marco.

Tel était le surnom de l’homme qui a trouvé la mort le samedi 28 mars 2015, à proximité du palais de la Porte Dorée. Lorsque nous nous sommes rendus sur place quelques jours plus tard, nous ne savions rien de lui, pas même son nom… Seules dix minutes s’écouleront avant que nous puissions recueillir un premier témoignage.

Jeudi 2 Avril 2015

Un groupe de collégiens s’arrête: « Il est mort ici ? C’est sûrement Marco, il dormait toujours là… Parfois, on discutait avec lui ». Nous les remercions, ils rentrent chez eux.
Nous remarquons un homme, plus âgé, qui observe attentivement l’une des affiches que nous avons installées. Nous apprenons que Marco était un ami de son beau-frère, décédé il y a peu. Il prend les coordonnées du Collectif : « Ma sœur le connaissait bien, elle l’invitait chez elle, de temps en temps ». Elle ne manquera pas de nous recontacter.

Les témoignages suivants nous confirment que Marco était présent dans le quartier depuis longtemps… au moins 20 ans, peut-être même 30. Chaque personne interrogée souligne sa sympathie : « Il était gentil. Bougon, parfois… mais toujours gentil ».
Certains riverains nous poussent à aller rencontrer des commerçants des environs ; nos informateurs nous guident notamment vers un magasin de fruits et légumes, où nous sommes reçus chaleureusement. « C’était un type bien. Vous savez quand il sera enterré ? ». La responsable du magasin, une jeune femme qui connaissait Marco depuis son enfance, nous donne son nom : Raymond. Elle nous indique qu’il était cuisinier (dans la Marine ?) avant de se retrouver à la rue, suite à une séparation. Une potentielle addiction à l’alcool est évoquée…

Marco avait (semble-t-il) de la famille aux Antilles, des frères et sœurs en Bretagne… Il n’entretenait plus aucune relation avec eux. Il était suivi pour des problèmes cardiovasculaires, mais regagnait le quartier dès qu’il en avait l’occasion.

Son état s’était dégradé dernièrement.

Nous apprendrons finalement qu’il était proche de l’épicier du 2 boulevard Soult (nous ne parviendrons pas à le joindre), mais si les deux hommes entretenaient une relation privilégiée, de nombreuses personnes fréquentant le quartier de la Porte Dorée ont remarqué son absence et semblent affectées par son décès.

Nous n’oublierons pas d’informer ceux qui l’ont connu dès que nous aurons de plus amples informations concernant ses funérailles.

Du reste, nous tenons à remercier tous ceux qui ont pris le temps de répondre à nos questions.

Jeudi 9 Avril 2015

A mesure que le temps passe, les appels concernant Marco se multiplient. Beaucoup de riverains ont été émus par la disparition d’une figure de leur quartier.
Certains s’excusent du peu de renseignements dont ils disposent, d’autres nous font part de leur révolte en soulignant le destin souvent tragique des personnes de la rue.

Tous, ou presque, témoignent une nouvelle fois de la gentillesse de Marco.

Les informations s’accumulent et se contredisent parfois : nous nous concentrons sur celles qui ont été relayées par différentes sources.

Le fait qu’une rupture amoureuse l’ait mené à la rue a été confirmé à de multiples reprises, tout comme l’existence d’une pathologie cardiaque… D’autre part, Marco aurait vécu de très mauvaises expériences en centre d’hébergement d’urgence ; le récent vol de ses affaires aurait précipité sa mort.

Si nous recevons, encore aujourd’hui, des appels le concernant, les informations inédites se font plus rares.

Nous n’oublierons pas d’informer ceux qui l’ont connu dès que nous aurons de plus amples informations concernant ses funérailles.

Nous tenons, par ailleurs, à remercier tous ceux qui ont pris le temps de nous joindre pour parler de Marco. Vos paroles sont précieuses.

Lundi 13 Avril 2015

Nous retournons sur les lieux de la mort de Marco. Nous souhaitons recueillir de nouveaux témoignages. Cette fois, au-delà d’éléments purement descriptifs, nous sommes à la recherche d’expériences de vie.

Si nous nous réjouissons de découvrir (pour la première fois) les environs de la Porte Dorée sous le soleil printanier, nous sommes plus heureux encore de constater que nos affiches d’appel aux informations n’ont pas été arrachées (nous étions moins optimistes, mais il serait malavisé de sous-estimer à nouveau l’empathie humaine).

L’une de nos premières affiches, austère, rafistolée et installée tant bien que mal sur un arbre (il pleuvait…), a même reçu de nombreux ornements. Des habitants du quartier ont déposé, ça et là, des bouquets. Des fleurs en papier fabriquées par des enfants d’une école maternelle avoisinante ont également été agrafées sur le ruban que nous avions attaché…

« Mémorial de Marco ».

 

Avant de partir, nous attachons à notre tour un bouquet de fleurs, pour Marco. Nous contemplons l’arbre.

Il est devenu, pour un temps, un mémorial.

Nous n’oublierons pas d’informer ceux qui l’ont connu dès que nous aurons de plus amples informations concernant ses funérailles.

Nous tenons, par ailleurs, à remercier les enfants de l’école maternelle de la rue Armand Rousseau, ainsi que toutes les personnes ayant déposé des fleurs.

Mercredi 15 Avril 2015 :

Le permis d’inhumer sera délivré le 16 avril. La famille de Marco n’ayant pas été retrouvée, la ville de Paris prendra en charge son enterrement…

Une nouvelle étape s’ouvre.

Nous devons trouver la personne qui acceptera d’organiser les funérailles. La majorité des individus nous ayant donné des informations au sujet de Marco nous ont fait part de leur affection pour lui, dès lors, la tâche semble aisée… Ce n’est pas le cas.

Les a priori concernant le sort post-mortem des personnes de la rue sont légion. Expliquer les procédures à suivre pour organiser les funérailles de Marco à des inconnus s’avère délicat.

Nous appelons une première personne (elle n’est actuellement pas en mesure de le faire).

Nous appelons une deuxième personne (elle ne répond pas).

Nous appelons une troisième personne (nous avons de la chance, elle accepte).

Nous remplissons les formulaires, les faxons aux services administratifs de la ville. L’un de nous part apporter les originaux à la connaissance de Marc Raymond qui a accepté d’organiser les funérailles.

Nous nous donnons rendez-vous devant le mémorial de Marco (qui a reçu, depuis, un nouvel ornement). L’échange est, comme toujours, cordial.

De retour au Collectif, nous recevons un nouvel appel concernant Marco : « Il serait né en Bretagne, à La Roche-Derrien ».

Nous recevons chaque nouvelle information comme une victoire.

Au-delà des circonstances tragiques de son décès, nous nous réjouissons de bâtir, au fur et à mesure, son portrait. Chacun de ces renseignements nous aidera à faire vivre sa mémoire.

Nous allons transmettre informations concernant ses funérailles à ceux qui l’ont connu .

Nous tenons, par ailleurs, à remercier Mme P., qui a accepté d’organiser les obsèques.

Mercredi 22 Avril 2015

Marc Raymond sera inhumé le 21 avril.

Ceux qui le souhaitent pourront se recueillir à l’institut médico-légal de la ville de Paris avant la fermeture de son cercueil. Il sera enterré, plus tard dans la journée, au cimetière parisien de Thiais.

Nous tentons de joindre les personnes ayant pris contact avec le collectif: elles ne pourront malheureusement pas être présentes. Nous ajoutons donc une nouvelle affiche sur le mémorial de Marco afin d’informer les riverains de la tenue des rites mortuaires.

Aucune réponse.

Nous nous retrouvons donc démunis, le jour des funérailles, troublés que nous sommes par la perspective d’accompagner Marco jusqu’à sa demeure funeste…

Seuls.

Les membres du Collectif, conscients de notre désarroi, multiplient les appels. Un certain Lucien accepte finalement de nous accompagner.

Nous nous dirigeons tant bien que mal vers l’IML. Nous retrouvons Lucien (qui dans son infinie bonté nous accueille avec un sourire compatissant).

Nous avions écrit plus haut qu’il serait malavisé de sous-estimer à nouveau l’empathie humaine, et pourtant, nous étions loin de nous imaginer que 7 habitants du quartier feraient le déplacement pour rendre un dernier hommage à Marco. Ils ne cachent pas leur émotion… Certains se parlent pour la première fois alors qu’ils se croisent depuis des années.

Malheureusement, aucun d’entre eux ne peut se rendre à Thiais. Nous notons leur nom afin de les citer lors de la mise en terre.

Nous rencontrons (pour la première fois) M. Marc Raymond, installé dans son cercueil et vêtu d’une chemise blanche qui avait appartenu à l’un de ses amis (l’époux de Mme P.). Son corps est robuste : l’homme était grand, barbu, et pesait près de 150 kg. Nous nous demandons (en notre for intérieur), s’il doit son teint violacé au travail de l’IML ou à la rigueur de la rue.

Un peu des deux, sans doute.

Un employé de l’institut médico-légal nous indique, avec toute la compassion que suscite son professionnalisme, que le cercueil va être refermé.

Nous suivons Marco jusqu’au corbillard.

Nous entrons pour la première fois dans un véhicule funéraire. Lucien y est plus habitué. Le chauffeur, fort sympathique au demeurant, nous demande quel est notre rôle au sein du Collectif. Nous lui répondons, puis le silence s’installe ; il nous accompagnera jusqu’au cimetière.

Sur place, nous achetons un bouquet de fleurs jaunes ; nous associons enfin une image à ce mot : chrysanthème.

Le chauffeur (toujours aussi sympathique) nous mène jusqu’au carré où sont enterrées les personnes dont les obsèques sont prises en charge par la ville de Paris. Des parallélépipèdes austères font office de tombes.

L’une d’entre elles est ouverte, prête à accueillir le cercueil ; 4 colosses au regard bienveillant, membres du personnel du cimetière, se tiennent à côté.

Une légère odeur chimique flotte dans les airs.

Marco rejoint le caveau. Sa dernière demeure comporte un dispositif complexe de tuyaux qui s’entrecroisent.

L’image est singulière.

Nous lisons (maladroitement) les textes que nous avions préparés pour l’occasion. Les fossoyeurs recouvrent le parallélépipède.

« Adieu Marco »

Lucien nous rassure : selon lui, nous nous en sommes bien sortis. Nous le remercions pour la 72ème fois, ce qui est bien peu compte tenu de son immense gentillesse…

Jeudi 16 Juillet 2015

Les jours passent… Et si les vestiges du mémorial de Marco ont subi les outrages du temps, ils sont toujours présents.

La famille de Marco a appris son décès. Nous avons reçu ses deux enfants, accompagnés de leur mère.

Marc Raymond était, avant de sombrer dans la rue, un père aimant et attentionné. Il ne se sentait pas capable de revoir Aurélie et Joseph dans son état, mais il n’a jamais abandonné l’espoir de les retrouver un jour.

Ne l’oublions pas.

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